Violences paysannes : ça suffit !

2 septembre 2015

Il fut un temps où « agriculture » et « harmonie » étaient synonymes. Hésiode rédigeait Les Travaux et les jours, Virgile composait Les Bucoliques, Bernardin de Saint-Pierre ou Jean-Jacques Rousseau célébraient l’union de la nature et du laboureur. On appréciait la douceur des campagnes et la paix des hameaux. On entonnait « Il pleut, bergère ! » ou « La Chanson des blés d’or »…

Je sais, bien sûr, que la réalité quotidienne était différente, et la vie au village pénible et incertaine : je l’ai connue dans mon enfance. J’ai labouré à la sueur de mon front et mangé mon pain sec. Mais un certain bonheur d’exister s’était emparé des esprits. La civilisation rurale (une année bonne et l’autre non) avait trouvé son point d’équilibre, depuis que les hommes avaient inventé l’agriculture et l’élevage, il y a 10 000 ans, lors de la révolution néolithique.

C’est fini. Cette civilisation s’effondre… Happés par le tourbillon de l’agriculture industrielle et de l’accroissement perpétuel des rendements, les paysans ne maîtrisent plus leur outil de travail. Ils courent derrière une impossible utopie productiviste, devenus les serfs taillables et corvéables de l’agroalimentaire et de la grande distribution. La douceur millénaire des « fils de la terre » a fait place à la colère éruptive de ceux qui n’ont plus que le statut d’« exploitants agricoles ». La violence gagne les prés, les champs, les routes et les villes. Nos provinces ne semblent plus que brutalités, tracteurs dans les rues, lisier devant les préfectures, destructions de centres d’impôts, saccages de grands magasins ou de fast-foods, menaces et voies de fait.

À l’heure où j’écris ce texte, les « paysans en colère » convergent vers Paris avec leurs bétaillères et leurs tracteurs (on parle de plus de mille). Ils promettent de « tout ravager dans la capitale » si on ne les écoute pas. Qui, « on » ? Nous… Nous tous ! L’État, les régions, les départements, les communes, nos impôts, notre porte-monnaie…

Existe-t-il encore des paysans calmes ? Maîtres de leurs nerfs ? Prêts à discuter plutôt qu’à faire peur et à détruire ? Je sais que oui. Mais ces agriculteurs-là sont inaudibles, perdus dans le vacarme et les vociférations des enragés… J’ignore quels sont les plans des manifestants pour demain, mais je les soupçonne. Pour qu’on les entende enfin (autrement dit, qu’on leur attribue davantage de subventions, lesquelles iront droit dans la poche des plus gros), ils vont bloquer le périphérique, menacer le ministère de l’Agriculture, saccager celui de l’Écologie (ils l’ont déjà fait sous Dominique Voynet : aucun d’eux n’a été inquiété). Ils vont brûler des pneus (merci, la pollution aux particules fines ; bien la peine qu’on veuille réduire le diesel !). Ils vont hurler leur haine des écolos, qui les empêchent de polluer à leur guise et réduisent leur chiffre d’affaires : qu’importent la mort des rivières, les pesticides dans l’assiette, les marées vertes sur les côtes, les nitrates dans l’eau du robinet, les gaz à effet de serre, la stérilisation des sols, le pompage effréné des nappes phréatiques et tant d’autres catastrophes environnementales, pourvu qu’on ne gêne pas la production des denrées et qu’on n’affecte pas les récoltes !

Pauvres campagnes, métamorphosées en usines à fabriquer du blé, de la viande ou d’autres matières premières alimentaires ou industrielles ! Malheureuses terres agricoles, défoncées à grands coups d’engins monstrueux et avides de pétrole ! Tristes champs sans bornes, ni haies, ni insectes, ni oiseaux, et qui absorbent à eux seuls 70 % des eaux douces disponibles…

À l’heure où j’écris ces lignes, non seulement les paysans de Bretagne et d’ailleurs marchent sur Paris, mais les éleveurs de moutons de Savoie séquestrent (à Bramans) trois personnalités du parc national de la Vanoise : son président, Guy Chaumereuil ; son directeur, Emmanuel Michau ; et l’un de ses gardes, Franck Parchou. Les preneurs d’otages se disent excédés par les attaques de loups contre leurs troupeaux. Ils exigent que le préfet de la Savoie décide que soient sur-le-champ abattus cinq de ces prédateurs, s’il le faut en allant les traquer jusqu’au cœur du parc national. Ces éleveurs « en colère » violent trois fois la loi : en séquestrant des personnes ; en réclamant qu’on « prélève » (une litote pour dire « massacre ») des sujets d’une espèce protégée (les loups le sont, notamment par la Convention européenne de Berne, dont la France est signataire) ; et en demandant qu’on aille fusiller ces animaux à l’intérieur d’un sanctuaire de la nature, créé il y a plus d’un demi-siècle par et pour l’ensemble de la nation française.

Imposer par la force son point de vue et ses intérêts corporatistes aux dépens de l’intérêt général :  nous en sommes là. Nombre de paysans pensent qu’un bon coup de poing vaut mieux qu’un long discours. Je le sais pour avoir failli me faire casser la figure il y a deux ans, à Lanslebourg, près de Bramans, lorsque j’y avais présenté ma « Pétition pour la Vanoise ». (Je rappelle qu’on peut encore la signer.)

Tuer, détruire, séquestrer, massacrer, saccager : on jurerait que les agriculteurs n’ont plus que ces mots à la bouche. Mais de tels dénis de démocratie ne sont plus supportables. Pour paraphraser Nicolas Sarkozy quand il parlait d’environnement, je dirais que les violences paysannes, ça commence à bien faire ! Les agriculteurs et les éleveurs ne sont pas les seuls à souffrir des monstrueux excès du libéralisme dans la sphère de l’économie et de l’égoïsme dans la sphère du cœur. Je rappelle surtout qu’ils ont d’autres solutions que de casser des vitrines à Paris ou la gueule des responsables de parcs naturels. Ces solutions sont économiquement et écologiquement adaptées, et immédiatement praticables. Elles ont un nom : le « bio ». L’agriculture et l’élevage « bios », sains, beaux, bons et durables…

Je ne perds pas espoir. Ces dernières années, le « bio » a fait un bond en France, en Europe et dans le monde. Je rêve qu’un jour prochain, grâce aux progrès d’une pratique agricole apaisée, rentable et apte à faire bien vivre des paysans débarrassés de toute pulsion de violence, de prise d’otages ou de carnage parmi les loups, un nouveau Virgile puisse composer Les Bucoliques du XXIe siècle.

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Europe-Écologie-les Verts explose : l’écologie à reconstruire !

28 août 2015

Hier, 27 août 2015, François de Rugy quitte Europe-Écologie-les Verts. Aujourd’hui, c’est le tour de Jean-Vincent Placé. D’autres suivront. EELV explose. De Rugy et Placé ne sont ni les premiers, ni les derniers qui disent adieu aux Verts. Daniel Cohn-Bendit a mis les pouces, comme Dominique Voynet ou Noël Mamère. J’ai moi-même rendu ma carte il y a deux ans. Je ne pouvais vivre plus longtemps dans l’ambiguïté et l’impuissance, prisonnier d’un parti dévoyé de ses buts originels par un groupe gauchiste borné, où les dirigeants jouent surtout la carte de leurs ambitions personnelles.

