La Calypso : un destin…

13 mars 2015

On dirait qu’elle a une âme. On jurerait qu’elle pleure. La Calypso vibre, craque et geint. Elle plonge dans des creux d’enfer, puis lève le nez au ciel en secouant son écume comme un cheval cabré. Elle roule bord sur bord, tangue et combat parmi les vagues géantes du grand sud de la Nouvelle-Zélande.

Quarantièmes Rugissants… Je me sens quantité négligeable, brimborion de matière dans l’immense univers. Des paquets de mer explosent à l’étrave et balaient le pont. Les nuées courent, gris électrique sur le gris-noir du ciel. Les pétrels, les fulmars, les damiers du Cap, les albatros tournent, comme saisis de folie dans le vent qui s’affole. Des vagues hautes comme des maisons s’avancent avec des veines glauques et des phosphorescences verdâtres. Elles semblent un instant suspendre leur trajectoire, puis déferlent en écume livide, avec de longs frissons d’embruns.

Jacques-Yves Cousteau tient la barre.

Le commandant Cousteau… « JYC » pour ses proches. Le « Pacha » pour ses équipiers. Captain Planet, « Capitaine Planète » pour le monde entier. Un héros de notre temps, un héraut de l’écologie… Je le regarde. Il a coiffé son bonnet rouge, quoique personne ne le filme. Fameux profil : on en a même fait une médaille !

Nous sommes en mission au bout du monde, au large du Fiordland, dans le dédale duquel nous allons pénétrer et où je descendrai en soucoupe plongeante avec Albert Falco, dans une féerie de buissons argentés de corail noir et de semis rose-mauve de brachyopodes – improbables survivants de l’ère Secondaire. La Calypso roule, tangue et ahane dans ce « vieil océan » cher à Lautréamont. Elle se lamente. Elle paraît à l’agonie. Va-t-elle éclater ? Ira-t-elle à la mer, comme le Bateau ivre de Rimbaud ?

J’évoque ce moment de navigation parmi bien d’autres… J’ai passé vingt ans de mon existence d’écrivain, de philosophe, d’écologiste, de voyageur, de naturaliste aux yeux émerveillés, avec le commandant Cousteau. Pour moi comme pour tous ceux qui ont vécu cette aventure, la Calypso constitue un symbole. Plus, même : un personnage. Un être vivant, doté de sensibilité, de savoir, de mémoire, presque d’amour pour son équipage…

La Calypso commence par être un bateau de guerre – un dragueur de mines. Elle est construite en 1942 à Seattle, aux États-Unis, avec une coque en bois pour échapper aux mines magnétiques. Immatriculée HMS J-826… Après la guerre, elle devient ferry-boat en Méditerranée, entre les îles de Malte et de Gozo. C’est là qu’elle reçoit son nom : selon les érudits spécialistes de l’Odyssée d’Homère, c’est à Gozo que la nymphe Calypso retint Ulysse prisonnier de sa beauté durant sept ans… En 1950, grâce à la générosité du riche Anglais Sir Loel Guinness, le patron des brasseries du même nom, Jacques-Yves Cousteau dispose du bâtiment, contre un loyer annuel d’une livre sterling.

Le plus fameux navire d’aventure au XXe siècle est né… Des dizaines d’explorations se succèdent : parmi les plus célèbres, la croisière du Monde du silence en mer Rouge et aux Seychelles (1954-1955). Des missions de biologie ou d’archéologie en Méditerranée (l’épave du Grand Congloué près de Marseille, la quête de l’Atlantide en Grèce…). Un Voyage au bout du monde en Antarctique, en 1972-1973 (c’est à ce moment que je rejoins l’équipe Cousteau). Des navigations tout autour de la planète, des Caraïbes à l’Alaska, ou de la Grande barrière de corail australienne aux côtes de la Nouvelle-Guinée et de l’Indochine… Avec la remontée des plus grands fleuves de la Terre : le Mississippi, l’Amazone, etc.

Le 8 janvier 1996, dans le port de Singapour, une énorme barge manœuvre de travers, touche et coule le navire. Ce jour-là, à Paris, je vois pleurer le commandant Cousteau qu’on vient d’avertir… La Calypso passe deux semaines au fond de l’eau : tout est hors d’usage à bord. L’épave est convoyée vers la France. Des artisans marins de Marseille, rassemblés par le capitaine et chef plongeur Albert Falco, se proposent de la retaper, mais cette solution n’est pas retenue. Le bateau se retrouve dans le port de La Rochelle, où le maire radical de gauche et « écologiste » de l’époque, Michel Crépeau, veut en faire un symbole de son combat pour l’environnement. Jacques-Yves Cousteau meurt le 25 juin 1997, Michel Crépeau deux ans plus tard. Francine, la deuxième femme du commandant, prend en mains les affaires de la Cousteau Society et de la Fondation Cousteau (devenue Équipe Cousteau) ; elle récupère à la fois le bateau et l’usage commercial du nom de l’explorateur.

Pour la Calypso, une période de lente et triste agonie commence dans le port de La Rochelle, où elle est pillée et pourrit durant dix ans. En 2007, une solution semble trouvée : le navire est convoyé jusqu’à Concarneau et aux chantiers navals Piriou, pour une restauration. « Enfin ! s’écrient ses amis : elle nous reste, et elle restera pour les générations futures ! » Début 2008, j’ai l’occasion de visiter les chantiers Piriou et, à la demande des journalistes de la presse régionale, je remonte à bord. Plus exactement, sur l’un des trois morceaux qui ont été découpés. Je touche à nouveau le bordé de mon cher navire. Je pousse la porte de la cabine du Pacha, où régnait surtout en maîtresse la première femme du commandant, Simone, que tout le monde surnommait « la Bergère ». Je renonce à décrire l’émotion qui me saisit en foulant les restes épars de cette légende de l’exploration…

Très vite, et pour des raisons d’argent, le travail de reconstruction est interrompu. Dans leur différend, Francine Cousteau et les patrons de Piriou noient le rêve d’une Calypso rénovée. Le procès à rallonge se conclut ces jours-ci. L’Équipe Cousteau est condamnée à retirer la Calypso du chantier naval, à apurer une lourde dette et à supporter des astreintes supplémentaires en cas de retard…

Que faire, à présent ? Comment les anciens de la Calypso, comment ses admirateurs et ses amis autour du monde,  pourraient-ils contribuer à sauver ce qui peut encore l’être ?

Trois hypothèses restent ouvertes. La première est de récupérer ce qui subsiste du navire – ses membrures en bois et quelques fragments de sa superstructure –, puis à les débiter en morceaux pour les vendre au plus offrant. Comme bois de chauffage, ou (ainsi que le proposait un horloger suisse) pour en faire des éléments de montres numérotés et revendus à un prix de luxe. Ce genre de « solution » allie la bêtise à la méchanceté, et l’esprit de lucre au mépris.

