Cécile Duflot et son brûlot

21 août 2014 

J’ai envoyé ce matin, à mes amis écologistes réunis pour les Journées d’été à Bordeaux, ce petit mot (assez peu amène, je le reconnais) de réaction « à chaud » sur le livre de Cécile Duflot. Je ne crains pas mes réactions « à chaud » : elles sont parfois fausses, exagérées ou trop brutales, mais elles restent spontanées et sincères. Les réactions « à froid » sont calculées, perverses et forcément insincères.

 

Bonjour à tous,

Je n’ai pas encore lu le livre de Cécile Duflot, De l’intérieur, puisqu’il n’est pas paru en librairie.

Ce que j’en connais par les extraits publiés dans la presse me consterne. L’un de mes amis (qui n’est pas écolo) résume la question de la façon suivante : Duflot n’était pas légitime au gouvernement, elle l’est moins encore dans l’incarnation de l’opposante vertueuse et trompée.

Quels sont les problèmes ?

1. Duflot ne pense obstinément qu’à elle et à sa carrière politique. Elle a toujours agi ou réagi en fonction de son ambition personnelle, en justifiant plus ou moins bien ses choix par des argumentations théoriques contestables. Non pas contestables sur le fond : tout le monde peut et doit se faire une idée des tâches qu’il doit accomplir. Mais, contestables pour la raison précise qu’elle a changé plusieurs fois d’option ou de camp, donc d’argumentation ! L’idée selon laquelle les écologistes doivent « faire de la politique autrement » en a pris un sale coup : Duflot donne d’Europe-Écologie-les-Verts l’image d’un groupe politique opportuniste, prêt à entrer au gouvernement un jour, décidé à en sortir le lendemain sans que, sur le fond, quoi que ce soit d’essentiel ait changé. Sans que le citoyen ait eu le temps d’y comprendre quelque chose…

2. Si ce que raconte Duflot sur la mollesse, l’incompétence ou la duplicité de François Hollande et de ses ministres est vrai, pourquoi n’a-t-elle pas claqué la porte du gouvernement au bout de six mois ? Et non pas après deux ans ? Pourquoi, sur la question du compte en Suisse de Jérôme Cahuzac, n’a-t-elle pas hurlé sur-le-champ sa réprobation et sa colère ? Pourquoi, et sur quelles bases factuelles (hormis la question des Roms, sur laquelle je suis intervenu aussi pour dire mon désaccord), se répand-elle en injures contre Manuel Valls, en en faisant quasiment un idéologue ou un dictateur d’extrême droite ? Cela n’a aucun sens – sinon la justification a posteriori d’une envie de changer de ligne politique et d’alliances.

3. Plus ingrate que Cécile Duflot, ça n’existe pas. Plus teigne et plus politiquement brouillonne non plus. Non seulement elle ne fait pas « de la politique autrement », mais elle offre une image catastrophique de la féminisation de la direction des partis politiques – féminisation dont je continue évidemment d’affirmer l’absolue nécessité et l’urgence.

4. Duflot est allée à la soupe, maintenant elle crache dedans et elle se cherche une autre gamelle. Elle aura de la peine à la trouver… Voltaire disait en substance que le propre du politicien est d’avoir le dos souple : devant qui Duflot ira-t-elle se donner son prochain lumbago ? Avec qui va-t-elle travailler pour faire avancer, en France, en Europe et dans le monde, la transition énergétique, la conservation de la biodiversité, la lutte contre le chaos climatique, le maintien de la qualité de l’eau, de l’air et des sols, ou encore la préservation de la couche d’ozone ? Sans oublier l’accès des plus pauvres à l’eau potable, à la terre cultivable, aux soins médicaux, etc. ? Aura-t-elle, demain, pour seuls alliés, le Front de gauche (avec un Parti communiste ultra-productiviste et un Jean-Luc Mélenchon désabusé) et des groupuscules gauchistes au programme économique et politique délirant ? Lorsque l’opportunisme se double de l’inefficacité, il devient deux fois condamnable.

Ce jugement est dur, je le sais. Mais comment ne pas le prononcer ? Le brûlot de Cécile Duflot accélère considérablement le funeste (et inexorable ?) processus de gauchisation et de groupusculisation d’Europe-Écologie-les-Verts, dont bien peu d’électeurs pensent encore que c’est un parti préoccupé par les problèmes essentiels et universels de l’écologie – cette science qui est devenue un art de vivre et un idéal esthétique.

Je préfère, quant à moi, en ce moment précis, consacrer mon énergie à défendre les loups – ces symboles de la biodiversité menacée, traquée, saccagée, massacrée au mépris des lois nationales et internationales, mais qui incarnent en vérité des personnages animaux essentiels de notre culture, de nos contes pour enfants et de nos plus beaux poèmes, c’est-à-dire de ce qui constitue notre humanité même.

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La bête immonde ressort la tête !

21 juillet 2014

Antisémitisme : urgence…

Amis écolos, amis démocrates, bonjour !

Il m’est arrivé de critiquer Manuel Valls, notamment dans la façon qu’il a eue de traiter la question des Roms (voir, je ne sais plus où dans ce Blog, l’article où je fais l’éloge des nomades et du nomadisme).

Il m’est arrivé de le féliciter chaudement, par exemple quand il a, avec panache et force, écrabouillé (symboliquement, en l’attaquant en justice quand tout le monde lui déconseillait de le faire) la triste figure antisémite de Dieudonné-la-quenelle.

Il m’est arrivé d’être d’accord avec bien des points de sa politique générale, mais pas tous. Sur le plan de la cohérence et du réalisme économiques, je me sens plus proche de lui que du PC, du Front de gauche ou du NPA.

Je voudrais, aujourd’hui, que les écologistes (et, au-delà, l’ensemble des démocrates) le félicitent officiellement, chaleureusement, pour la tenue de son discours de commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv. Le Premier ministre a prononcé là un texte remarquable, sur le thème du racisme et de l’antisémitisme, ces poisons mortels de la République et de la démocratie.

Je suis consterné par ce qui se passe à Gaza – pour les habitants coincés, pour les enfants qui meurent… Chaque guerre est un désastre, non seulement pour le corps des humains, mais pour leur esprit – ou leur âme, comme vous voudrez. Je continuerai de me battre pour une paix juste entre Israël et la Palestine, qui méritent tous deux d’exister (de coexister !) en tant qu’États.