On me demande ce que je pense de ces départs, et ce qui va s’ensuivre. Voici le point de vue d’un écologiste qui a aussi derrière lui quarante années d’écologie non politique !

J’ai adhéré à EELV en 2010, dans la belle et prometteuse séquence d’ouverture, de créativité et de convivialité initiée par Dany Cohn-Bendit.     J’espérais alors une ruche bourdonnante. L’essaim s’est dépeuplé. Le parti s’est métamorphosé en une structure bardée de règlements intérieurs et ponctuée de « motions » langue de bois, où la ligne unique consiste à mettre la barre toujours davantage à l’ultragauche.

EELV s’est refermée comme une huître sur son règlement intérieur abscons et son socle idéologique bien plus rouge que vert. Elle s’est mise au service d’une poignée de dirigeants opportunistes et arrivistes, au premier rang desquels figure Cécile Duflot.

En servant la carrière de cette dernière et de sa camarilla, Europe-Écologie-les Verts s’est laissée aller à une politique de gribouille, incompréhensible des électeurs, et qui se résume ainsi : un jour ministre, le lendemain hors du gouvernement, le surlendemain contre toute alliance avec le Parti socialiste, fût-ce au deuxième tour !

Je suis triste d’assister à la groupusculisation accélérée de ce parti, dont l’essentiel des prises de position et du militantisme actuel consiste à répéter ou à singer les mots d’ordre du Front de gauche et des gauchistes.

Je n’aime pas qu’en dehors de la question du climat et de quelques slogans anti-nucléaires ou anti-OGM basiques, EELV néglige les fondamentaux de l’écologie « classique », et notamment la protection de la nature et des espèces sauvages – des loups et des ours, des baleines, des requins et des millions d’autres créatures moins spectaculaires ou moins connues.

Je ne supporte pas qu’en matière de politique étrangère, 90 pour 100 des interventions d’EELV se résument dans ce slogan : « Israël assassin ! » Je déteste voir certains militants EELV, approuvés par nombre des leurs, se retrouver dans des manifestations à deux pas du drapeau des Frères musulmans du Hamas, lesquels instaurent en ce moment même la charia à Gaza.

En politique intérieure, enfin, je n’ai aucune envie de voir EELV commettre une erreur stratégique funeste pour notre démocratie, et que commettent aussi les plus radicaux des « frondeurs » du Parti socialiste et tous les groupuscules gauchistes : ne pas comprendre que le « Hollande (ou Valls) bashing » aboutit, inéluctablement, à un second tour de la présidentielle de 2017 entre la droite et l’extrême droite. Exit la gauche… Aurai-je à voter Sarkozy contre Le Pen ? Merci de me laisser ce choix !

Si elle veut préserver sa chance de qualifier un candidat en « finale » des prochaines présidentielles, comme si elle veut garder un nombre honorable de régions en décembre 2015, la gauche n’a d’autre solution que de se rassembler, de se réunir, de se regrouper en ruche bourdonnante et créative. De recommencer à travailler ensemble, nonobstant les divergences. De montrer un enthousiasme, un plaisir de la fraternité retrouvée, une volonté de vaincre qui fédèrent et entraînent les énergies. Je ne laisserai personne me convaincre qu’en soutenant une stratégie politiquement suicidaire, je pourrais préparer nos lendemains qui chantent.

En cette fin d’été 2015, tandis que la COP 21, si essentielle à l’avenir du climat de la Terre, s’ouvre dans quelques mois, EELV s’effondre et se déchire. Cette scission, je l’avais annoncée voici deux ans, lorsque j’étais parti de ce parti. Elle est en cours. Elle nous ouvre un chantier immense et excitant à la fois. Nous devons recomposer l’écologie politique en réveillant ses forces vives, au sein du grand ensemble de la gauche et du centre.

Nous pouvons, pour cela, suivre l’un ou l’autre de ces deux chemins : ou bien fonder un nouveau parti vert (mettons : « Europe-Écologie » tout court, ou le « Front des écologistes », ou l’« Union des écologistes »), avec le Front démocrate de Jean-Luc Bennhamias, Cap 21 de Corinne Lepage et d’autres encore. Ou bien rebâtir et renforcer une aile écolo du Parti socialiste. En quelque sorte, animer ou ranimer un « courant vert » du PS. Disons : son « groupe rose et vert »… L’essentiel gît dans l’union des démocrates soucieux de l’homme et de sa planète, pour tous les combats et toutes les échéances électorales de la décennie qui vient…

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Parc national de la Vanoise : je signe la Charte !

19 août 2015

La Vanoise : une montagne de rêve…

Des paysages sublimes, des glaciers, des lacs, une flore et une faune richissimes… L’écrivain et dessinateur Samivel l’appelait « le grand jardin des Français » !

On vient l’admirer depuis l’autre bout de la Terre. Le Parc national de la Vanoise séduit et attire. Dans un contexte économique moins favorable à l’« or blanc » qui fait vivre la Tarentaise et la Maurienne, il apparaît comme un atout touristique irremplaçable. À condition d’être bien protégé – et c’est l’un des enjeux majeurs de cette rentrée.

Le Parc de la Vanoise possède aujourd’hui sa Charte, telle que la prévoit la loi dite « Giran » de 2006. Il est le dernier à attendre que ses communes constitutives la votent : pour tous les autres parcs nationaux français, c’est fait, à une très large majorité.

Le Conseil d’Administration du Parc national de la Vanoise a rédigé et adopté sa Charte, que le Premier ministre et la ministre de l’Écologie ont signé. Le texte est désormais opérationnel pour le « cœur de parc » (l’ancienne « zone centrale »), qui restera un haut lieu de nature protégée.

Il faut, à présent, que les communes de l’« aire optimale d’adhésion » (l’ex-« zone périphérique ») signent à leur tour le document, afin de mettre en action la partie qui les concerne. Ces communes sont au nombre de 29. Leurs conseils municipaux ont deux mois (août et septembre 2015) pour voter le texte : « oui » ou « non », « favorable » ou « défavorable »…

En 2012, le pré-projet de Charte avait été désavoué : 26 des 29 communes avaient répondu « non ». Depuis trois ans, un énorme travail de simplification, d’éclaircissement et d’amélioration a été accompli, en concertation étroite et permanente avec les élus locaux. La résistance de quelques-uns à la mise en application du document final devient irrationnelle et incompréhensible.

Cette pétition s’adresse aux conseils municipaux (et, à travers eux, à la population) des 29 communes qui doivent se prononcer avant la fin septembre.

OUI, je veux, OUI, nous voulons que vous signiez d’enthousiasme cette Charte, qui contribue à la fois à conserver la splendeur de la montagne et à bâtir, en Maurienne et en Tarentaise, une économie touristique soucieuse des quatre saisons, avec une agriculture vivante, dans le respect des équilibres de l’eau, des énergies et de la biodiversité…

Nous, citoyens de la Savoie, de la France, de l’Europe et du monde, conscients de l’irremplaçable valeur du Parc national de la Vanoise ; soucieux de préserver ses richesses géologiques, aquatiques, botaniques et zoologiques, mais aussi humaines, culturelles et économiques ; désireux de garder, au-delà du « cœur de parc », une « zone optimale d’adhésion » vouée au développement d’un tourisme sage et durable, plutôt qu’au bétonnage et à la laideur…

Nous, anciens ou nouveaux défenseurs du Parc national de la Vanoise, appelons nos concitoyens à se mobiliser et à peser sur les élus des municipalités concernées, afin que la Charte soit brillamment adoptée.