La seconde possibilité consiste à couler la Calypso dans un lieu symbolique, afin que sa carcasse devienne un but de plongée, un monument naturel subaquatique dont jouiraient les amoureux de l’océan. Jacques-Yves Cousteau a, plusieurs fois, évoqué devant moi ce destin pour son navire. Je lui ai répondu qu’à mes yeux, le site le plus propice à l’opération serait, en mer Rouge, non loin de Port-Soudan, le merveilleux récif corallien de Shab Roumi. Là où, en 1963, l’équipe Cousteau avait installé son « village sous la mer » Précontinent II… Je ne serais pas malheureux de laisser aux plongeurs des générations futures les restes du navire en train de se décomposer paisiblement, colonisés par les éponges, les hydraires, les gorgones et les coraux, dans une eau d’azur peuplée de mérous diamants, de requins de récif, de poissons-papillons et de poissons-anges…

La troisième solution reste praticable, mais plus pour longtemps. Elle a ma préférence, mais elle exige la mobilisation et la générosité du grand nombre, et l’intelligence de chaque acteur. Il semble (mais je ne suis pas expert en budgets navals) qu’avec trois millions d’euros, on pourrait rassembler les morceaux dispersés de la Calypso et lui redonner forme, non pas pour lui rendre sa capacité à naviguer sur les mers lointaines, mais pour la transformer en base écologique itinérante, à l’usage des petits et des grands. Pour aboutir à ce résultat, il serait indispensable : 1. Que les chantiers navals Piriou et l’Équipe Cousteau trouvent un accord et règlent enfin leur conflit. 2. Que Francine et l’Équipe Cousteau rendent possible l’opération en renonçant, au moins partiellement, à l’exclusivité de l’usage des noms « Calypso » et « Cousteau », afin de pouvoir y associer des mécènes. 3. Que l’État français accélère le processus de classement (aujourd’hui en rade) de la Calypso comme monument historique. Notre pays n’a que très peu de bateaux élevés à cette dignité, et s’il en est un qui la mérite… 4. Que nous puissions plus largement, au travers d’une association sans but lucratif, faire appel à la générosité des amis du navire, non seulement en France, mais en Europe et dans le monde.

Pas impossible, mais pas gagné… Un dauphin me le suggère, une méduse et une branche de corail me le répètent, un lion de mer me le confirme, une baleine bleue me le souffle puissamment par ses évents, et les vents alizés diffusent le même message tout autour de la planète Terre. Pardon : de la planète Mer.

 

 


 

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Barrage de Sivens : triste étape

9 mars 2015

Tout est triste, tout exhale un goût amer, tout paraît un fiasco dans l’affaire de Sivens. Bien sûr, et d’abord, il y a eu un mort en octobre : Rémi Fraisse, 21 ans, tué par une grenade dans la confusion d’une manif qui aurait dû être pacifique, mais que certains avaient préférée « musclée »…

Les « zadistes » de la forêt voulaient combattre (y compris, parfois, par la violence aux peintures de la guerre) le saccage d’une importante zone humide et d’un écosystème digne d’éloges. Ils avaient l’intention de dénoncer et de faire cesser ce qu’ils considéraient comme un double scandale : écologique et agricole. Ils n’ont pas réussi. À l’issue de la réunion du Conseil général du Tarn, qui s’est tenue ce vendredi matin, le barrage sera bel et bien construit. Plus petit, certes, que ne l’eût été celui du projet initial, mais bâti au même endroit – pour la simple raison que le département est déjà propriétaire du terrain. Les autres solutions évoquées (une retenue collinaire, deux ou plusieurs petits barrages…) sont enterrées.

Les forces de l’ordre étaient sur place. Elles n’ont fait dans la dentelle ni en octobre, ni ces jours-ci. Ce n’est pas dans leur orientation philosophique. On n’envoie pas sur le terrain des compagnies de CRS ou des bataillons de gardes mobiles pour régler les problèmes avec des caresses et des poèmes.

Dans cette affaire, hélas, les agriculteurs ont tenu le rôle le moins sympathique. Ils étaient, ces dernières semaines, remontés comme ils savent l’être, par exemple quand ils cassent le mobilier du ministère de l’Écologie ; quand ils saccagent une perception ; ou quand ils déversent des hectolitres de lait, des tonnes de légumes ou des montagnes de fumier devant la préfecture. Ils ont multiplié les cris, les provocations, les noms d’oiseau, les menaces, les blocages de routes ou les défonçages au tracteur des barricades levées par les « zadistes ».

Les paysans sont des gens étonnants. Ils haïssent les écologistes qui les aiment d’amour tendre. Car (c’est une évidence) nul n’adore autant la campagne et les campagnards que les écolos ! Aux élections, ceux-ci ne récupèrent jamais une seule voix des villages : cela n’enlève rien à leur passion à sens unique ! Dans les assemblées territoriales où ils prennent la parole, les Verts (politiques) défendent bec et ongles le monde de la chlorophylle (les verts de profession). Anxieux de savoir comment nous nourrirons les multitudes humaines à venir, les écolos ne prennent pas seulement le parti des producteurs « bio » : ils soutiennent la ruralité dans son ensemble.

Les écolos sont amoureux des paysans, mais n’en sont pas aimés. On retrouve, dans cette relation dissymétrique, la trame des drames cornéliens ou romantiques. On jurerait une intrigue de théâtre ou un scénario de film, dans le registre du drame…

Celui qui aime et n’est point aimé ne parvient jamais à se faire entendre de l’objet de sa  flamme. Le dialogue se fige ou se stérilise. Ce que l’écologiste explique à l’agriculteur est pourtant clair ; clair comme l’eau même qui provoque les bagarres actuelles… Je le résume ainsi.

Le paysan doit son existence à l’eau qui passe. Il a besoin de ce liquide pour faire pousser ses récoltes et abreuver son bétail. Mais il ne comprend rien aux cycles essentiels du composé vital H2O. L’agriculteur prélève (dans les lacs, les rivières, les nappes phréatiques…) et consomme quelque 70 % de toute l’eau qui tombe du ciel chaque année. Il exige, de surcroît, qu’on dresse des barrages pour mieux irriguer ses cultures. Là gît l’absurdité de sa perception du monde…

En voulant édifier des barrages comme celui de Sivens, le paysan refuse de comprendre que de l’eau, il n’en aura jamais davantage, sauf à la voler chez le voisin. L’eau arrive sous forme de nuages, nés eux-mêmes des processus d’évaporation sur la mer ou les forêts. Elle s’abat en gouttes (ou en flocons). Elle ruisselle en surface et s’infiltre dans le sol. La quantité de liquide qui arrose une superficie donnée (mettons : la forêt et les champs proches de Sivens) est une donnée hydrologique brute, que rien d’artificiel ne peut changer.