J’espère que les écologistes, notamment les militants d’Europe-Écologie-les-Verts, cesseront de participer aux manifs pro-palestiniennes en compagnie des groupes qui les instrumentalisent, et qui sont clairement antisémites, opposés à toute paix au Proche-Orient, partisans de rayer Israël de la carte, et supporteurs déclarés du Hamas (cette branche des Frères musulmans salafistes d’Égypte, parmi les plus intolérants des intégristes). Mon cœur se serre lorsque je vois, à la télé, des écolos ou des démocrates d’extrême-gauche, en train de brandir leur drapeau à deux pas de casseurs fascisants fiers de faire la quenelle, tout en hurlant des slogans qu’on aurait voulu ne jamais réentendre : « Mort à Israël ! », « Mort aux Juifs ! » ou « Hitler avait raison ! »

Antisémitisme : urgence ! La bête immonde ressort la tête. Sachons mettre un nom sur son ignoble front !

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Jacques-Yves Cousteau : les rumeurs et les calomnies continuent

1er juin 2014

JYC scaphandre 1Je m’y attendais, voilà plus de quarante ans que cela dure. Quatre décennies et davantage que j’entends ou que je lis les mêmes rumeurs ou les mêmes calomnies au sujet de Jacques-Yves Cousteau ! Mon récent papier à propos du biopic consacré au commandant les ont réveillées…

Les dix-huit années que j’ai passées avec le Pacha de la Calypso, au travail et en mission, m’ont évidemment permis de jauger et de juger le bonhomme. Bien entendu, nul n’est parfait : les auteurs ou les propagateurs de calomnies moins que personne ! Mais on m’accordera que je n’aurais jamais cosigné de livres, ni œuvré aussi intensément et durant tant de temps, avec un « eugéniste », un « nazi » ou un « assassin d’enfants » !

La première calomnie que j’entends (ou plutôt que je réentends pour la ixième fois) consiste à affirmer que, durant la Seconde Guerre mondiale, Jacques-Yves Cousteau fut un collabo, un idéologue d’extrême droite, un compagnon d’infamie des nazis. Le problème est que cette description est exacte, sauf qu’elle correspond, non pas à Jacques-Yves Cousteau, mais à son frère aîné, Pierre-Antoine, qui fut en effet, avec Robert Brasillach, Lucien Rebatet, Drieu La Rochelle et d’autres, un idéologue fasciste majeur, et le rédacteur en chef du journal Je suis partout. À la fin de la guerre, Pierre-Antoine Cousteau fut condamné à mort pour faits de collaboration ; sa peine fut commuée en prison à vie, et il décéda rapidement de maladie. Bien différente fut l’attitude de Jacques-Yves Cousteau pendant l’occupation : celui qui n’était pas encore le « commandant » se vit décerner la médaille de la Résistance. Nul n’est responsable ad vitam aeternam des écrits, des actes ou des délires des autres membres de sa famille. Je conseille aux calomniateurs qui, de façon volontaire ou non, confondent les frères Cousteau, de ne pas non plus mélanger Caïn et Abel.

Autre calomnie : comme écologiste, Jacques-Yves Cousteau aurait incarné une sorte de radical sans cœur et sans raison qui, pour « sauver la planète », aurait recommandé d’exterminer la moitié de la population humaine, à tout le moins d’adopter des solutions radicales pour contenir l’explosion démographique mondiale. L’un de ceux qui ont repris et propagé ce mensonge n’est autre que Luc Ferry : dans son essai anti-écolo Le Nouvel ordre écologique, publié en 1992, le philosophe (ici, dans un mauvais rôle) tronque une citation journalistique (ou la reprend sans vérifier qu’elle a été coupée). Lors de cette interview, donnée dans une conférence de presse à laquelle j’ai assisté, Cousteau dit en effet que la Terre peut nourrir sans problème, et pour longtemps, 500 millions à 1 milliard d’humains, mais qu’au-delà, notre espèce puise dans le capital et s’expose aux pires ennuis. Pour résoudre la question de la population, ajoute le commandant, nous pouvons décider tout de suite d’éliminer quelques milliards d’individus… Ce que ne précisent ni Luc Ferry, ni les autres propagateurs de la calomnie, est que cette assertion est lancée sur le ton de l’humour noir. La partie tronquée du raisonnement vient ensuite : pour nous en sortir, nous avons besoin de sagesse. Nous devons, certes, contrôler notre démographie, mais ni par la violence, ni par l’eugénisme : par l’amélioration du niveau de vie des plus pauvres, et surtout par l’éducation. J’ai moi-même beaucoup pratiqué l’humour noir, sur ces mêmes thèmes (et d’autres), dans L’Humanité disparaîtra, bon débarras ! Par exemple en préconisant (dans le droit fil de Jonathan Swift) que nous dévorions nos bébés… Il y a ceux qui comprennent, et les autres – je veux dire : les esprits limités ou tordus.

Voilà pour les deux calomnies majeures (le fascisme et l’eugénisme) dont on accable Cousteau depuis des décennies. On ne lui épargne pas davantage les rumeurs, aussi malveillantes qu’infondées. Parmi les plus tenaces : Cousteau était richissime. Eh ! non : je l’ai vu plus fréquemment au bord de la ruine (il hypothéquait ses biens pour faire naviguer la Calypso) que cousu d’or. Parmi les plus insidieuses – car sans le moindre début de commencement de preuve : le commandant était musulman. Non, il était tolérant, un point, c’est tout. Jamais il ne s’est converti à l’islam. Il était plutôt libre penseur. Sa deuxième femme l’a fait enterrer selon le rite catholique.

J’ai détaillé tous ces points (et d’autres encore) dans la biographie du personnage, que j’ai écrite juste après sa mort, en 1997 : Jacques-Yves Cousteau, dans l’océan de la vie (aux éditions JC Lattès). Les plus curieux peuvent se reporter à ce bouquin, s’il est encore en vente quelque part (je suppose, sur Internet).

Je veux modestement conclure en observant que la mise au point que je viens de faire n’est ni la première, ni la dernière. Elle n’empêchera ni la répétition des calomnies, ni la perpétuation des rumeurs. Elle ne servira donc à rien, sauf (ce qui me paraît quand même essentiel) à rapprocher quelques-uns de mes lecteurs de la vérité d’un grand homme.

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Mon Cousteau à moi

Cousteau, signature

 

Yves&JYC 1979

 

(Chez JYC, en 1979.)

1er juin 2014

Un biopic se prépare sur le commandant Cousteau. Ce film est inspiré du livre Capitaine de la Calypso, consacré à la vie d’Albert Falco, que j’ai aidé ce dernier à rédiger. Je suis d’autant plus heureux de la nouvelle qu’Albert Falco eût été fier de participer à cette nouvelle aventure. Voici quelques souvenirs de mes rencontres avec Jacques-Yves Cousteau – alias « JYC » ou « le Pacha »…

On croirait qu’elle a une âme. On jurerait qu’elle pleure. La Calypso vibre, craque et geint. Elle s’enfonce dans des creux qui semblent des enfers, puis lève le nez vers le ciel en secouant son écume comme un cheval cabré. Elle roule bord sur bord, tangue et se bat dans les vagues géantes du grand sud-ouest de la Nouvelle-Zélande. Au large du Fiordland. Dans les Quarantièmes Rugissants.