Je vote POUR la Charte et je le fais savoir !

Les 29 communes savoyardes de la « zone optimale d’adhésion », dont les conseils municipaux voteront avant le 30 septembre 2015, sont les suivantes :

En Maurienne :

Aussois, Avrieux, Bessans, Bonneval-sur-Arc, Bramans, Lanslebourg,  Lanslevillard, Modane, Sollières-Sardières, Saint-André, Termignon, Villarodin-Bourget.

En Tarentaise :

Bellentre, Bourg-Saint-Maurice, Bozel, Champagny-en-Vanoise, Landry, Les Allues, Montvalezan, Peisey-Nancroix, Le Planay, Pralognan-la-Vanosie, Séez, Saint-Bon-Tarentaise, Saint-Martin-de-Belleville, Sainte-Foy-Tarentaise, Tignes, Val d’Isère, Villaroger.

Affirmons-leur que nous sommes POUR cette Charte, et disons pourquoi ! Envoyons-leur notre avis par lettre ou par e-mail.

Le lien, “je signe”… sur Avaaz :

https://secure.avaaz.org/fr/petition/Aux_29_communes_savoyardes_de_la_zone_optimale_dadhesion_Je_signe_la_Charte_du_parc_national_de_la_Vanoise/

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Mon côté cochon

16 août 2015

Crises de l’élevage et de la commercialisation de la viande de porc, émeutes et violences : on parle du cochon, ces temps-ci, mais sous l’aspect de la saucisse ou du boudin – du commerce et de l’argent qui va avec. Le cochon incarne cependant un animal évolué, intelligent et sensible. Une espèce passionnante, qu’Yves Paccalet veut réhabiliter dans ce texte décalé.

Le porc fait l’actualité. Sinon le cochon lui-même, en tant que personnage, du moins sa viande. Son sang, ses tripes, ses cuisses, ses côtes, sa matière bouchère et charcutière… Les éleveurs veulent vendre leurs carcasses 1,40 euro le kilo, selon un accord qu’ils ont passé avec les « abatteurs » et les industriels. Ces derniers reviennent sur leur promesse et préfèrent se fournir sur le marché européen ou mondial, à 1,10 ou 1,20 euros le kilo. Les éleveurs en sont au bord de la faillite et menacent de tout bloquer ou de tout casser, ce qu’ils savent assez bien faire. Ils exigent l’intervention de l’État, c’est-à-dire un train de subventions payées par nos impôts, en d’autres termes par les consommateurs de viande de porc que nous sommes – ou non. Double peine pour les végétariens, les juifs et les musulmans…

Je veux, dans ce texte, réparer une injustice : j’ai l’intention de dire du bien du porc. De reconsidérer le cochon dans sa nature animale et sensible. De lui restituer sa dignité…

Le cochon n’est pas que du jambon ! Je renie l’aspect purement économique ou charcutier du problème. J’oublie les conflits qui naissent entre ceux qui élèvent l’animal, ceux qui le saignent et ceux qui le consomment. Le cochon est fascinant. Il me plaît en large et en détail. Le gros porc comme le gentil cochonnou. Le goret rose ou le noir de Polynésie. Le domestique ou le sauvage. Celui qui se vautre, fouaille et patauge en poussant des « grouik ! grouik ! » de volupté bourbeuse. Celui qui glande sous le chêne. Ou celui que, dans un fameux dessin, Félicien Rops attache en laisse à une dame aux belles cuisses…

Il porco. The pig. Das Schwein. En patois savoyard : lou pouer. Regardez-le : il est beau, avec sa queue en spirale galactique et ses oreilles de hippie. Verrat couillu, truie mamelue ou cochon de lait dodu. Solitaire grognon, laie aux aguets ou marcassin à rayures : personnages ! Le cochon est irréfutable. Il a des allures de Socrate sur l’agora d’Athènes. Il impose son évidence philosophique ; avec ce groin qui remue la terre en quête de vérités cachées et ces cuisses structurées comme des syllogismes…

Je ne vous dirai pas le cochon qui sommeille en d’obscures régions de moi-même : je manquerais de tenue. Je ne vous parlerai ni du sanglier d’Obélix, ni du cochon de payant populiste, ni même du Cauchon qui fit rôtir Jeanne d’Arc. Non… Je veux saluer le cochon tel qu’en lui-même l’évolution nous l’offre. Ordre des artiodactyles. Sous-ordre des suiformes. Famille des suidés. Je désire rappeler à quel point l’Homo sapiens et ce délicat mammifère sont proches.

Les Dayak de Bornéo ont une passion pour les porcs ; et pas seulement pour la côtelette ou le filet mignon. Ils les assimilent aux humains. Ils y voient des cousins ou des frères inférieurs, quoique hérissés de soies raides. Regardons les choses avec leurs yeux. Le sanglier forestier et le cochon domestique, le babiroussa des Célèbes, le pécari d’Amérique, le phacochère et le potamochère d’Afrique se comportent comme vous et moi. Ils mangent salement. Et (je suis désolé d’avoir à l’écrire dans cette chronique de pur esprit) ils appartiennent au troupeau des obsédés sexuels.

L’homme et le porc sont prolifiques et tribaux. L’un et l’autre sont malins (mettons que l’Homo sapiens possède, en plus, le tiercé du dimanche et la grenade à fragmentation). Tous deux s’adaptent et convoitent le moindre biotope de la planète. Diurnes ou nocturnes. Capables de tout digérer. Cueilleurs de fruits le matin, charognards à midi, prédateurs au goûter, déterreurs de tubercules au souper. Manger des cadavres et fouiller le sol pour croquer des bulbes ou des racines a dû composer l’essentiel de l’activité culinaire de nos ancêtres du Paléolithique : les cochons continuent. La ressemblance entre le mode de vie des porcs et celui de nos pères est tellement troublante que des paléontologues ont parfois confondu les dents des deux espèces.

J’ajoute que, comme les cochons sauvages, les hommes sont impossibles à éradiquer dès qu’ils s’installent quelque part. On a noté que nos ancêtres, lorsqu’ils ont apprivoisé le sanglier et sélectionné ses caractères domestiques, en ont fait un animal de la même couleur que leur propre peau : rose en Europe, noir en Afrique, brun-jaune en Asie…

Enfant, je soupçonnais mon côté cochon. Adolescent, je l’ai admis. Assumé. Adulte, je le cultive… Non seulement les Dayak de Bornéo et les paléontologues me confirment que j’ai raison, mais les biologistes s’y mettent. L’homme et le porc se ressemblent à tel point que le second remplace le premier dans les tests d’expérimentation pour la conquête de l’espace. Si l’on greffe un jour des cœurs ou des foies d’animaux génétiquement modifiés sur des humains, ce seront des organes prélevés sur des cochons. Si l’on installe des fœtus d’Homo sapiens dans des utérus de bêtes, ce sera dans le ventre de truies.

Je n’ignore pas que certaines religions tiennent le porc pour « impur ». Je me demande si ce n’est pas justement parce qu’il nous est si proche. Je grogne ces considérations en songeant aux belles cuisses de la dame à la laisse de Félicien Rops. Puis je m’échappe dans la forêt vierge de Bornéo, où je trouve une mare de boue tiède et maternelle, dans laquelle je me vautre avec des « grouik ! grouik ! » d’intellectuel à hure de Socrate crotté et heureux.