Lorsqu’on coupe une vallée par une retenue de béton ou de pierres, on arrête une partie de ce que les nuages ont pleuré. Mais on ne rajoute rien au volume total de précipitations. Ce qui reste prisonnier derrière la muraille ne va pas s’infiltrer plus loin dans la terre pour former une réserve souterraine – une nappe phréatique. L’eau du barrage attend qu’on la pompe pour la conduire à des champs qu’elle aurait, de toute façon, abreuvés !

Tout barrage en amont crée une relative sécheresse en aval. En édifiant Sivens ou ses semblables, on met en réserve une masse liquide qu’on aurait de toute façon utilisée. On pompe comme les Shadocks, dans un conteneur artificiel qui ne sert à rien.

J’ajoute qu’un barrage est même moins efficace, pour arroser les champs, qu’une zone humide, dans laquelle l’évaporation est bien moindre, et qui rend peu à peu, avec mesure, son liquide à la terre et aux plantes. Disons-le, affirmons-le aux paysans du Tarn et d’ailleurs. Répétons-le tant qu’il le faudra, y compris aux gros céréaliers, betteraviers de la FNSEA, aux patrons de la ferme aux mille vaches, aux mille cochons ou aux deux cent mille poulet : la retenue artificielle est la pire solution, dès lors qu’on prétend arroser sa terre.

Le projet de barrage de Sivens, même modifié par le Conseil général du Tarn, constitue une réponse tragique à une mauvaise question. Rangeons-le dans le placard encombré des idées simplistes, mal ficelées et à la fin nuisibles. En octobre dernier, je proposais ici même que la forêt locale, enfin préservée des saccages prévus par une administration et une chambre d’agriculture mal informées et méprisantes envers les contestataires, soit rebaptisée « forêt Rémi Fraisse » ; et que les enfants de nos enfants puissent s’y promener dans la paix retrouvée de la nature et des villages, la magie des grands arbres et des orchidées sauvages, avec le crissement des insectes et la musique des oiseaux.

 

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Aurons-nous de la neige à Noël ?

4 décembre 2014

Aurons-nous de la neige en hiver ? À Noël ? Dans les Alpes et les autres montagnes de France et d’Europe ? Quelle neige ? Naturelle ou artificielle ? Le fruit des nuages ou le produit des canons ?

Les stations de ski sont inquiètes : elles ont raison de se faire du souci. Courchevel devait organiser des championnats du monde de ski féminins : une bonne partie de la station est encore en caillasses et en vieille herbe. Val d’Isère court (comme presque chaque année, désormais) après son Critérium de la Première neige.

Les optimistes peuvent refuser de voir, dans ce défaut chronique de flocons, un effet du réchauffement climatique. Mais les réalités sont têtues : le traîneau du Père Noël glisse de moins en moins bien sur les pentes. Pourra-t-on lui remettre un peu de blanc sous les patins ?

Voici des années que je le répète aux responsables des stations et aux gestionnaires de nos montagnes qui furent blanches : nous perdons, en tendance, chaque année un jour d’enneigement et un centimètre d’épaisseur cumulée d’eau en cristaux. Cela semble minime à ceux qui ne regardent que le bout de leur nez : mais un jour par an, en trente ans, cela fait un mois, soit plus du quart de la saison actuelle !

J’ai pris, il y a deux ans, la photographie impressionnante d’un essai de canons à neige à Courchevel. Des dizaines de ces engins en train de cracher leur vapeur gelée… Est-ce LA solution ? Primo, selon le vocabulaire officiel, on ne doit pas dire « canons à neige », mais « enneigeurs ». Secundo, on ne parle pas de « neige artificielle », mais de « neige de culture ». La litote ou la novlangue n’ont pas fini de nous reformater les neurones.

Les canons à neige semblent une solution miracle. Beaucoup de stations s’en sont équipées. Mais ces instruments de production de flocons nécessitent des réserves d’eau en altitude, donc des barrages (des « retenues collinaires », dit la novlangue). Ils consomment énormément d’énergie (d’électricité). Seules les communes les plus riches peuvent se les payer. De toute façon, pour fonctionner, ces engins ont besoin de froid (si possible, au-dessous de 0 degré Celsius) et d’une atmosphère plutôt sèche (l’idéal : un taux d’hygrométrie voisin de 20 %).

Ce n’est pas gagné. Le réchauffement climatique sévit en montagne deux fois plus vite qu’en plaine. Cela signifie moins d’eau, ou de l’eau qui tombe sous forme de pluie au lieu de neige. Et trop de chaleur dans l’atmosphère pour fabriquer de la neige artificielle…

Les stations de ski aujourd’hui en activité fonctionneront-elles encore dans trente ans ? J’en doute pour celles de basse altitude, autour de 1 000 mètres, autrement dit pour la quasi-totalité de celles du Massif central, du Jura et des Vosges. Nombre de ces communes sont d’ores et déjà en difficulté. Certaines ont mis la clé sous la porte.

Dans les Alpes et les Pyrénées, les plus hautes (Courchevel, Val d’Isère, Val-Thorens, les Deux-Alpes, la Mongie, etc.) survivront plus longtemps, mais au prix d’investissements aussi affolants qu’incertains.
Si la montagne veut garder son tourisme, elle n’a d’autre issue que de compter sur les quatre saisons et la belle nature. Je veux dire : au moins autant sur les parcs nationaux et les balades, que sur le ski et les activités connexes. Sur les ours, les loups et les chamois, autant que sur les kilomètres de pistes bleues ou rouges…

On me répond parfois, ou même on me serine, que la science et la technique permettront de contourner le problème. L’une des « solutions » envisagées consiste à ajouter, dans l’eau des canons, des produits chimiques susceptibles de déclencher la formation de cristaux de neige à une température et dans les conditions d’hygrométrie en principe néfastes. L’une de ces molécules « révolutionnaires » s’appelle le Snomax ®.

Le Snomax ® est une protéine, une enzyme (nommée INA pour Ice Nucleating Activity), fabriquée par la bactérie Pseudomonas syringae. Elle possède le pouvoir « magique » d’activer la précipitation des cristaux. Une firme américaine (Genencor) cultive de tels microbes en grand pour leur faire produire la précieuse protéine, puis désactive (tue) les bactéries avant de finaliser le produit. Et de le mettre en vente…

Les scientifiques semblent pour le moins réservés sur ce sujet ; pour ne pas dire inquiets… Le milieu de culture et certaines parties du génome des Pseudomonas (ce qu’on appelle les « plasmides ») ne sont pas détruits par le processus de production. Il peut y avoir des récupérations d’unités génétiques venues d’ailleurs par des bactéries locales. Les gelées blanches pourraient s’en trouver aggravées : danger pour l’agriculture et la biodiversité…

On ignore surtout les effets des composants du Snomax ® sur la santé humaine : quasiment aucun test à long terme n’a été mené dans ce domaine…

La note rassurante est que les stations de ski françaises se sont engagées à n’introduire aucun additif chimique dans l’eau de leurs canons à neige. Deux questions se posent cependant : 1. Respectent-elles toutes leur promesse ? 2. Continueront-elles de le faire si la neige se raréfie au point que leur clientèle les délaisse ?