Je me sens quantité négligeable, brimborion de matière dans un incompréhensible univers. Je me cramponne à la passerelle. Des paquets de mer explosent à l’étrave et balaient le pont. Les nuées courent, gris électrique sur le gris-noir du ciel. Les puffins, les pétrels, les fulmars, les damiers du Cap, les albatros tournent, comme saisis de folie dans le vent qui s’affole. La tempête fait rage depuis deux jours. Des vagues hautes comme des maisons s’avancent avec des veines glauques et des phosphorescences livides. Elles paraissent un instant suspendre leur trajectoire en baisant la nue, puis déferlent en écume grondante, que suivent de longs crépitements d’embruns. Dans ce concert brutal, les misérables choses que nous sommes semblent n’avoir aucune importance. Jacques-Yves Cousteau tient la barre.

Le commandant Cousteau… « JYC » pour ses proches. Le Pacha pour les équipiers. Captain Planet pour les amis de l’écologie. Un mythe. Un héros de notre temps, un héraut de l’environnement… Une sorte de pape laïque. Le chevalier vert (ou bleu, comme on voudra) des générations futures. Il aime mener son navire dans la tempête, comme quand il était jeune officier, au sortir de l’École navale. Marin il fut, marin il est reste. Je le regarde. Il a coiffé son bonnet rouge, quoique personne ne le filme. Fameux profil : on en a fait une médaille ! Il ôte son couvre-chef et range ses cheveux blancs : coquetterie décalée dans la furie des éléments. J’observe les rides de son front et de ses joues que tant de vents ont fouettés. Ses yeux bleu pâle semblent n’en avoir pas encore assez vu. Quand il rit, de ce rire aux longues dents, ses lèvres ont les coins qui retombent : je décèle dans ce détail un secret pessimisme qui tempère l’optimisme officiel du personnage. Je note la voussure du dos. La saillie de l’omoplate droite, séquelle d’un accident de voiture. La maigreur du corps. Je remonte au visage. Ce nez… Ah ! Ce nez majeur ! Ce quart de cercle ! Ce bec d’aigle de mer, qui a peut-être fait autant que le bonnet rouge pour la gloire de son propriétaire…

Nous sommes en mission en Nouvelle-Zélande, au large du Fiordland, dans le dédale duquel nous allons pénétrer et où je descendrai en soucoupe plongeante avec Albert Falco, dans une féerie de buissons de corail noir et de semis rose-mauve de brachyopodes survivants de l’ère Secondaire.

La Calypso roule, tangue et ahane dans cet océan du bout du monde, où les vagues se lèvent comme des collines amères. Elle se plaint. Elle semble à l’agonie. Va-t-elle éclater ? Bien sûr que non. Mais je commence à avoir peur… À bord, même si personne ne l’avoue, chacun sent monter dans sa poitrine l’angoisse des naufrages. Mais Cousteau tient la barre. Il inspire confiance. Parce qu’il pilote, nous sommes rassurés. Magie des grands capitaines ! J’ignore d’où ils tiennent ce pouvoir. Je constate simplement que, lorsque la situation se détériore, l’équipage retombe en enfance et réclame un père protecteur investi de la mission de mener la barque. Les fieffés rationalistes dans mon genre cèdent comme les autres à ces conduites prélogiques.

Je regarde l’albatros qui plane au ras des vagues. Le « prince des nuées » cher à Baudelaire se moque de la furie du vent, de la violence des lames, des coups des embruns qui giclent. Il fait corps avec l’ouragan. Quant à moi, je participe d’une aventure dont rêvent des millions d’humains. Je vogue sur la Calypso. J’appartiens à la fameuse « équipe ». En mission aux antipodes, je vais me fondre dans la Grande Nature. L’observer. L’explorer. La toucher. La humer. Tâcher de la comprendre, mais d’abord en jouir et l’aimer. Le Pacha tient la barre.

Le Pacha. « JYC »…  Je me demande par quelle succession de hasards, de désirs et de décisions bizarres j’en suis venu à lier une partie importante de ma vie à celle de cet homme.

Je suis Savoyard. La montagne et la mer sont diamétralement opposées dans le cycle de l’eau. Rien ne me destinait aux missions Cousteau. Rien, sauf la curiosité des êtres, le désir d’aller au bout du monde et la passion de la vie. Je suis né dans un hameau perché, au flanc du mont Jovet (la « montagne de Jupiter »), face aux glaciers bleus de la Vanoise. Gamin, je courais l’Alpe en quête du lis orangé et du chamois. J’ai vu la mer pour la première fois à l’âge de dix ans, en colonie de vacances, à Marseille. J’ai été saisi par la splendeur de ce bleu qui résume le mystère du monde. Je me suis juré d’aller le renifler au large.

J’ai rêvé d’embarquer sur la Calypso.

En 1972, l’éditeur Robert Laffont veut publier, en français, les vingt volumes de l’Encyclopédie Cousteau. Il a besoin d’une « plume » qui connaisse un peu de biologie, d’océanographie et d’écologie, sans oublier la grammaire. Je me souviens du jour où, pour la première fois, je rencontre Jacques-Yves Cousteau « pour de vrai », dans son appartement de la Villa Wagram, rue du Faubourg Saint-Honoré, près de la place des Ternes… Je sonne. Il ouvre. Il est debout, en haut de la volée d’escaliers. Ces yeux bleu clair. Ce sourire aux longues dents. Ce nez en bec d’aigle de mer (ou de tortue…) : tout y est. Le costume bleu foncé, le col roulé blanc, les mocassins cirés noirs que je lui verrai si souvent…

J’entre dans la grande pièce qui sert de séjour et de bureau. En face, une vaste baie vitrée et un mur orné d’une fresque : une scène de pêche aux tropiques. À gauche, un escalier qui monte à la chambre à coucher. Au bas des marches, un cagibi de travail encombré de papiers. J’entends un concerto de Brahms : la musique sort d’une chaîne hi-fi dernier cri. Sous la baie vitrée, j’avise deux divans blancs et une table basse où trône une impressionnante dent fossile de requin géant Carcharodon megalodon : quinze centimètres de longueur. Sur la commode voisine, une maquette de trois-mâts du XVIIIe siècle. Au fond, à droite, face à la petite cuisine, la table de bureau sur laquelle nous allons travailler.

Cousteau me prépare et me sert un thé – pour la première et la dernière fois de notre parcours commun ! Celui que, bientôt, j’appellerai « JYC » comme tout, le monde à bord, m’explique qu’il a besoin d’un « moine » pour l’aider à écrire ses livres, et que je lui parais bien tonsuré pour l’ouvrage. Il me raconte le voyage que la Calypso vient d’accomplir aux îles Galapagos. Dix minutes plus tard, nous sommes plongés dans le manuscrit du premier volume de l’Encyclopédie. Il écrit au feutre noir, vert ou rouge (il ne changera ni de marque, ni de modèle), de sa fine écriture à longs jambages et petites lettres où (graphologie à deux sous) je vois se mêler une pointe de raideur militaire à la fantaisie du cinéaste et de l’explorateur.