Lorsque vous mangerez votre boudin ou votre travers (si vous en mangez) ; lorsque vous verrez les éleveurs en colère bloquer les routes à la télé ; lorsque vous entendrez les économistes vous parler du cours de la viande porcine sur le marché mondial, essayez de vous souvenir, rien qu’un instant, à quel point le cochon est humain, et l’humain cochon.

 

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Agriculture : une civilisation bascule

22 juillet 2015

Ils manifestent. Ils répandent du purin dans les rues. Ils bloquent les accès à Caen, au Mont-Saint-Michel, à Lascaux. Les petits éleveurs se battent : nombre de leurs exploitations (plus de vingt mille) sont en quasi-faillite. Dans notre société, toutes les catégories sociales sont « en colère » tour à tour. Pour les petits éleveurs, c’est justifié. Mais le malheur que dénoncent ces damnés de la terre n’est pas vraiment « la faute du gouvernement ». Il résulte de notre folie collective, et d’abord de l’égoïsme qui caractérise les industriels et les gros commerçants. L’agroalimentaire et les grandes surfaces…

Notre société pousse les paysans en général, les éleveurs en particulier, à s’engager dans une filière de production qui se referme sur eux comme un piège. Seuls s’enrichissent quelques nababs céréaliers ou betteraviers, dont le bras armé est la toute puissante FNSEA, conduite par Xavier Beulin, ce millionnaire aux 500 hectares, du reste président de Sofiprotéol (biodiesel, 5,5 milliards de chiffre d’affaires en 2009,  « en situation de rente » selon la Cour des comptes).

On voit monter la jacquerie. Les « petits » en ont marre de se faire essorer, pressurer, surexploiter par les négociants de l’agroalimentaire, qui leur achètent leurs produits trois fois rien, et les revendent avec un juteux bénéfice à la grande distribution, laquelle se bourre les poches en abreuvant les consommateurs de publicités sans vergogne : « Qui est le moins cher ? C’est Leclerc ! », « Avec les Mousquetaires, tous unis contre la vie chère »… Après avoir été contraints de baisser et de baisser encore leurs prix, les petits producteurs en viennent à vendre à perte. Les voilà exsangues, pieds et poings liés devant leur banquier…

Nous autres, les écologistes, les vrais amis de la paysannerie et de la terre nourricière, nous avions décrit d’avance ce désastre. Les technocrates nous ont traités de « passéistes » et répondu que les gains de productivité et la concentration des exploitations agricoles seraient, à terme, bénéfiques aux agriculteurs. On voit le résultat.

Lorsque j’étais enfant, dans les années 1950, au hameau de Tincave (commune de Bozel, Savoie), j’aidais aux travaux des champs. En ce temps-là, les enfants bossaient dur après l’école ! Mon grand-père avait des chèvres, des moutons, un cochon, des lapins, des poules et une dizaine de vaches (des tarines aux yeux maquillés de noir)… Nous faisions les foins : c’est tout ce que le bétail aurait à manger en hiver (les agronomes actuels appellent cela l’« autosuffisance alimentaire »). Nous conduisions les vaches à l’alpage en été. Nous portions le lait à la « cave » où le « fruitier » fabriquait les « tommes » (les fromages de beaufort…). J’ai appris à traire (à la main : aucune machine disponible), j’ai sorti le fumier de l’étable à la fourche, j’ai aidé des vaches à faire le veau, j’ai gardé le troupeau dans la montagne dès l’âge de cinq ans, sous la responsabilité d’un « grand » de huit ans…

Telle fut la grande civilisation de l’élevage et de l’agriculture, que les Homo sapiens ont inventée à la fin de la dernière glaciation, voici dix mille ans. Les plantes cultivées et les animaux domestiques ont offert à nos pères du Néolithique une sécurité alimentaire que n’avaient pas les cueilleurs-chasseurs de Cro-Magnon. La civilisation paysanne s’est développée sous la forme de petites exploitations familiales. Une année bonne et l’autre non… Peu de choses ont changé, de l’Antiquité et du Moyen Âge jusqu’au milieu du XXe siècle.

C’est alors que tout a basculé – certes, pas en un jour, mais très vite. L’agriculture et l’élevage sont devenus industriels. On a injecté dans la filière alimentaire (et dans celle des autres produits agricoles : coton, agrocarburants, etc.) de faramineuses quantités d’énergie (grâce aux machines agricoles) et d’« intrans » : engrais chimiques, pesticides ravageurs et antibiotiques. La nouveauté du XXIe siècle est déjà, et sera de plus en plus, constituée par les OGM – les organismes génétiquement modifiés.

Désormais, l’alternative est simple. Continuer ainsi ou rebasculer dans l’autre sens – mais en déployant les trésors de notre intelligence pour réussir la mutation.

Si nous persistons dans la logique industrielle, les petits producteurs sont morts. Comment pourraient-ils résister aux prix de la viande de mouton pratiqués par les Néo-Zélandais, les Australiens ou les Argentins ? (En l’occurrence, ce n’est pas la prédation « du » loup qui pose problème !) Comment pourraient-ils entrer en compétition avec les prix du lait, du biftèque ou du méthane permis par les « fermes aux mille vaches » allemandes ou danoises ? Comment s’en sortiraient-ils, face aux veaux aux hormones américains (nourris de tourteaux de soja transgénique), aux volailles des « poulaillers aux trente mille poulets » hollandais ?

L’une des conséquences majeures de cette obstination à mal faire serait que nous aggraverions la catastrophe écologique en cours. Le « petit prix » que permettent les élevages colossaux (et les immenses cultures) n’est possible que parce qu’il est compensé par un coût caché, que déboursent tous les citoyens consommateurs. Je veux parler de la pollution de l’air, de la terre et de l’eau, et des maladies chroniques ou aiguës qui s’ensuivent. Je veux parler des invasions d’algues vertes sur les plages, de la part de plus en plus élevée de l’assainissement dans les factures d’eau, ou du réchauffement climatique, dont les gros élevages à viande sont coresponsables. Je veux parler, encore, de l’effondrement de la biodiversité, lui aussi largement imputable à l’agriculture intensive…

La seule autre issue possible – l’autre branche de l’alternative – est celle qui redonne vie à l’agriculture « bio » de nos parents et de nos grands-parents, mais qui utilise la science pour en améliorer les méthodes et les rendements. La petite et la moyenne agricultures « bio », ou proches du « bio », constituent l’avenir de l’humanité. Elles respectent les grands cycles (de l’eau, du carbone, de l’humus, etc.) dont dépendent toutes les créatures, Homo sapiens inclus. Elles sont génératrices d’emplois, au contraire de l’agriculture industrielle qui ne cesse d’en détruire. Elles conditionnent la perpétuation et la qualité de nos produits du terroir, de notre cuisine, de nos goûts, de nos parfums, de nos savoir faire et de nos plaisirs.

Les terres agricoles sont aujourd’hui dévorées par l’urbanisation, les pollutions et les agrocarburants (ou « nécrocarburants ») qui prennent la place des cultures vivrières. Elles sont amputées par le réchauffement climatique : désertification dans les contrées sèches, salinisation dans les deltas, montée générale du niveau de la mer. Elles disparaissent à une vitesse inquiétante, partout dans le monde, y compris dans les pays riches, et alors que la population humaine ne cesse d’augmenter.