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GPII : Grands Projets Inutiles et Imposés

1er décembre 2014

L’émotion soulevée par la mort du jeune Rémi Fraisse a, logiquement, contraint le Conseil général du Tarn à constater que les travaux du barrage de Sivens ne pourront pas reprendre. D’autant que l’Europe s’en mêle et conteste l’utilité autant que la légitimité du projet.

Mais le Conseil général n’annonce nullement la mort du projet. Il refile la patate chaude au ministère de l’Écologie et à celle qu’on n’a quasiment pas entendue dans ce dossier, et qu’on a connue plus bavarde : Ségolène Royal. Le sous-entendu des conseillers départementaux est clair : on n’enterre rien. Si l’État l’autorise, et si des circonstances moins défavorables se présentent, on réactive le truc. Mais chut !

Les écologistes se méfient. La bagarre pourrait se rallumer dans quelques mois – d’autant que les paysans demandeurs de la retenue d’irrigation ne lâchent rien ; et que les sociétés de travaux publics, alléchées par le budget prévisionnel du chantier public, continuent de pousser en coulisse.

Le barrage de Sivens appartient à une catégorie d’œuvres humaines qu’il va falloir apprendre à identifier, et qu’un sigle désigne aujourd’hui : GPII. Les Grands Projets Inutiles et Imposés… La première fois que j’ai déchiffré cet acronyme, je l’ai traduit par Grands Projets Inutiles et Idiots. Je ne vais pas mégoter sur la signification de la dernière initiale.

Les GPII se caractérisent par le fait qu’ils sont imaginés pour faire plaisir à quelques-uns aux dépens de l’intérêt général, mais avec la bénédiction des autorités locales et nationales. Certains de ces chantiers ont probablement, quand même, une utilité égale ou supérieure à leur nocivité : mais ils sont rares. La plupart d’entre eux sont non seulement inutiles, mais néfastes. Dans quelques cas, ça se discute… La seule certitude est qu’ils pullulent.

Les Grands Projets Inutiles et Imposés ont au moins une qualité commune : ils permettent de lutter contre le chômage, au moins localement et pour quelque temps. Ils sont prévus à l’intérieur des frontières du territoire national et constituent donc des sources d’emplois non délocalisables. Les politiques aiment ça, les électeurs aussi.

L’un de leurs inconvénients majeurs est qu’ils ressemblent comme deux gouttes d’eau aux « Ateliers nationaux » de 1848. Ils ont un côté Shadocks en train de pomper pour pomper ; ou Sapeur Camember occupé à creuser un trou pour boucher l’autre… Sur le plan économique, ils ne servent à rien. Ils ne créent ni  richesse, ni réelle croissance.

Mais le principal défaut des GPII réside dans leur nocivité pour l’environnement. Ils détruisent massivement et pour longtemps les espaces sauvages auxquels ils s’attaquent. Ils saccagent et polluent les paysages, l’air, l’eau et les sols. Ils anéantissent la biodiversité… On ne prévoit évidemment pas de tels méga-chantiers dans des secteurs urbanisés : on les imagine dans des lieux encore un peu préservés du macadam et du béton. Dans les forêts, les marais, les montagnes, les bocages, les rivages lacustres ou marins…

Bien des merveilles de la France se trouvent ainsi menacées. Voici un bref recensement des Grands Projets Inutiles et Imposés (ou Idiots), des GPII actuellement dans les cartons des administrations ou en cours de réalisation. Cette liste n’est qu’indicative, et non pas exhaustive. À mes yeux, quelques-uns de ces énormes programmes pourraient devenir utiles et défendables s’ils étaient moins mal fichus. Par exemple, les trois tunnels de la liaison ferroviaire Lyon-Turin, si (comme à l’origine) cette ligne de chemin de fer du futur était vouée au transport des marchandises (afin de réduire le trafic des camions), et non à l’instauration d’un TGV qui ferait gagner une heure aux voyageurs entre Paris et Milan…

1. Le center parc de Chambaran.

À Roybon, en Isère, le groupe Pierre et Vacances entend créer un immense parc de loisirs dans la magnifique forêt de Chambaran, en anéantissant des hectares de sylve humide. Les commissaires de l’enquête publique ont émis un avis défavorable, le Comité national pour la Protection de la Nature (le CNPN) aussi, mais l’Administration préfectorale et le président du Conseil général, André Vallini, ont manifesté leur volonté de passer outre.

2. L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

Depuis des décennies, le projet de nouvel aéroport de Nantes et de son agglomération soulève la tempête. Pour les écolos, « NDDL » constitue un sujet brûlant – à l’égal de ce que furent le Larzac, Fessenheim, Plogoff ou Creys-Malville dans les années 1970-1990. C’est à « NDDL » qu’on a notamment vu, chez les militants verts, naître le concept de « ZAD » – de « Zone à défendre ». Tout un programme !

3. La Ferme des 1 000 vaches.

Dans la Somme, une méga-installation agro-industrielle, grâce à laquelle un millier de vaches laitières produiraient non seulement des millions de litres de lait, mais (par méthanisation du fumier) des mégawatts d’électricité. Les petits agriculteurs de la Confédération paysanne et l’association Novissen (« Nos villages se soucient de leur environnement ») ont pris la tête de la révolte.

4. Le stade de l’Olympique lyonnais.

Quand le football mobilise le foncier lyonnais et quémande l’argent public sous forme de subventions…

  1. La ferme des Bouillons.

Près de Rouen, elle est menacée de démolition par Immochan, la branche immobilière du groupe de grands magasins Auchan.

  1. Le poulailler des 250 000 volailles.

Au nord de Beauval, près d’Amiens, dans la Somme. À l’origine, on évoquait le chiffre de 320 000 pondeuses !

  1. La centrale à bois de Gardanne.

Le groupe allemand E.on veut remplacer l’un des réacteurs de sa centrale à charbon, dans les Bouches-du-Rhône, par une installation qui consomme du bois. Au risque de réclamer tellement de billes que les écologistes redoutent une dévastation des fragiles forêts méditerranéennes environnantes…

  1. La ZAC de la plaine de Montesson.

Dans la boucle de la Seine, les élus locaux envisagent d’étendre de 8 hectares la zone d’activité commerciale (ZAC) existante, ce qui saccagerait l’une des dernières grandes étendues de maraîchage en Île-de-France.

Et encore, et encore :

Le Village Décathlon (« Oxylane ») à Orléans.