Quelques mois plus tard, « JYC » me fait la modeste proposition de devenir « l’écrivain officiel » de son « Odyssée sous-marine ». Je ne suis sûr de rien au moment où je le rencontre, il y a quarante-deux ans. Aujourd’hui, je suis sûr d’une chose : j’ai côtoyé un grand homme, et je vendrais mon âme à la déesse Mer ou au dieu Nature pour refaire le voyage.

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Vive la « pollutaxe » !

17 mai 2014

Au gouvernement, madame Ségolène Royal s’occupe d’écologie, d’énergie et de divers autres trucs et machins. Elle propose de « remettre à plat » l’écotaxe. Les soi-disant « Bonnets rouges » (les seuls vrais, c’est nous, les anciens de la Calypso et de l’équipe Cousteau) n’ont qu’une idée en tête : brûler les portiques. Ces usurpateurs de couvre-chef se proclament « proches du peuple », ou même « le peuple », et n’affichent d’autre projet social que de tout détruire et tout massacrer pour montrer à quel point ils gèreraient sagement la Bretagne s’ils en prenaient le contrôle.

Que va devenir l’écotaxe ? Entre ceux qui veulent l’aplatir, façon Ségolène Royal, ceux qui choisissent de l’oublier, style UMP, et ceux qui se réjouissent de l’enterrer, genre Front national, elle ne respire pas la santé. Or, elle est indispensable à notre santé ! Et au bon fonctionnement de notre biosphère… Le climat de la Terre se réchauffe-t-il, oui ou non, avec des nuées de catastrophes qui sifflent sur nos têtes ? Les gaz d’échappement et les particules plus ou moins fines menacent-ils, oui ou non, l’intégrité de nos poumons, de notre cœur et de notre sang ? La transition énergétique est-elle, oui ou non, une urgence, même si l’on sait qu’elle ne se fera pas en un jour ? Le principe « pollueur-payeur » est-il, oui ou non, légitime, sachant qu’en droit quiconque cause un tort doit le réparer ?

Si l’on répond « oui » à toutes ces questions, alors il faut taxer les véhicules les plus sales et les plus producteurs de déchets délétères : j’ai nommé les camions. Les poids lourds. Semi-remorque ou remorque entière… Les « gros culs » traversent nos villes et nos campagnes sans rien payer quand ils empruntent les routes nationales. Ils salissent l’air (avec des pics de pollution à répétition), mais aussi l’eau (notamment par leurs huiles de vidange). Ils vrombissent et nous torturent les oreilles. Ils sont la cause première de milliers d’accidents de la route, parmi les plus graves.

L’écotaxe est une nécessité morale et politique, non seulement parce que l’État français a signé un contrat avec Ecoumouv, et qu’en cas de dédit, il faudra verser des centaines de millions d’euros d’indemnités à cette société. Elle est indispensable, parce que l’argent qu’elle rapportera servira à financer pour un milliard d’euros de travaux annuels, affectés à des projets de transports en commun (bus, trams, trains, ferroutage, bateaux, etc.), pour l’instant bloqués. Elle est logique, parce que nul ne peut imaginer qu’une poignée de braillards en bonnet rouge (voleurs de symbole !) pourra longtemps dicter sa loi poujadiste à l’ensemble de la population.

Une mission parlementaire a planché sur le sujet. Elle vient de remettre son rapport. Les député(e)s écologistes Eva Sas et François-Michel Lambert ont activement participé aux travaux : je les en remercie. Certaines dispositions préconisées par ce texte permettraient de répondre aux préoccupations légitimes des plus modestes transporteurs, inquiets pour leur chiffre d’affaires : ces sans-grade du camionnage seraient exemptés de l’impôt pour ceux de leurs véhicules qui parcourraient moins de 400 kilomètres par mois. Ce serait, au passage, une excellente manière d’appuyer une vieille mais pertinente revendication écolo : la relocalisation. Produire local pour consommer local… Selon Eva Sas, « le rapport montre que la taxe permettrait, à la fois, une réduction du trafic des poids-lourds de 2 % et une amélioration de la performance environnementale des véhicules ». Pour François-Michel Lambert, « au-delà de ce rapport, c’est toute la politique des transports de marchandises et de la logistique qui doit être revue ».

Le processus me convient. À l’exception du nom ! Le vocable décrié d’« écotaxe » est bon à jeter aux orties : comme dit Ségolène, il est connoté « écologie punitive », et nul ne supporterait qu’on l’inscrive sur sa feuille d’impôt.

Le rapport de la mission parlementaire parle d’une « éco-redevance poids lourds ». Là, on est dans le charabia administratif sorti des neurones compliqués des anciens de Sciences Po.

J’aimerais que nous appelions simplement les choses par leur nom. Que nous oubliions le politiquement correct et le vocabulaire ampoulé des grands corps de l’État. Voilà pourquoi je lance ici, avec tous les écologistes et tous ceux qui se soucient de l’avenir de notre espèce orgueilleuse et fragile : « Vive la taxe sur les polluants et les pollueurs ! Vive la pollutaxe ! »

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José Bové : une bonne dose d’obscurantisme dans la salade des Verts

5 mai 2014

J’étais en conférences, la semaine dernière, pour la XIe édition du « Terra Festival » de la Guadeloupe. Je recommande avec chaleur cette manifestation écologiste et culturelle, que conduisent des militantes et des militants infatigables (quoique raplapla vers la fin), et dont le succès populaire m’a réconforté.

Du coup, j’ai raté les récentes déclarations de José Bové sur la procréation médicalement assistée – la PMA, puisque, de nos jours, on utilise le langage des sigles.

Dans une interview pour l’émission « Face aux chrétiens », donnée le mercredi 30 avril au journal La Croix et à divers médias (KTO, RND et RCF, encore des sigles !), ce bon Bové, fort de ses médailles anti-OGM (siglons toujours !), se lance dans un dérapage incontrôlé sur les sciences biologiques. Son discours devrait ravir les fondamentalistes de toutes les religions, y compris les braillards anti-homos, anti-PMA et anti-IVG de la « Manif pour tous ».

Pour José Bové, la PMA, « c’est du n’importe quoi ! » Le moustachu du Larzac et de Bruxelles réunis précise que « l’écologie ne se limite pas à la question sociale » et se déclare  « opposé à toute manipulation sur le vivant », par conséquent à la procréation médicalement assistée. Et il insiste : « Que ce soit pour les couples homosexuels ou hétérosexuels, que ce soit sur le végétal, l’animal et a fortiori sur l’humain, je suis contre toute manipulation sur le vivant. »

J’ai le regret de devoir écrire que la conception de l’écologie que propose le faucheur d’OGM se trouve à l’exact opposé de ce que je pense en tant que moraliste du vivant, et en tant qu’écolo de la tendance « j’aime la science ».