Nous avons besoin de nos paysans et de nos éleveurs (même si nous devons aussi manger moins de viande pour des raisons diététiques et écologiques). Je rêve que nous réussissions à maintenir les grands équilibres de nos sociétés et ceux de notre biosphère, c’est-à-dire à concilier le souvenir de mon enfance à la montagne et l’avenir de mes petits-enfants où qu’ils habitent. Puisque nous devons à nouveau faire basculer la civilisation, je souhaite que ce soit du côté de ce qui est durable et bon. Du côté de la vie !

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Nicolas Sarkozy, capitaine de pédalier

20 juillet 2015

L’ancien président de la République fait le malin dans Le Parisien magazine (17 juillet 2015). Il prend la pose sur son vélo. Il fait admirer ses mollets crispés par l’effort. Le journal l’installe en couverture. Sous-titres accrocheurs : « Nicolas Sarkozy nous raconte ses Grandes Boucles. Ses confidences de fou du vélo. Ses souvenirs d’ado fan du tour. Ses records perso. Son plaidoyer pour Armstrong. » Le gros titre proclame la gloire de ce chevalier du dérailleur et du boyau réunis : « Moi, je suis un grimpeur ! »

On a compris : Sarko se lance dans l’escalade du col de l’Élysée 2017 ! On jurerait un plan com’ à la Bernard Tapie, lorsque celui-ci animait une émission de gym’ tonic le matin, à la télé (« Et un, et deux, et trois…). Ou une mise en scène à la Vladimir Poutine, offert à l’admiration des foules en judoka, en hockeyeur ou en explorateur des immensités de la Sibérie, torse nu sur son cheval sauvage…

Nicolas Sarkozy aime le vélo : grand bien fasse à ses cuisses, à son souffle et à ses artères. Mais il n’est pas venu faire la « Une » du Parisien magazine pour vanter les vertus d’un sport que la médecine recommande. Le gros titre n’aurait pas dû être : « Moi, je suis un grimpeur ! », mais : « Moi, je suis un hâbleur ! » Sarkozy ne recherche qu’un but : nous démontrer qu’il est le meilleur, là comme ailleurs. Très vite, son propos se déchaîne. L’ancien président assure qu’il a changé et qu’il se maîtrise. Mais le naturel revient au sprint.

Le battu du Tour de France… pardon, de l’élection présidentielle de 2012, s’énerve. Il se vante. Il s’écoute récrire l’Histoire. Le voilà qui vole au secours du Tour de France comme il avait sauvé l’Europe, l’Iraq, la Libye, le monde entier pendant la crise financière. L’épreuve reine du cyclisme est-elle menacée par des soupçons de dopage du « maillot jaune » ? Il la défend bec et ongles, comme il l’avait fait (rappelle-t-il) en 1998, lors de l’affaire Festina et du scandale Richard Virenque, aidé chimiquement « à l’insu de son plein gré ». Sarkozy avait alors (raconte-t-il) appelé au téléphone le directeur de l’épreuve, Jean-Marie Leblanc, pour lui annoncer qu’il allait batailler à son côté, parce que « le Tour, on n’y touche pas ! ».

Où le propos devient savoureux, c’est quand l’ex-président de la France se prend lui-même, ou se peint dans ce rôle, pour un coureur de haut niveau. Nicolas Sarkozy donne à son personnage l’apparence d’un sportif accompli, d’un géant de la route, d’un rouleur infatigable, d’un roi de la montagne et d’un maître du sprint. Il est Anquetil : il refuse d’incarner Poulidor. Ses égaux se nomment Eddy Merckx ou Bernard Hinault. Il prend le parti des tricheurs les plus contestés, à commencer par Lance Armstrong, ce septuple vainqueur du Tour, déchu de ses titres pour les avoir gagnés en pédalant à l’EPO…

L’ancien président de la République s’expose au peuple ébaubi comme un prince du guidon, un expert du dérailleur, un chef de peloton doté de qualités athlétiques sans égales, du moins parmi ses rivaux politiques. Son vélo porte son nom. Sarkozy est plus fort que ses gardes du corps : « Les policiers qui me rejoignent en août s’entraînent en juillet », révèle-t-il. Notre champion triomphe dans le sport comme il prend l’UMP : par surprise ; dans une échappée solitaire ; contre la montre ; ou au meilleur sur la ligne d’arrivée… Le géant de la route ne se sent plus. Il plane dans les cols comme Federico Bahamontes, « l’Aigle de Tolède ». Il escalade le Tourmalet comme il fonde « Les Républicains » : dans la façon d’un Fausto Coppi de légende. Il maîtrise son calendrier politique avec la même capacité calculatrice et le même sens du tempo qu’un Jacques Anquetil, athlète au « chrono dans les jambes » lors des épreuves contre la montre.

Notre héros ne lésine sur aucune vantardise. « Je brûle, calcule-t-il, de 1 700 à 1 800 calories par sortie. » « Je fais attention à ma ligne » (tandis que « mon ami » Richard Virenque « s’est épaissi au niveau des épaules »). Nicolas Sarkozy a conscience que de tels exploits sont risqués. Il a un cœur, il songe à sa famille. Lorsqu’un cycliste tombe dans une étape, il pense immédiatement à Carla : « Je prie pour que ma femme ne voie pas ces images, elle est angoissée quand je sors à vélo. »

Nicolas Sarkozy a tout vu, dans le cyclisme, comme en politique nationale ou internationale. Il est le meilleur dans la montée de l’Alpe d’Huez, comme il est convaincu qu’il finira vainqueur aux prochaines présidentielles. Il parle de lui comme d’un leader que nul ne conteste. Il donne le départ, il grimpe la côte à 7 pour 100, il roule comme Eddy Merckx, il escalade comme Armstrong au meilleur de son dopage, il dévale les lacets comme Laurent Fignon, il sprinte comme Mark Cavendish, il s’envole à l’arrivée, bref il mérite davantage de bouquets de fleurs que n’a pu en recevoir Bernard Hinault.

Bien entendu, cette hagiographie de Sarkozy par lui-même a un but : déglinguer ses concurrents dans la course à l’Élysée, qu’il s’agisse de ses « amis » politiques (le « vieux » Alain Juppé, bien incapable de monter l’Aubisque ; le « mou » François Fillon, qui fut son Poulidor pendant cinq ans) ou de ses ennemis déclarés, à commencer par cet imposteur de François Hollande, lequel fait semblant d’aimer le Tour mais le déteste ; lequel ne surveille pas sa ligne et ça se voit ; lequel n’a pas d’épouse officielle à terroriser dans le Galibier ; lequel, au fond, abhorre « les valeurs véhiculées par les cyclistes : le travail, l’effort, le courage, la proximité, aller au bout de la souffrance ».