Le complexe immobilier et commercial intitulé EuropaCity (250 000 mètres carrés, une piste de ski intérieure) dans le triangle de Gonesse (Val-d’Oise).

Le vieux projet (qui ressuscite périodiquement dans la bouche des élus locaux) de jonction complète entre Grenoble et Sisteron par l’autoroute A 51.

Le grand projet de canal Seine-Nord-Europe.

Le doublement de l’autoroute de la Côte-d’Azur.

Le canal Rhin-Rhône (lui aussi à éclipses).

Etc.

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Ebola, maladies émergentes : la terreur a déjà commencé

1er novembre 2014

Pour quelques observateurs, l’épidémie Ebola en cours n’est pas vraiment surprenante. J’ai publié une première version du texte que voici dans la revue Terre sauvage, en 1994. J’ai repris cet article en 2006 dans L’Humanité disparaîtra, bon débarras ! Je l’ai actualisé en 2013 dans la réédition de cet essai…

 La population humaine explose, vaque, brasse et se mêle. Les migrations s’accélèrent. Les guerres et les glorieux assassinats jettent sur les routes des cortèges de réfugiés. Dans le même temps, nous saccageons les milieux naturels. Nous rasons les forêts. Nous draguons les océans. Nous nous installons dans les lointaines oasis ou au sommet des montagnes.

Je ne suis pas le seul à redouter que nous n’ouvrions ainsi une boîte de Pandore bien plus dangereuse que celle de la mythologie. Nous avons appris à vivre avec une cohorte de parasites qui nous veulent du mal, mais que notre système immunitaire contrôle à peu près. Notre espèce pourrait devoir affronter bientôt d’impitoyables tueurs, qu’elle s’ingénie à déterrer dans les recoins de la planète. La première cause de mortalité des Indiens du Nouveau Monde, qui amena en un siècle leur population de quatre-vingts à quatre millions d’individus, ne fut pas la barbarie des Européens (pourtant inspirés par ce noble massacre), mais les maladies introduites par les colons, y compris par les missionnaires et les amis des « bons sauvages ». Les Indiens trépassèrent en masse de grippe, variole, rougeole, syphilis ou poliomyélite.

Nous nous retrouvons, aujourd’hui, dans la situation des Hurons, des Aztèques ou des Quechuas du XVIIe siècle. Les envahisseurs sont parmi nous et nous l’ignorons. Ils ne descendent pas d’une autre planète et n’ont pas le petit doigt en l’air. Ils sont invisibles. Là, au coin de la rue, dans l’autobus, au café, à l’hôpital, au ministère de la Santé… Nous en connaissons quelques-uns. Le VIH du sida nous a agrippés dès les années 1950, probablement à partir d’une souche de singes d’Afrique centrale. D’autres surgissent. Les virus du singe vert, de la fièvre de Marburg et de la maladie du légionnaire. Ceux de Junin, de Machupo et de Sabla, apparus en Amérique du Sud, et que les microbiologistes surveillent d’un œil nerveux. Le hantavirus, exalté par le collapsus de l’Union soviétique et la prolifération concomitante des souris. Les agents de la fièvre d’Ebola, de la fièvre West Nile, de celle de Lassa… L’étrange « virus X » a tué des milliers de personnes au sud du Soudan, avant de disparaître. Totalement ? N’en croyons rien… Je glisse sur les souches pathogènes du SRAS (le syndrome respiratoire aigu sévère). Ou sur les sueurs froides que donne aux spécialistes la perspective d’une recombinaison des caractères épidémiques et morbides des virus de la grippe des oiseaux, des cochons et des hommes…

Je ne veux effrayer personne, mais je regarde les microbes avec de moins en moins d’humour. Je n’oublie pas les bactéries du choléra, de la tuberculose ou de la syphilis, ni les protozoaires comme ceux du paludisme : tous ces micro-organismes « classiques » semblent animés d’une énergie nouvelle. Ils résistent aux antibiotiques. Ils sont plus virulents et plus teigneux que leurs pères.

Je me demande si, au-delà des vieilles querelles écologiques, la première raison de lutter contre le saccage de la Terre ne va pas devenir un pur souci de santé publique. Les scientifiques ont établi, par exemple, qu’il existe, dans le sol, à plus de trois mille mètres, d’incroyables grouillements de bactéries. Certains de ces anaérobies, peut-être aussi vieux que la vie même, ont reçu le nom de Bacillus infernus. On en trouve dans des poches de pétrole très profondes. Que certains gros malins envisagent d’exploiter !

Réveillerons-nous ces monstres endormis pour quelques barils de future marée noire ?

Au XVe siècle, la population humaine atteignait cinq cents millions de sujets. En quelques années, de l’Extrême-Orient à l’Asie mineure, à l’Afrique du Nord et à l’Europe, d’abominables pestes tuèrent quatre-vingts millions d’individus. Une personne sur six ! Si une épidémie aussi féroce et fulgurante frappait l’humanité actuelle en y causant la même proportion de victimes, on dénombrerait plus d’un milliard de cadavres !

Je ne veux paniquer personne, mais cela pourrait se produire bientôt. Mettons : l’année prochaine !

 

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Éloge des mangeurs d’hommes

1er novembre 2014

Partout dans le monde, notamment en France, les mauvaises nouvelles se succèdent : les espèces sauvages sont malmenées, attaquées, empoisonnées, piégées, vendues en captivité, mitraillées, bétonnées, éliminées avec une fureur obsessionnelle. Notre espèce ne supporte plus ce qui lui semble étranger, ce qui la gêne, ce qui lui coûte un peu d’argent, ce qui perturbe sa folle illusion du bonheur par la « croissance ». En France, les voix les plus haineuses s’élèvent pour que soient massacrés les bouquetins du Bargy, les loups un peu partout et les derniers ours dans les Pyrénées.     

Hélas, les autorités de l’État, poussées par quelques politiciens à courte vue et quelques groupes d’éleveurs ou de chasseurs braillards, autorisent ce que jamais je n’aurais cru possible : des « prélèvements », des « campagnes d’assainissement » ou des « tirs d’effarouchement » (ah ! ces litotes !) d’espèces protégées jusque dans des parcs nationaux !

Les grands animaux sont les victimes offertes de cet holocauste. Ils sont indispensables à l’équilibre des grands milieux naturels. Mais il y a peut-être plus important : ils font partie de nos rêves. Je développe cette idée dans mon essai Éloge des mangeurs d’hommes, qui paraît aux Éditions Arthaud, et dont voici un passage.

Qui pourrait chiffrer, en euros ou en dollars, en sesterces ou en ducats, en louis ou en maravédis, le prix du plaisir que nous prenons à contempler une forêt, un éléphant, un papillon, la splendeur d’un récif de corail ? Quelle est la valeur vénale du saut du dauphin ou du chant du rossignol ? Combien pourrait- on négocier le spectacle de l’orque qui chasse, du requin qui rôde, du tigre qui ondule dans la savane, du lion qui secoue sa crinière, du loup qui trottine dans la neige ou de l’ours qui se dandine en attendant le saumon ?