S’opposer à toute procréation médicalement assistée, par conséquent (en bonne logique) exiger qu’on l’interdise, ce serait revenir en arrière plus vite qu’avec un élastique. Ce serait prohiber toute fécondation in vitro, non seulement pour les couples homosexuels, mais pour les orthodoxes. Pour les mariés, les pacsés, les « à la colle »… On ne pourrait même plus féconder l’ovule d’une femme avec les spermatozoïdes de son mari, en dehors du lieu « naturel » où cela se déroule d’habitude : à l’entrée des trompes de Fallope. Deux chrétiens, unis à l’église par les liens sacrés du mariage, ne sauraient plus bénéficier de la possibilité de faire des enfants autrement que dans la position du missionnaire, avec des gamètes dûment bénis par le prêtre, et si possible sans que la femme tire le moindre plaisir de ce péché de chair.

Une telle dose d’obscurantisme dans la salade verte me fait douter de la réalité des propos de José Bové. Les a-t-il vraiment tenus ? Si tel est le cas, s’il refuse « toute manipulation sur le vivant », je crains qu’il ne doive aussi se prononcer contre l’avortement – cette manière brutale d’attenter à un processus naturel en tuant un embryon. Des écolos contre l’IVG ? Je n’y aurais jamais cru dans les années soixante-dix.

J’en suis désolé pour José Bové, que j’aime bien par ailleurs. Mais, comme écolo moi-même, je désire mettre un peu de raison dans nos combats moraux. Oui, je suis non seulement pour l’IVG (si menacée, derechef), mais pour la procréation médicalement assistée. Et pas seulement pour les couples « officiels », bénis par le curé de la paroisse ou l’imam du quartier… Je milite pour cette PMA que réclament nombre de couples de femmes, dont l’une ou les deux peu(ven)t devenir mère(s) en faisant féconder l’un de leurs ovules par les spermatozoïdes d’un donneur, quel qu’il soit.

Je vais plus loin. Pour des raisons bassement biologiques, les couples homos mâles ne bénéficient pas de la même facilité. Dans l’état actuel de la science (mais ça bouge vite : demain, on clonera des bébés à partir de cellules souches), il n’existe, pour ces suppôts de Satan, que deux façons d’avoir des enfants : en adopter ; ou s’en faire faire par une mère porteuse. L’adoption d’enfants par deux « pédés » est, hélas ! quasiment impossible dans l’état actuel d’imbécillité d’une fraction majoritaire de la population civile.

Reste la mère porteuse. Faire démarrer, puis grandir in utero un enfant par une génitrice étrangère, pose maints problèmes d’éthique. On appelle cette aventure la gestation par autrui – la GPA. Ceux qui s’y opposent ne manquent pas d’arguments. Il s’agit, disent-ils (ou elles), d’une « marchandisation » du corps de la femme. Dans les pays où la GPA est autorisée (il en existe de plus en plus), la mère porteuse est payée par ceux auquel elle remet le bébé à terme (que ce soit, d’ailleurs, un couple homo mâle ou femelle, ou un couple hétéro marié devant monsieur le maire et monsieur Dieu). La « location » d’un ventre est inimaginable pour certains d’entre nous : je le conçois. Il est choquant que le « droit » à l’enfant dépende des revenus d’un ménage. Mais pas davantage que bien d’autres « droits », comme celui d’inscrire son rejeton dans la meilleure école de la ville ou de le faire soigner dans le meilleur hôpital de la région… En France, le sang des transfusions est un don. On pourrait envisager, sur le même mode, un « don de bébé » réglementé et exempt de « marchandisation »…

D’une façon plus globale, je ne comprends pas qu’on s’oppose par principe à la science. L’honneur de l’espèce humaine, et sa principale originalité, consiste à poser des questions – et à trouver des réponses. Je milite pour qu’on contrôle les chercheurs, et surtout les groupes industriels et financiers qui s’emparent de leurs travaux et qui les transforment en fric. Je suis pour un renforcement massif, dans le monde entier, du principe de précaution. Je me bats pour que des services compétents, totalement indépendants des firmes car payés par l’État, puissent alerter les citoyens et les gouvernements sur les dangers de telle ou telle technique nouvelle. Mais je hais la censure a priori, celle-là même qu’invoque José Bové en se proclamant ennemi de « toute manipulation sur le vivant ».

Irons-nous, par avance, refuser la totalité des OGM, y compris ceux qui nous apporteront mille bénéfices nutritifs, industriels ou sanitaires ? Je m’oppose avec autant de force que José Bové aux OGM agricoles du genre Monsanto, qui ne sont là que pour permettre à quelques riches de s’emparer du marché mondial de l’alimentation. Mais irai-je me battre contre tous les organismes génétiquement modifiés ? Sûrement pas.

La guérison de nombreuses maladies d’origine génétique, qui pourrissent la vie de millions d’enfants et de familles à travers le monde, dépend (par définition) de cette manipulation du vivant que José Bové tient en horreur. La thérapie génique nous permettra, demain, de lutter contre des fléaux aussi répandus qu’Alzheimer, le diabète, l’hypertension et bien d’autres, sans parler des cancers et des maladies auto-immunes. Faut-il abandonner sur-le-champ toutes les recherches de ce genre, sous prétexte qu’elles touchent nos brins d’ADN mêmes ?

Je ne supporte décidément pas l’obscurantisme. Je le rencontre souvent. Je m’efforce d’expliquer que la morale et la science peuvent s’entendre, dans la mesure où l’on n’oublie pas la fameuse maxime de Rabelais :  « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. »

Électrices, électeurs qui allez déposer votre bulletin dans l’urne pour les élections européennes auxquelles José Bové est candidat, ne croyez pas que tous les écolos du monde s’opposent aux progrès de la science, et notamment de la génétique !

Je suis un écolo enragé. Je m’oppose à ce qu’on bousille la biosphère. Je réclame qu’on arrête de massacrer les espèces végétales et animales que les doux miracles et les lois bizarres ou poétiques de l’ADN ont inventées – et qui constituent ce qu’on nomme la « biodiversité ». Dans ce domaine, j’incarne, moi aussi, une sorte d’intégriste. Je me montre intraitable. J’exige, par exemple, qu’on protège les loups, dont José Bové (dans une autre déclaration malheureuse) dit qu’il faut les laisser massacrer par les éleveurs de brebis…

Ces réflexions n’ont d’autre but que de contribuer à l’élaboration d’une morale universelle de la science et de l’homme, qui passe par l’intégration, dans notre corpus éthique, des prodigieuses capacités d’invention de cette espèce inénarrable, tantôt tragique et tantôt comique, qu’on appelle l’Homo sapiens.