En couverture et dans les colonnes du Parisien magazine, Nicolas Sarkozy se prend pour le caïd du peloton. On comprend le but de cette surexposition vantarde et ridicule : l’ancien chef de l’État redoute de rester l’ancien chef de l’État. Il a créé son nouveau parti politique, Les Républicains, non pour faire oublier une histoire de dopage, mais pour tenter d’enterrer des casseroles. Des affaires… Bettencourt, sondages de l’Élysée, Tapie, Bygmalion, d’autres encore… C’est dans ces étapes politico-judiciaires que Sarkozy risque de déraper comme un cycliste sur les gravillons ; de tomber dans un virage du puy de Dôme ; ou d’être victime d’une chute collective à l’arrivée de l’ultime étape, à une encablure de l’Arc de Triomphe…

Nicolas Sarkozy utilise le Tour de France, son vocabulaire et sa légende pour tenter de se rebâtir une crédibilité politique, et de réendosser le maillot jaune. Mais sa démonstration vaniteuse et puérile le dessert plus qu’elle ne le dope. Jean-Luc Mélenchon traita un jour François Hollande de « capitaine de pédalo ». La formule fit mouche. Je la change à peine : dans son escalade du col de l’Élysée, Nicolas Sarkozy n’est rien d’autre qu’un capitaine de pédalier.

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Loups, requins, serres d’Auteuil : détruisons au plus vite tout ce qui est beau !

 

9 juin 2015

L’humanité triomphe. Elle gagne, s’étale, prend la place. Elle élimine ce qui la dérange sur la planète, voire ce qui a la simple audace d’exister. Elle tolère quelques végétaux et animaux si c’est pour les manger ou les asservir à ses activités économiques ; pour en faire des attractions touristiques ou des jouets familiers ; pour les torturer dans une arène ou un cirque ; pour les dépouiller de leurs plumes, de leurs défenses ou de leur fourrure…

Toute autre présence de ces « étrangers » (y compris celle des Homo sapiens immigrés) est tenue pour une agression, à laquelle nous répondons avec nos armes de destruction quotidienne. Nous éliminons. Nous traquons. Nous déterrons. Nous « effarouchons » (ah ! la belle litote, pour une balle en plein cœur !). Nous « prélevons » pour équilibrer le milieu. Nous luttons contre les « envahisseurs » que nous voyons immanquablement « pulluler » ou « grouiller », alors que nombre de ces espèces sont menacées d’extinction. Nous continuons d’inscrire quantité de « nuisibles » sur des listes écologiquement absurdes et humainement atroces, mais grâce auxquelles nous offrons à nos chasseurs et à nos cracheurs de pesticides un permis de tuer à perpétuité.

Dans une seule journée de la semaine dernière, j’ai appris qu’en Tanzanie, les populations d’éléphants se sont effondrées de 103 000 à 43 000 sujets en cinq ans ; que le rhinocéros noir d’Afrique de l’Ouest est officiellement éteint ; que les requins continuent d’être pêchés dans toutes les mers pour leurs ailerons ou leur foie, et éliminés parce qu’ils gênent les baigneurs et les surfeurs ; que 120 000 antilopes saïgas d’Asie centrale sont mystérieusement mortes en trois semaines au Kazakhstan, certains disent de pollution chimique ou nucléaire…

J’enregistre la litanie de ces désastres. Or, dans le même temps, de quoi les journaux (radio, télé, Internet ou papier) forment-ils leurs gros titres ? Ils mettent à la « Une » les déclarations fumeuses d’un berger de 16 ans, nommé Romain Ferrand. Celui-ci affirme avoir été « menacé » dans la forêt de la Blanche, près de Seyne-les-Alpes, par une meute de loups. Le jeune homme dit avoir observé ces prédateurs en pleine nuit, quoique sans lampe. Il a vu « luire leurs yeux jaunes », et les fauves « couraient à une vitesse phénoménale »…

J’ai l’impression de relire les « témoignages » hallucinés de certains habitants du Gévaudan, à l’époque de la « Bête ». L’adolescent aurait compté treize de ces animaux diaboliques, qu’il aurait pourtant mis en fuite d’un simple coup de fusil tiré en l’air… Sur le site du journal La Provence, le journaliste de service transmue l’histoire en délire : « Il a échappé au pire : encerclé par la meute, Romain Ferrand a dû tirer pour s’en sortir ! » Quasiment un héros de roman d’aventures dans le Grand Nord ! Je rappelle que le précédent « cas » supposé d’attaque de loup contre un humain s’est déroulé en 2001, dans le Mercantour. Lui aussi a fait les gros titres. C’était une affabulation : l’éleveur était tombé dans un éboulis, et avait tenté de faire croire que ses blessures étaient dues aux crocs de la « bête féroce ».

En France, en tout et pour tout, ne vivent que 300 loups. Ces animaux n’ont pas été réintroduits par un quarteron d’écolos irresponsables, mais sont venus d’eux-mêmes dans notre pays, en 1992, depuis l’Italie où ils étaient protégés, en franchissant la crête alpine qui sépare l’Argentera du Mercantour. On dénombre (chiffres ronds) plus d’un millier de ces animaux en Italie, 2 000 en Espagne et 2 500 en Roumanie. Ces « fauves » ne causent guère de souci dans ces derniers pays, où les troupeaux sont correctement gardés. En France, ils servent de prétexte à certains potentats locaux, plutôt à droite sur l’échiquier politique, pour ne rien faire en faveur des éleveurs, et attiser des passions plus efficaces que la raison pour gagner les élections.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’on voie des préfets ou des maires prendre des arrêtés illégaux, où figurent des « quotas » de loups  à fusiller, piéger ou empoisonner, et jusqu’au cœur du parc national des Écrins. Rien de surprenant, dans ces conditions, à ce que le nombre des « prélèvements » autorisés, pour l’ensemble du pays, fasse un bond de 24 sujets pour la campagne 2013-2014, à 36 pour la campagne 2014-2015 (projet gouvernemental). Une augmentation de 50% : mais en un an, la population de l’espèce n’a pas crû dans cette proportion…

En France, nous tuons des loups dont l’espèce est protégée par la Convention européenne de Berne, que nous avons signée. Ce pourrait être pis ! L’obsession assassine des autorités et de leurs bras armés, les lieutenants de louvèterie (une institution fondée par Charlemagne !), se heurte au travail des associations de protection de la nature, lesquelles (pour le coup) hurlent à juste titre avec les loups, et attaquent en justice chaque texte abusif. Merci Ferus (qui m’a fait l’honneur d’être son vice-président) ! Merci l’Aspas, le WWF et les autres !

Les humains sont partout pétris des mêmes peurs et des mêmes préjugés. Ce qui arrive aux loups n’est qu’un exemple de l’ignorance et de la violence qui caractérisent notre espèce, laquelle continue néanmoins à se prétendre la plus sage. La vérité est assez dure à formuler. Au fond, nous ne supportons pas la beauté sauvage, celle qui nous précède et (probablement) nous survivra… Nous sommes, sinon heureux, du moins recadrés et rassurés dans l’univers de l’artifice, du béton, du macadam, de la bagnole, de la malbouffe et de la pollution.

Quelques exemples supplémentaires ?

À la Réunion, l’hystérie ne se calme pas. Les autorités autorisent la mise à mort de nombreux requins tigres et bouledogues afin de « sécuriser » les lieux de baignade et les « spots » de surf. Sous prétexte que ces prédateurs sont attirés par les poissons des zones protégées de l’océan, certains ennemis des squales vont jusqu’à exiger qu’on détruise à la dynamite et au cyanure la splendide réserve marine de l’île, qui fut si longue et difficile à créer !