Comment chiffrer, pour l’enfant, l’importance de savoir que le loup du Petit Chaperon rouge trotte encore « pour de vrai » dans la forêt ? Que l’aigle des Fables de La Fontaine plane toujours sur la montagne ?Trois petits ours continuent de hanter la sapinière ? Comment les petits Inuits accéderaient-ils à leur mythologie – à la légende de Sedna – si l’ours polaire, le narval, le requin du Groenland et le phoque venaient à manquer ?

Comment les gamins de l’Inde comprendraient-ils le Ramayânâ s’il n’existait plus ni éléphants d’Asie, ni tigres, ni ours lippus, ni cobras à lunettes ?

Pour les petits Africains, que signifieraient les histoires racontées par le griot, sous le baobab, sans l’éléphant d’Afrique, le crocodile, la girafe, la panthère et le lion ?

Comment les enfants d’Amérique centrale pourraient-ils reconnaître, sur les pyramides aztèques ou mayas, le jaguar et le python sacrés, si ce félin et ce serpent n’existaient plus dans la jungle ?

Comment les jeunes Aborigènes australiens garderaient-ils le contact avec la culture de leur peuple et le Temps du Rêve, sans le crocodile marin, le python, le requin de récif et le dingo ?

Quant aux Maoris de Nouvelle-Zélande, ils ne sauraient même plus d’où ils viennent : leur cosmologie raconte que leurs ancêtres gagnèrent leur « île du Long Nuage blanc » assis sur le dos d’une baleine…

En anéantissant les grands prédateurs, ainsi que la faune et la flore qui leur sont associées, nous ferions disparaître des créatures indispensables à l’équilibre de notre planète. Nous nous priverions d’espèces uniques et merveilleuses, que l’évolution darwinienne a forgées et perfectionnées durant des millénaires.

En anéantissant ces splendeurs qui, parfois, nous blessent ou signent notre mort, nous perdrions bien davantage. Nous nous couperions des racines mêmes de notre culture. Nous renierions une large part de notre civilisation. Nous nous séparerions de ce qui nous a fait hommes bien avant l’invention du fusil-mitrailleur, de la tronçonneuse et du bulldozer. Nous interdirions à nos enfants des spectacles de nature sublimes, mais nous les isolerions surtout de la plupart de nos récits mythologiques, de nombre de nos poèmes, de nos romans, de nos peintures, de nos films ou de nos bandes dessinées.

 

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Taxe carbone : la dictature des usurpateurs de bonnet rouge

10 octobre 2014

Long soupir, sensation d’étouffement et quintes de toux… Le camion brinqueballe, tonitrue, accélère, rugit encore et éjecte par le pot d’échappement des nuées de fumée noire. Le véhicule crache ses gaz méphitiques, non seulement dans les narines de l’écologiste au désespoir, mais à la figure du bébé qui gazouille dans sa poussette.

Au volant, le chauffeur ricane : il a gagné. Il est venu, il a vaincu. Il appuie sur le champignon. Lui et ses collègues ont remporté la bataille. Ils ont imposé leur loi à la communauté nationale. Ils ont fait reculer la ministre de l’Écologie sur le dossier de la taxe carbone, dont nos députés avaient pourtant approuvé à l’unanimité le bien-fondé. Les pilotes de « gros-cul » ne paieront rien, et même ils pousseront leur avantage : en brandissant à nouveau la menace d’un blocage total des routes, ils obtiendront une détaxe supplémentaire du gazole qu’ils gaspillent chaque année par millions de mètres cubes.

Il fut un temps radiophonique où les routiers étaient sympas. Aujourd’hui, ils nous font un bras d’honneur… Ce sont des poujadistes, en Bretagne des usurpateurs de bonnet rouge. Ils ne pensent qu’à eux et passent en force – ce qui est plus aisé en semi-remorque qu’à vélo. Leur catégorie sociale – celle des gros bras en « marcel », et les biceps décorés de tatouages si moches qu’on a de la peine à les imaginer – s’est imposée sur la scène médiatique et politique. Amis chômeurs, devenez camionneurs : ce n’est pas demain la veille que ces braillards d’écolos viendront vous demander des comptes au nom des bébés asphyxiés et des climats détraqués ! Amis apprentis, passez le permis poids lourd : mieux que le diplôme de fin d’études à Normale Sup’ ou à l’ENA, ce papier rose vous assurera une carrière longue, glorieuse et bien arrosée de bières !

Il est des jours où le découragement l’emporte. Il est des semaines, des mois, des années, des décennies, dans la vie de l’écologiste de base, durant lesquels la pulsion de se jeter sous le prochain trente tonnes qui passe remplace tout plan de carrière. Les routiers ont gagné. La taxe carbone a été déchirée, piétinée, enterrée. L’impôt sur les poids lourds est reporté sine die, autrement dit aux calendes grecques ou au printemps des dix mille autoroutes merveilleuses. La contribution des principaux pollueurs de l’atmosphère a vécu. Ségolène Royal a tué l’une des idées majeures de l’écologie citoyenne, au nom d’un principe qui lui est cher : l’écologie ne doit pas être « punitive » ; et en vertu d’un « constat » qu’elle est la seule à faire, selon lequel l’opération serait trop complexe à mettre en œuvre et détruirait davantage d’emplois qu’elle n’en créerait.

Exit le projet de loi. Exit les économies d’énergie, la santé de l’atmosphère et celle de ceux qui la respirent. Exit les portiques abhorrés et la société Ecoumouv chargée de percevoir la taxe, dont il faudra cependant rembourser le contrat et les dépenses (on parle d’un milliard d’euros). Exit la pente vertueuse de la révolution verte dans les transports, le report modal des marchandises sur le chemin de fer, les rentrées fiscales utiles aux nombreux programmes nationaux, régionaux ou locaux de réparation des routes et d’investissement dans les transports en commun…

La trahison de la dame du Poitou-Charente a de quoi consterner les amis de l’air pur et des climats en équilibre. À sa décharge, il faut écrire que Ségolène Royal n’est pas la première à lâcher le morceau (restons polis !) devant la hargne égoïste et violente des chauffeurs de VTP (« Véhicules Très Polluants »). Voilà plus de trois décennies que le sujet de la taxe carbone est arrivé sur le tapis. Je me souviens d’en avoir parlé dans le Calypso Log, le journal de la Fondation Cousteau, dès le début des années 1980. Le principe de cet impôt écologiquement juste a, plus tard, été discuté, admis, rédigé, acté lors du Grenelle de l’environnement, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, avant que celui-ci ne décrète que « l’écologie, ça commence à bien faire ». Rien n’a plus avancé depuis lors.