Je n’ai, du reste, aucun intérêt personnel à me déclarer résolument en faveur de la PMA, de la GPA et des thérapies géniques. Je suis plutôt en bonne santé (?), hétéro, marié depuis quasiment quarante ans avec la même femme, avec laquelle j’ai eu quatre enfants par les méthodes les plus ancestrales, les plus naturelles, les plus tendres et les plus jouissives !

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Amendement anti-loup : les sénateurs écolos ont choisi le bon vote !

15 avril 2014

J’ai alerté, hier matin, mes gentils lecteurs sur la bêtise qu’allaient commettre les sénateurs d’Europe-Écologie-les-Verts sur la question du loup. En votant (par distraction ? en croyant bien faire ?) une partie d’un amendement mal embouché, ils avaient mis le doigt dans un engrenage qui, au moment de l’adoption du texte entier, pouvait les conduire se retrouver nolens volens sur des positions un peu trop proches de celles des sénateurs fusilleurs…

Ça n’a pas été le cas, par bonheur. J’en remercie ces parlementaires Verts dignes de leur responsabilité politique. Ils ont été les seuls à s’opposer au texte scélérat qui fait du loup l’ennemi public de nos forêts et de nos montagnes, et appelle à son extermination. Même si cela n’est pas formulé si crûment…

« Le » loup… Avez-vous remarqué  qu’on en parle toujours au singulier, comme de « la » crise ou de « la » maladie ? Comme s’il n’en existait qu’un seul, sorte de monstre ubiquiste aux yeux diaboliquement verts et à la gueule ensanglantée – à l’image de la Bête du Gévaudan qui répandit autrefois la terreur, et qui hante encore notre imaginaire…

À l’exception remarquable, et donc remarquée des écologistes, les sénateurs ont autorisé, hier, lundi, les éleveurs d’ovins à abattre des loups dans des conditions prétendument « encadrées ». En vérité, quand on connaît les habitudes de nos campagne, le message est clair : « Feu à volonté ! Allez-y, les gars : tirez, personne ne viendra vous chercher noise… »

Cette disposition, adoptée par la grande majorité du Sénat, Parti socialiste en tête, constitue une grave atteinte à la Convention de Berne, que la France a signée, et selon laquelle Canis lupus incarne une « espèce strictement protégée ». L’amendement des sénateurs « lupicides » vient au détour d’un projet de loi plus global, sur l’avenir de l’agriculture. En cas d’attaque, précise ce texte inique, le préfet pourra délivrer à l’éleveur une autorisation de tuer des loups pour une durée de six mois sur le territoire de sa commune. Autant déclarer : « La chasse est ouverte ! » L’« attaque » d’un troupeau, ne sera, en effet, pas difficile à établir, même si les coupables sont (comme dans la plupart des cas, en France) des meutes de chiens tout ce qu’il y a de plus domestiques.

À la tribune du Luxembourg, on a évidemment entendu un discours éculé, rabâché, prononcé cette fois par le rapporteur socialiste de la Drôme, Didier Guillaume. Selon celui-ci, « le » loup constitue l’unique responsable des difficultés de nos élevages de moutons. « La situation devient intolérable, tant le loup se multiplie. » (En réalité, la France ne compte que 250 de ces prédateurs, contre plus de 800 en Italie et près de 3 000 en Espagne.) Tout concourt à « la disparition programmée du pastoralisme ». Rien n’a été épargné à l’auditeur, pas même le slogan le plus bête et le plus méchant qu’on ait inventé : « L’éleveur ou le loup ! » Comme si la France était incapable de trouver des solutions qui conviennent aux deux parties, au contraire de la plupart des pays où le problème se pose. « Je souhaite, a conclu Didier Guillaume, que le gouvernement renégocie la Convention de Berne. » Rien que ça.

Joël Labbé, sénateur Europe-Écologie-les-Verts du Morbihan, lui a répondu. « L’augmentation du nombre de loups en France pose des problèmes notables aux éleveurs. Pour autant, autoriser les détenteurs d’un permis de chasse à opérer des tirs de prélèvement ne nous semble ni répondre à la question, ni être souhaitable. L’État doit s’assurer du respect de la Convention de Berne, mais aussi assumer la responsabilité de la régulation des meutes et protéger les éleveurs et le pastoralisme. » J’adhère au discours de Joël Labbé, avec cependant une interrogation sur ce qu’il entend par « régulation des meutes ». Qui en décidera ? Comment se déroulera-t-elle ? Au fusil ? Ou grâce à des moyens plus écologiques et plus efficaces, à l’exemple de ce qui se fait non seulement en Italie et en Espagne, mais aux États-Unis ? Aide financière au parcage nocturne, à l’embauche de bergers, à la surveillance constante des troupeaux…

Les sénateurs ont, pour faire bonne mesure, adopté un amendement du groupe RDSE (à majorité Parti radical de gauche) qui autoriserait l’abattage des loups dans des « zones de protection » délimitées chaque année par un arrêté préfectoral, et indépendamment du prélèvement déjà autorisé au niveau national. Ces zones correspondraient aux communes dans lesquelles des « dommages importants » auraient été constatés. Je le confirme : si un tel texte devenait loi, ça tirerait dans tous les coins !

De son côté, le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, a fait plus fort encore. Il aurait pu et dû se taire : il en a rajouté dans le n’importe quoi mortifère. Il a proposé d’autoriser, « sous certaines conditions » (lesquelles ?), la destruction de loups lors de chasses et de battues organisées sous l’égide des préfets…

Les parlementaires n’ont heureusement pas suivi cet ultime appel au meurtre. Reste qu’ils ont adopté un amendement à la fois inopérant, immoral, hypocrite et que, j’espère, le Conseil constitutionnel balaiera lorsqu’il devra en débattre. À la belle exception des Verts, les sénateurs de la France ont bel et bien voté l’autorisation de transformer « le » loup en « espèce protégée simple », alors que la Convention de Berne le classe en « espèce strictement protégée ».

Au nom du peuple français, ils ont froidement choisi d’éliminer du territoire national une espèce sublime, précieuse et symbolique ; propre à susciter la légende et le poème ; qui non seulement équilibre la chaîne alimentaire de nos montagnes et de nos forêts, mais constitue une partie inaliénable de notre culture, de nos mythologies, de nos œuvres d’art et de notre âme d’enfants.

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Amendement « loup » : et la biodiversité, camarades ?