En métropole, des chasseurs, appuyés par leurs édiles, ont récemment lancé de nouvelles battues au renard – ce « nuisible » qui attrape et mange environ 10 000 campagnols par an ; et ne « vole » à peu près aucune poule… D’autres Nemrods de sous-préfecture préfèrent massacrer le corbeau – ce « nuisible » qui incarne aussi le plus intelligent des oiseaux. Sur la côte atlantique, on élimine non seulement les « nuisibles » cormorans amateurs (comme nous) de poissons, mais les « nuisibles » ibis, que les ornithologues qualifient plutôt de rarissimes. Ailleurs, d’autres obsédés de la gâchette continuent de déterrer le blaireau – ce « nuisible » qu’ils asphyxient au fond de son trou avec ses petits, et dont ils oublient qu’il joue un rôle éminent dans l’équilibre de la forêt…

Si j’étais plus méchant que de nature envers mon espèce, j’écrirais que l’homme n’aime que ce qui lui est « utile » selon les critères de l’économie marchande. Il tient en horreur le loup, l’ours, le requin, le dauphin, le crocodile ou l’éléphant parce qu’il ne goûte que ce qu’il a créé, perverti et sali lui-même. Raison pour laquelle il déteste également les étoiles du ciel… En formulant cela, je reste encore indulgent. La preuve ? À Paris, nos prédécesseurs avaient bâti un joyau d’architecture qu’ils avaient rempli d’orchidées, de broméliacées et d’autres fleurs du monde entier, lesquelles nous font l’offrande de la magnificence de leurs corolles et de la subtilité de leurs parfums. Ils avaient nommé cet édifice « les Serres d’Auteuil ». Or, les autorités s’apprêtent à détruire une partie de ce trésor botanique pour augmenter la superficie des terrains de tennis de Roland-Garros.

« Tchip ! Tchop !… Tchip ! Tchop !… Trente-quarante !… Jeu, set et match !… » Vous parlez d’une esthétique et d’une poésie ! Mais il en va ainsi dans notre civilisation : quiconque détruit la nature et la beauté du monde gagne le droit de rebaptiser son œuvre « progrès ».

 

 

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Avec l’association Ferus : protégeons nos frères prédateurs !

19 mai 2015

L’ours, le loup, le lynx et les autres !

Les « féroces », les « méchants », les « mangeurs d’hommes », les « dévorateurs de troupeaux », en vérité, les mal-aimés, les indomptables, les images de la variété de la vie, les plus beaux symboles de la liberté ! Ils ont besoin de nous. Nous avons besoin d’eux. Ils sont en péril. Nous blessons à mort notre espèce en les faisant disparaître…

Le 9 mai dernier, je participe à l’assemblée générale de l’association Ferus, à Laguiole, dans l’Aubrac. Ce vaste plateau volcanique, à 1 000 mètres d’altitude, mérite son surnom de « le Pays en plein ciel ». Entre les rocs de basalte noir, s’étalent des immensités d’herbes nouvelles, piquetées de pulsatilles violet sombre, de jonquilles solaires et de narcisses des poètes parfumés comme des fragments de paradis.

Dans la salle de réunion, les militants sont studieux. Le président, Jean-François Darmstaedter, expose son rapport moral. Les responsables des réseaux locaux évoquent le travail réalisé dans leur secteur. Le trésorier, Jean-Baptiste Lanaspèze, présente avec humour la façon dont, comme toutes les autres associations de défense de la nature, Ferus tente de s’en sortir, nonobstant la réduction des aides publiques et l’hostilité de nombre de politiciens, plus prompts à soutenir les actes délictueux des chasseurs et des saccageurs de l’environnement, que le travail des amis des espèces sauvages et de leurs écosystèmes.

L’assemblée de Ferus me demande de devenir membre du Conseil d’administration. Le lendemain, ce dernier me propose d’être nommé vice-président. Dans les deux cas, j’accepte avec enthousiasme et je rends grâces aux militants pour l’honneur qu’ils me font.

Ferus prend résolument et fièrement la défense de la faune sauvage, notamment les trois grands prédateurs de notre zone métropolitaine : l’ours, le loup et le lynx. Tous ces animaux, à des degrés divers, sont menacés par la folie bétonneuse, la rage chasseresse et la bêtise destructrice de notre espèce. Il est temps de changer cet état d’esprit. Pour apporter ma pierre à l’édifice des bâtisseurs de meilleurs rapports entre l’homme et la nature, je rédige aujourd’hui cette adresse aux responsables et aux militants de Ferus, et je l’intitule : « Merci pour ce que vous faites ! »

Partout dans le monde, les espèces sauvages sont malmenées, attaquées, piégées, empoisonnées, vendues en captivité ou sur les marchés de brousse, abattues au fusil ou à la kalachnikov, éliminées avec une sorte de fureur obsessionnelle. En France, des voix remplies de haine s’élèvent pour que soient massacrés les loups, les lynx ou les ours des Pyrénées. Hélas, les autorités de l’État, poussées par quelques politiciens à courte vue, quelques éleveurs et des chasseurs braillards, autorisent ce que jamais je n’aurais cru possible : des « prélèvements », des « tirs d’effarouchement » (ah ! ces litotes !) d’espèces protégées jusque dans nos parcs nationaux !

Les victimes de cet holocauste sont nécessaires à l’équilibre des grands milieux naturels. Ce sont des espèces « clés de voûte », dont dépendent des centaines d’autres, et qui assurent la solidité des chaînes alimentaires et la stabilité des écosystèmes…

Il y a plus important : ces animaux superbes font partie de nos rêves. Comment chiffrer, pour l’enfant, l’importance de savoir que le loup du Petit Chaperon rouge trotte encore « pour de vrai » dans la forêt ? Comment les petits Inuits accéderaient-ils à leur mythologie si l’ours polaire, le narval, le requin du Groenland et le phoque venaient à manquer ? Comment les gamins de l’Inde comprendraient-ils le Ramayânâ s’il n’existait plus ni éléphants d’Asie, ni tigres (Shere Khan), ni ours lippus (Baloo !), ni cobras à lunettes ? Pour les petits Africains, que signifieraient les histoires racontées par le griot, sous le baobab, sans l’éléphant d’Afrique, le crocodile, la panthère et le lion ?

En anéantissant les grands prédateurs et les grands herbivores, ainsi que la faune et la flore qui leur sont associées, nous ferions disparaître des créatures indispensables à l’équilibre de notre planète. Nous nous priverions d’espèces uniques et merveilleuses, que l’évolution darwinienne a forgées et perfectionnées durant des millénaires.

En détruisant ces splendeurs qui, parfois, nous blessent ou nous tuent, nous perdrions bien davantage. Nous nous couperions des racines mêmes de notre culture. Nous interdirions à nos enfants des spectacles de nature sublimes, mais nous les isolerions surtout de la plupart de nos récits mythologiques, de nos romans, de nos peintures, de nos films, de nos BD et de nos plus beaux poèmes.

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Gaz de schiste : rien de neuf au rapport !

8 avril 2015

On nous cache tout, on ne nous dit rien. Mais les médias se précipitent sur l’info : lorsqu’il était ministre, Arnaud Montebourg aurait dissimulé, et laisserait redécouvrir aujourd’hui, l’existence d’un rapport « révolutionnaire ». Selon ce document, on pourrait extraire « proprement » les gaz et les huiles de schiste en utilisant une autre méthode que la fracturation hydraulique.