Les routiers menaçaient de déclencher une « opération escargot » sur les routes de France. C’était une « opération marche arrière » contre l’amélioration de la qualité de notre air et la stabilité de notre climat : elle a réussi. Les pilotes de gros machins ont emporté le morceau rien qu’en faisant les gros yeux et en montrant leurs tatouages (moches, je le rappelle). Nos enfants crèveront de cette irresponsabilité, mais avec la satisfaction de n’avoir en aucune manière amputé le pouvoir d’achat des rois du volant.

En prenant sa décision ahurissante, Ségolène Royal n’a fait qu’entériner le coup de gueule de Nicolas Sarkozy : l’environnement, à la poubelle ! C’est ce qu’on appelle la continuité de l’État. Vu sous cet angle, l’épisode est rassurant. Jusqu’à ce que l’écologie « non punitive » finisse en catastrophes écologiques excessivement punitives !

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Cécile Duflot et son brûlot

21 août 2014 

J’ai envoyé ce matin, à mes amis écologistes réunis pour les Journées d’été à Bordeaux, ce petit mot (assez peu amène, je le reconnais) de réaction « à chaud » sur le livre de Cécile Duflot. Je ne crains pas mes réactions « à chaud » : elles sont parfois fausses, exagérées ou trop brutales, mais elles restent spontanées et sincères. Les réactions « à froid » sont calculées, perverses et forcément insincères.

 

Bonjour à tous,

Je n’ai pas encore lu le livre de Cécile Duflot, De l’intérieur, puisqu’il n’est pas paru en librairie.

Ce que j’en connais par les extraits publiés dans la presse me consterne. L’un de mes amis (qui n’est pas écolo) résume la question de la façon suivante : Duflot n’était pas légitime au gouvernement, elle l’est moins encore dans l’incarnation de l’opposante vertueuse et trompée.

Quels sont les problèmes ?

1. Duflot ne pense obstinément qu’à elle et à sa carrière politique. Elle a toujours agi ou réagi en fonction de son ambition personnelle, en justifiant plus ou moins bien ses choix par des argumentations théoriques contestables. Non pas contestables sur le fond : tout le monde peut et doit se faire une idée des tâches qu’il doit accomplir. Mais, contestables pour la raison précise qu’elle a changé plusieurs fois d’option ou de camp, donc d’argumentation ! L’idée selon laquelle les écologistes doivent « faire de la politique autrement » en a pris un sale coup : Duflot donne d’Europe-Écologie-les-Verts l’image d’un groupe politique opportuniste, prêt à entrer au gouvernement un jour, décidé à en sortir le lendemain sans que, sur le fond, quoi que ce soit d’essentiel ait changé. Sans que le citoyen ait eu le temps d’y comprendre quelque chose…

2. Si ce que raconte Duflot sur la mollesse, l’incompétence ou la duplicité de François Hollande et de ses ministres est vrai, pourquoi n’a-t-elle pas claqué la porte du gouvernement au bout de six mois ? Et non pas après deux ans ? Pourquoi, sur la question du compte en Suisse de Jérôme Cahuzac, n’a-t-elle pas hurlé sur-le-champ sa réprobation et sa colère ? Pourquoi, et sur quelles bases factuelles (hormis la question des Roms, sur laquelle je suis intervenu aussi pour dire mon désaccord), se répand-elle en injures contre Manuel Valls, en en faisant quasiment un idéologue ou un dictateur d’extrême droite ? Cela n’a aucun sens – sinon la justification a posteriori d’une envie de changer de ligne politique et d’alliances.

3. Plus ingrate que Cécile Duflot, ça n’existe pas. Plus teigne et plus politiquement brouillonne non plus. Non seulement elle ne fait pas « de la politique autrement », mais elle offre une image catastrophique de la féminisation de la direction des partis politiques – féminisation dont je continue évidemment d’affirmer l’absolue nécessité et l’urgence.

4. Duflot est allée à la soupe, maintenant elle crache dedans et elle se cherche une autre gamelle. Elle aura de la peine à la trouver… Voltaire disait en substance que le propre du politicien est d’avoir le dos souple : devant qui Duflot ira-t-elle se donner son prochain lumbago ? Avec qui va-t-elle travailler pour faire avancer, en France, en Europe et dans le monde, la transition énergétique, la conservation de la biodiversité, la lutte contre le chaos climatique, le maintien de la qualité de l’eau, de l’air et des sols, ou encore la préservation de la couche d’ozone ? Sans oublier l’accès des plus pauvres à l’eau potable, à la terre cultivable, aux soins médicaux, etc. ? Aura-t-elle, demain, pour seuls alliés, le Front de gauche (avec un Parti communiste ultra-productiviste et un Jean-Luc Mélenchon désabusé) et des groupuscules gauchistes au programme économique et politique délirant ? Lorsque l’opportunisme se double de l’inefficacité, il devient deux fois condamnable.

Ce jugement est dur, je le sais. Mais comment ne pas le prononcer ? Le brûlot de Cécile Duflot accélère considérablement le funeste (et inexorable ?) processus de gauchisation et de groupusculisation d’Europe-Écologie-les-Verts, dont bien peu d’électeurs pensent encore que c’est un parti préoccupé par les problèmes essentiels et universels de l’écologie – cette science qui est devenue un art de vivre et un idéal esthétique.

Je préfère, quant à moi, en ce moment précis, consacrer mon énergie à défendre les loups – ces symboles de la biodiversité menacée, traquée, saccagée, massacrée au mépris des lois nationales et internationales, mais qui incarnent en vérité des personnages animaux essentiels de notre culture, de nos contes pour enfants et de nos plus beaux poèmes, c’est-à-dire de ce qui constitue notre humanité même.

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La bête immonde ressort la tête !

21 juillet 2014

Antisémitisme : urgence…

Amis écolos, amis démocrates, bonjour !

Il m’est arrivé de critiquer Manuel Valls, notamment dans la façon qu’il a eue de traiter la question des Roms (voir, je ne sais plus où dans ce Blog, l’article où je fais l’éloge des nomades et du nomadisme).

Il m’est arrivé de le féliciter chaudement, par exemple quand il a, avec panache et force, écrabouillé (symboliquement, en l’attaquant en justice quand tout le monde lui déconseillait de le faire) la triste figure antisémite de Dieudonné-la-quenelle.

Il m’est arrivé d’être d’accord avec bien des points de sa politique générale, mais pas tous. Sur le plan de la cohérence et du réalisme économiques, je me sens plus proche de lui que du PC, du Front de gauche ou du NPA.

Je voudrais, aujourd’hui, que les écologistes (et, au-delà, l’ensemble des démocrates) le félicitent officiellement, chaleureusement, pour la tenue de son discours de commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv. Le Premier ministre a prononcé là un texte remarquable, sur le thème du racisme et de l’antisémitisme, ces poisons mortels de la République et de la démocratie.