13 avril 2014

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Je me suis plusieurs fois opposé (non sans une ironie facile et potentiellement blessante) aux décisions politiques qu’ont pu prendre les écolos d’Europe-Écologie-les-Verts, mes frères et sœurs naturel(le)s. Je me persuade que, pour me faire pardonner, je devrais pondre d’urgence un texte qui les loue, et qui leur délivre les satisfecit auxquels ils (elles) ont droit pour leur remarquable contribution au débat public.

Ce ne sera pas encore le cas aujourd’hui. Je suis désolé de devoir, à nouveau, dégainer mon fouet et donner dans la critique acariâtre. Comme disait Voltaire (ou Antigonos, roi de Macédoine, il y a polémique sur la paternité de la formule), « protégez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge »…

Le jeudi 10 avril dernier, le sénateur UDI de Haute-Savoie Jean-Paul Amoudry fait voter, au détour d’un projet de loi sur l’agriculture, un amendement qui établit « la nécessité de définir des zones de pâturage préservées ou indemnes de prédateurs tels que le loup », afin « de réserver les territoires montagneux ».

Un amendement de cette teneur constitue ni plus ni moins qu’une déclaration de guerre au loup, espèce protégée par la Convention de Berne, que la France a signée et qui l’engage devant le monde entier. C’est une agression contre la biodiversité, dans une période où le gouvernement prépare sa grande loi d’orientation sur cette question essentielle à l’existence même de l’humanité.

Qu’auraient dû faire les sénateurs écologistes, s’ils avaient un tant soit peu l’âme naturaliste, la passion de la vie sauvage et le respect de la confiance que leur accorde leur électorat ? Ils auraient dû réagir, pousser les hauts cris et voter bruyamment contre ce texte stupide et « lupicide ». Hélas ! L’amendement a été adopté à l’unanimité par le Sénat. Les élus écolos ont donc voté pour, par ignorance ou par bêtise.

Le sénateur Amoudry peut fanfaronner : « Le dossier loup, proclame-t-il, efface désormais certaines barrières idéologiques… tout comme il s’affranchit des limites géographiques. » La suite logique de cette décision sénatoriale, si elle débouchait sur une loi complète, serait qu’on tenterait, dans la foulée, d’« assouplir » la Convention de Berne ; qu’on ferait passer le loup du statut d’« espèce strictement protégée » à celui d’« espèce simplement protégée », autrement dit propre à être « régulée » ou « prélevée » (tel est le vocabulaire des tueurs) ; autrement dit : bonne à être fusillée à volonté, sans autre forme de permission ni de procès.

Qu’un tel amendement ait été voté par la plupart des sénateurs actuels ne m’étonne pas. Qu’il l’ait été par les sénateurs écologistes est, au choix, une belle connerie ou une authentique saloperie, ou les deux à la fois. J’espère que, lorsque ce texte viendra en discussion à l’Assemblée nationale, nos députés ne seront pas aussi absents, naïfs ou indignes de leur étiquette, et qu’au moins ils s’opposeront résolument à ces phrases qui se situent à l’exact opposé de l’idéal d’harmonie sur la Terre d’un Lao Tseu ou d’un saint François d’Assise.

Je le dis dans un essai que je suis en train d’écrire et qui paraîtra dans quelques semaines : le loup (comme l’ours, le tigre, le lion, le requin et les autres mal-aimés) est nécessaire. Il est beau. Il est utile. Il hurle à merveille sous la lune. Il contribue à la splendeur de la planète. Comme les autres prédateurs, il joue un rôle décisif dans les chaînes alimentaires. Mais il représente bien davantage. Il peuple nos récits, nos poèmes, nos œuvres littéraires, philosophiques, picturales ou musicales. Il incarne le héros de nombre de contes pour enfants. Il participe de nos mythologies, de nos représentations, de notre culture, de ce que nous appelons notre « civilisation ».

Si nous l’éliminions de la surface de la Terre (ce que nous sommes en train de faire, et ce que l’amendement susdit contribuerait à accélérer), nous nous priverions non seulement d’un prédateur rapide, élégant, discret et nécessaire à nos forêts, mais d’une fraction essentielle de nos plus beaux poèmes. Nous nous amputerions du Roman de Renart, des Fables de La Fontaine, de la Mort du loup de Vigny, du Petit chaperon rouge, des Trois petits cochons, de Pierre et le loup de Prokofiev et de cent autres œuvres. Nous nous couperions de notre âme d’enfants, et nous couperions nos enfants de l’âme de nos ancêtres.

Nous renoncerions au bien le plus précieux de l’humanité : notre capacité à rêver…

Nous avons besoin du loup. Il fait partie de nous-mêmes. Nous pouvons parfaitement assurer l’avenir les éleveurs de moutons sans dégainer nos fusils. Sans répandre le sang de celui qui fut l’ancêtre de notre ami le chien…

Que des sénateurs écologistes ne comprennent pas ce message envoyé par la planète Terre me met hors de moi ou me consterne, selon l’état de mes hormones. Lorsque nous aurons exterminé le loup, nous deviendrons moins humains.

Et la biodiversité, camarades ? Songez-y, car c’est de notre humanité qu’il s’agit.

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8 avril 2014

J’envoie aujourd’hui ce mail à mes amis d’Europe-Ecologie-les-Verts.

Bonjour !

Il y a trois jours, les écologistes ont refusé de participer au gouvernement de Manuel Valls parce qu’il ne leur “inspirait pas confiance”.
Aujourd’hui, ils s’apprêtent à “voter la confiance” au gouvernement de Manuel Valls.

J’ai tenté d’expliquer ça autour de moi, à Bozel, ce matin, en faisant les courses. Je n’ai récolté que des rires, les uns polis, les autres incrédules, un certain nombre gentiment accompagnés d’un tapotement d’index sur la tempe.
Si quelqu’un arrive à m’expliquer de telles contorsions avec les arguments de la simple raison, je m’engage à renier le texte d’humeur que j’ai commis l’autre jour.
Bien amicalement,
YP
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Comment Europe-Écologie-les-Verts s’est fait hara-kiri

2 avril 2014

Je suis consterné, choqué, abasourdi, baba, incrédule, furieux, révolté… Vous n’y comprenez rien ? Moi non plus. Même en y réfléchissant une semaine de suite, ni vous, ni moi ne réussirons à trouver le sens de ce gâchis, de ce ratage, de cette erreur, de cette « connerie », comme dit Daniel Cohn-Bendit. François de Rugy et les autres parlementaires écolos sont verts de rage – même s’ils retiennent leur langue en n’évoquant qu’une « décision regrettable ». Je n’ai aucune obligation de réserve. Je poserai donc à mon gré les questions qui font mal.