Je suis consterné par ce qui se passe à Gaza – pour les habitants coincés, pour les enfants qui meurent… Chaque guerre est un désastre, non seulement pour le corps des humains, mais pour leur esprit – ou leur âme, comme vous voudrez. Je continuerai de me battre pour une paix juste entre Israël et la Palestine, qui méritent tous deux d’exister (de coexister !) en tant qu’États.

J’espère que les écologistes, notamment les militants d’Europe-Écologie-les-Verts, cesseront de participer aux manifs pro-palestiniennes en compagnie des groupes qui les instrumentalisent, et qui sont clairement antisémites, opposés à toute paix au Proche-Orient, partisans de rayer Israël de la carte, et supporteurs déclarés du Hamas (cette branche des Frères musulmans salafistes d’Égypte, parmi les plus intolérants des intégristes). Mon cœur se serre lorsque je vois, à la télé, des écolos ou des démocrates d’extrême-gauche, en train de brandir leur drapeau à deux pas de casseurs fascisants fiers de faire la quenelle, tout en hurlant des slogans qu’on aurait voulu ne jamais réentendre : « Mort à Israël ! », « Mort aux Juifs ! » ou « Hitler avait raison ! »

Antisémitisme : urgence ! La bête immonde ressort la tête. Sachons mettre un nom sur son ignoble front !

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Jacques-Yves Cousteau : les rumeurs et les calomnies continuent

1er juin 2014

JYC scaphandre 1Je m’y attendais, voilà plus de quarante ans que cela dure. Quatre décennies et davantage que j’entends ou que je lis les mêmes rumeurs ou les mêmes calomnies au sujet de Jacques-Yves Cousteau ! Mon récent papier à propos du biopic consacré au commandant les ont réveillées…

Les dix-huit années que j’ai passées avec le Pacha de la Calypso, au travail et en mission, m’ont évidemment permis de jauger et de juger le bonhomme. Bien entendu, nul n’est parfait : les auteurs ou les propagateurs de calomnies moins que personne ! Mais on m’accordera que je n’aurais jamais cosigné de livres, ni œuvré aussi intensément et durant tant de temps, avec un « eugéniste », un « nazi » ou un « assassin d’enfants » !

La première calomnie que j’entends (ou plutôt que je réentends pour la ixième fois) consiste à affirmer que, durant la Seconde Guerre mondiale, Jacques-Yves Cousteau fut un collabo, un idéologue d’extrême droite, un compagnon d’infamie des nazis. Le problème est que cette description est exacte, sauf qu’elle correspond, non pas à Jacques-Yves Cousteau, mais à son frère aîné, Pierre-Antoine, qui fut en effet, avec Robert Brasillach, Lucien Rebatet, Drieu La Rochelle et d’autres, un idéologue fasciste majeur, et le rédacteur en chef du journal Je suis partout. À la fin de la guerre, Pierre-Antoine Cousteau fut condamné à mort pour faits de collaboration ; sa peine fut commuée en prison à vie, et il décéda rapidement de maladie. Bien différente fut l’attitude de Jacques-Yves Cousteau pendant l’occupation : celui qui n’était pas encore le « commandant » se vit décerner la médaille de la Résistance. Nul n’est responsable ad vitam aeternam des écrits, des actes ou des délires des autres membres de sa famille. Je conseille aux calomniateurs qui, de façon volontaire ou non, confondent les frères Cousteau, de ne pas non plus mélanger Caïn et Abel.

Autre calomnie : comme écologiste, Jacques-Yves Cousteau aurait incarné une sorte de radical sans cœur et sans raison qui, pour « sauver la planète », aurait recommandé d’exterminer la moitié de la population humaine, à tout le moins d’adopter des solutions radicales pour contenir l’explosion démographique mondiale. L’un de ceux qui ont repris et propagé ce mensonge n’est autre que Luc Ferry : dans son essai anti-écolo Le Nouvel ordre écologique, publié en 1992, le philosophe (ici, dans un mauvais rôle) tronque une citation journalistique (ou la reprend sans vérifier qu’elle a été coupée). Lors de cette interview, donnée dans une conférence de presse à laquelle j’ai assisté, Cousteau dit en effet que la Terre peut nourrir sans problème, et pour longtemps, 500 millions à 1 milliard d’humains, mais qu’au-delà, notre espèce puise dans le capital et s’expose aux pires ennuis. Pour résoudre la question de la population, ajoute le commandant, nous pouvons décider tout de suite d’éliminer quelques milliards d’individus… Ce que ne précisent ni Luc Ferry, ni les autres propagateurs de la calomnie, est que cette assertion est lancée sur le ton de l’humour noir. La partie tronquée du raisonnement vient ensuite : pour nous en sortir, nous avons besoin de sagesse. Nous devons, certes, contrôler notre démographie, mais ni par la violence, ni par l’eugénisme : par l’amélioration du niveau de vie des plus pauvres, et surtout par l’éducation. J’ai moi-même beaucoup pratiqué l’humour noir, sur ces mêmes thèmes (et d’autres), dans L’Humanité disparaîtra, bon débarras ! Par exemple en préconisant (dans le droit fil de Jonathan Swift) que nous dévorions nos bébés… Il y a ceux qui comprennent, et les autres – je veux dire : les esprits limités ou tordus.

Voilà pour les deux calomnies majeures (le fascisme et l’eugénisme) dont on accable Cousteau depuis des décennies. On ne lui épargne pas davantage les rumeurs, aussi malveillantes qu’infondées. Parmi les plus tenaces : Cousteau était richissime. Eh ! non : je l’ai vu plus fréquemment au bord de la ruine (il hypothéquait ses biens pour faire naviguer la Calypso) que cousu d’or. Parmi les plus insidieuses – car sans le moindre début de commencement de preuve : le commandant était musulman. Non, il était tolérant, un point, c’est tout. Jamais il ne s’est converti à l’islam. Il était plutôt libre penseur. Sa deuxième femme l’a fait enterrer selon le rite catholique.

J’ai détaillé tous ces points (et d’autres encore) dans la biographie du personnage, que j’ai écrite juste après sa mort, en 1997 : Jacques-Yves Cousteau, dans l’océan de la vie (aux éditions JC Lattès). Les plus curieux peuvent se reporter à ce bouquin, s’il est encore en vente quelque part (je suppose, sur Internet).

Je veux modestement conclure en observant que la mise au point que je viens de faire n’est ni la première, ni la dernière. Elle n’empêchera ni la répétition des calomnies, ni la perpétuation des rumeurs. Elle ne servira donc à rien, sauf (ce qui me paraît quand même essentiel) à rapprocher quelques-uns de mes lecteurs de la vérité d’un grand homme.

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