Pourquoi les écologistes claquent-ils la porte au nez du Président de la République ? Pourquoi refusent-ils d’entrer au gouvernement ? Pour quelles raisons (ou déraisons), une fois de plus, conduisent-ils cette politique de gribouille, ce n’importe quoi stratégique et tactique qu’on leur reproche depuis des lustres, et dont ils font chaque jour davantage leur marque distinctive ? Pour quels motifs déclinent-ils l’offre, alors que, dans les mêmes conditions, durant deux ans, Cécile Duflot et Pascal Canfin n’ont cessé de justifier leur présence aux affaires en expliquant que « certes, c’est difficile, mais utile et même indispensable » ? Ce qui valait hier ne compte plus aujourd’hui. Vérité au ministère du Logement, erreur au grand ministère de l’Écologie, des Transports et de l’Énergie ! Et les écologistes de se lamenter que personne ne veuille jamais voir en eux des gens sérieux…

Certains militants verts justifient l’« acte de courage » (disent-ils ; on pourrait traduire : la dérobade) de leurs chefs en faisant de Manuel Valls une espèce de fasciste infréquentable, pire encore que Nicolas Sarkozy. Pas plus que Cécile Duflot, je n’ai aimé ni admis les propos que le nouveau Premier ministre a tenus naguère sur les Roms. De là à en faire un clone de Goebbels, il y a la distance qui sépare la juste réprobation de la fatwa.

L’une des explications au « niet » du Bureau exécutif d’ Europe-Écologie-les-Verts est, hélas, moins morale. Beaucoup le pensent, certains le murmurent, je l’écris crûment : ce qui a pesé le plus fort, c’est l’ambition exacerbée, effrénée, dévorante de son ancienne (et nouvelle) patronne. Cécile Duflot a voulu quitter le gouvernement avec panache, sur un sujet « éthique », en espérant que les électeurs et les militants se souviendront de son « noble refus », et n’hésiteront pas à lui assurer la gloire dans d’autres suffrages. Pour Cécile, seule Cécile est capable de sauver la France. On diagnostiquerait chez elle un syndrome de Jeanne d’Arc.

François Hollande et Manuel Valls ont proposé aux écologistes un puissant ministère de l’Écologie, des Transports et de l’Énergie, sans compter des secrétaires d’État, le lancement d’un grand chantier de la transition écologique et d’autres allées du pouvoir. La réponse des Verts a été « Allez vous faire… », et la seule justification énoncée (hormis la question des Roms) a été que Valls « n’inspire pas confiance ». Depuis quand les décisions stratégiques reposent-elles sur ce genre de critère ? Qui, en politique, motive son action sur des impressions psychologiques ?

Europe-Écologie-les-Verts se tire à son avantage de la séquence des élections municipales. Éric Piolle triomphe à Grenoble. (Je rate moi-même la mairie de Bozel, Savoie, pour 40 voix sur 1 200 votants ; j’ai mouillé la chemise, je ne regrette rien.) Les écolos sont en position de force (relative, je sais !). On leur offre de quoi (en se battant, ça va de soi) engager la transition écologique dans les moins mauvaises conditions. On leur permet de préparer, aux manettes, la grande conférence mondiale de Paris sur le climat. On leur donne de nouveaux moyens pour tenir bon sur la question du nucléaire, contre les OGM et les gaz de schiste, pour la qualité de l’air et de l’eau, pour la biodiversité, etc. Mais patatras ! Au lieu de lancer avec fierté : « Tentons le coup, au moins pourrons-nous engager quelques points cruciaux de notre projet ! », voilà qu’ils fuient… Ils se carapatent, ils se défilent, ils se cachent, ils déçoivent ceux qui leur ont fait confiance dans les urnes. Ils se planquent à l’arrière, alors qu’on leur donne la possibilité de remonter au front avec de meilleures armes qu’auparavant…

Dans l’opposition (même constructive), réduits à leurs militants et à quelques élus, quelle sera la force de résistance des écologistes le jour où (c’est inéluctable) les partisans des gaz de schiste, des OGM, du grand bond en avant nucléaire et du saccage généralisé des terres, des mers et de l’air reviendront à la charge ? Participer au gouvernement peut être un piège. Mais aussi, dans les conditions proposées par Hollande et Valls, un élément de force. Si les écolos refusent, les lois scélérates seront votées, et la conférence de Paris encore plus mal barrée. J’ajoute que les discussions essentielles, et à haut risque, qui s’engagent entre l’Europe et les États-Unis sur le libre-échange transatlantique (TTIP) se dérouleront, elles aussi, quasiment sans aucun « contrôle vert ».

Je suis navré  de tant d’irresponsabilité. Mon pessimisme radical (L’Humanité disparaîtra, bon débarras !) sort renforcé de cet étalage de prétextes, de faux-fuyants, de dérobades, d’escamotages et de calculs égoïstes. Je me suis plusieurs fois demandé si j’avais raison d’être aussi sévère avec ceux dont je me sens, sur nombre de sujets, le plus proche. Je crois, hélas, que la question ne se pose plus. Nous avons atteint un point de non-retour.

Je dirai les choses avec brutalité, puisque la brutalité a tranché hier, durant la réunion du Bureau exécutif du parti : Europe-Écologie-les-Verts est morte. Elle s’est fait hara-kiri. Le parti écologiste a démontré une irréparable division. La scission organisationnelle sera consommée un jour prochain.

EELV n’existe plus.

En vérité, Europe-Écologie est une hydre à deux corps, dont chacun ne supporte plus l’autre. D’un côté,  il y a les militants qui veulent proposer, avancer, innover et faire tout ce qui reste possible (je sais : pas grand chose !) pour sortir notre civilisation destructrice des impasses mortifères dans lesquelles elle s’engage. De l’autre, il y a les Verts (anciens et nouveaux), le groupe de ceux qui se disent « écolos », mais qui auraient leur vraie place chez Mélenchon ou Besancenot. L’ensemble de ceux qui ne se sentent bien que dans l’hostilité, l’opposition, l’intransigeance, la critique érigée en système, et la haine des autres partis, surtout des plus proches… Ceux-là ont pris le pouvoir à force de bureaucratie, de réunionite, de motions illisibles et d’oukases contre les « dissidents ». Aujourd’hui, ils se replient sur eux-mêmes pour ne plus incarner qu’un groupuscule gauchiste, intolérant et donc impuissant. Un commentateur plus méchant que moi les comparerait à une huître qui se referme pour ne plus rien vivre d’autre qu’une existence de mollusque accroché à son rocher, battu par les vagues, et qui peste contre la violence des tempêtes.

L’éclatement me semble inéluctable : les deux moitiés de corps du monstre sont trop opposées sur la stratégie, trop irréconciliables sur la tactique, trop différentes sur la philosophie, pour que l’agrégation tienne. Ou bien il y aura, demain, deux partis politiques écologistes : « Europe-Écologie » d’une part, et « les Verts » de l’autre. Ou bien les écolos de la tendance Europe-Écologie quitteront la structure les uns après les autres, comme je l’ai déjà fait, et comme un grand nombre sont en train de faire.

 

Chat pensées 1

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