Je passe sur l’aspect politique ou politicien de l’exhumation de ce texte : François Hollande et Manuel Valls auraient demandé à Montebourg d’enterrer le rapport pour ne pas fâcher les écologistes, et leur laisser entrouverte la porte du gouvernement. Je laisse juger de la hauteur de vue des commentateurs qui proposent ce genre de « décryptage ». J’écoutais, ce matin, l’émission « Choisissez votre camp » animée par Valérie Expert, sur LCI. J’étais sidéré que les invités s’en tiennent à ce niveau d’analyse. J’étais encore plus abasourdi par les propos de l’un des invités, qui disait avoir visité les champs d’exploitation de gaz de schiste au Dakota, et n’y avoir observé aucune atteinte à l’environnement. J’avais l’impression d’écouter un journaliste des années 1950 ou 1960, de retour d’une visite organisée dans un soviet de Brejnev  ou une commune populaire de Mao, et en train d’assurer qu’il n’avait croisé là que des habitants heureux de vivre et opulents !

J’en viens au fond. Est-ce qu’une innovation aussi prodigieuse que celle que recèlerait le fameux rapport oublié au ministère du Redressement productif, aurait pu demeurer ignorée du reste des humains ? Est-ce que le monde industriel et financier ne se serait pas jeté dessus, et ne l’aurait pas essayée et adoptée ? Est-ce que les industriels américains, chinois, russes, européens, arabes ou autres, n’auraient pas testé le procédé en vraie grandeur ? Est-ce qu’en cas de succès, ils ne l’auraient pas aussitôt décliné en dollars ? J’ai l’esprit trop imprégné par l’universalité de la science pour imaginer un instant que le « secret » aurait pu ne jamais quitter la France ! À la vérité, l’épisode me rappelle étrangement celui des « avions renifleurs » de pétrole, dans lequel l’ancien président de la République Valéry Giscard d’Estaing s’était laissé embarquer – et ridiculiser !

Quelle que soit la méthode, l’extraction des gaz ou des huiles de schiste requiert la fracturation de la roche mère. Il faut créer des fissures pour libérer les bulles de carburant prisonnières du minéral. Quelques petites fentes ne suffisent pas : on a besoin de vrais « tuyaux », grâce auxquels on puisse pomper à l’échelle industrielle les produits à revendre et à brûler. Il n’existe pas d’autre solution que de faire craquer violemment la couche sédimentaire. Nul ne peut songer un instant que la circulation des eaux souterraines, dont nous dépendons dans toutes nos activités de surface, ne s’en trouve pas affectée.

Le problème particulier de la fracturation hydraulique est qu’on l’obtient (comme son nom l’indique) grâce des injections d’eau. De l’eau chaude et sous pression, qu’on « enrichit » de nombreux produits chimiques afin d’éviter que les fissures ne se bouchent… Bon courage à qui ose boire à la source !

La méthode « révolutionnaire » évoquée dans le texte « enterré » remplace l’eau chaude par un gaz à base de propane. Non pas le propane lui-même, très inflammable, et donc dangereux en cas de fuite, mais un dérivé de celui-ci, le fluopropane. Plus précisément, l’heptafluopropane. Le rapport, désormais « déterré », ne trouve à cette molécule que des avantages : non seulement elle serait inoffensive pour l’homme, la flore et la faune, mais elle respecterait l’intégrité du sol, des eaux souterraines et de l’ensemble des écosystèmes.

N’importe quel physicien ou chimiste se pose pourtant des questions. Premièrement, quelle que soit la méthode, il faut casser le schiste pour l’obliger à roter son gaz ou à baver son huile. L’agression mécanique reste la même, que le processus soit hydraulique ou « propanique ». Mais surtout, comme son nom l’indique, le fluopropane contient du fluor, un élément sans foi ni loi, qui se répand très vite dans les milieux souterrain, aquatique et aérien. Or, il faut savoir que le fluor compte parmi les substances les plus agressives et les plus toxiques qu’on connaisse (même si, à doses infinitésimales, il fortifie nos dents et nos os !).

Les produits fluorés grimpent, lentement mais sûrement, jusque dans la haute atmosphère où (à concurrence des produits chlorés) ils attaquent et détruisent l’ozone de notre fameuse couche protectrice.

Le pis reste à écrire : ce fluopropane qui servirait à extraire du sol des hydrocarbures que nous brûlerions en produisant du gaz carbonique à effet de serre, incarne lui-même l’un des plus puissants gaz à effet de serre de notre panoplie d’apprentis sorciers ! Son pouvoir de réchauffement climatique est 2 900 fois (deux mille neuf cent fois !) supérieur à celui du CO2

Méthode d’extraction « propre » ? Technique « écologique » de récupération des hydrocarbures ? Le dossier fait « pschitt » ! En adoptant la méthode « révolutionnaire » qu’il préconise, non seulement nous risquerions de revivre l’arnaque des « avions renifleurs » giscardiens ; mais nous nous garantirions un chaos climatique accéléré. Je préfère observer la vitesse à laquelle se développent, en Europe et dans le monde, les deux sources majeures d’énergie renouvelable qui existent sur la Terre : l’éolien et le solaire. Et justement, aujourd’hui, le vent souffle et le soleil illumine la montagne !

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Biodiversité : la passion de la vie, la froideur de la loi !

2 avril 2015

Quelques-unes de nos lois souffrent de n’être que de circonstance ou de réaction, mal pensées, mal balancées, bâclées, dictées par l’émotion de l’instant et l’urgence médiatique. Au contraire, la plupart des dispositions législatives concoctées par le Parlement restent désincarnées, verbeuses et distanciées.

Une loi sur la biodiversité vient d’être adoptée par l’Assemblée nationale. (Encore faudra-t-il qu’elle passe par la case Sénat sans trop de dégâts.) Elle appartient à la catégorie dominante des textes écrits par des représentants du peuple plus proches de l’ENA que des forêts, des montagnes et des mers ; dépouillés de chair, de cœur, de sentiments ou d’empathie. Elle parle de la diversité de la vie, mais on a l’impression que ceux qui l’ont accouchée n’imaginent même pas de quoi ils discutent. Qu’ils n’ont jamais approché un animal sauvage, écouté un chant d’oiseau, admiré les couleurs d’un papillon, humé le parfum d’une pivoine ou mâchonné un brin d’herbe…

L’un des temps « chauds » du débat a surgi à la faveur d’un amendement déposé par la rapporteuse du texte global, la députée socialiste Geneviève Gaillard, et sa collègue Laurence Abeille, du groupe Europe-Écologie-les-Verts. Cet alinéa réclamait que la France reconnaisse un « statut » aux animaux sauvages. Lorsqu’ils ne sont classés ni « chassables », ni « nuisibles », ni « protégés », ces derniers se trouvent relégués à l’état de « biens qui n’ont pas de maître » ou de « choses qui n’appartiennent à personne et dont l’usage est commun à tous ». L’amendement n’avait d’autre ambition que de rajouter un peu de cœur dans la généralité ou la sécheresse des textes. De souligner que les créatures sauvages sont douées de sensibilité ; et que, même si ces espèces n’entrent pas dans la catégorie des « espèces protégées », elles ne doivent pas être intentionnellement agressées, blessées, tuées, capturées, colportées, vendues ou achetées n’importe où et par n’importe qui.

C’était peu demander. C’était encore trop ! La ministre de l’Écologie, Ségolène Royal, mais aussi les députés présents, de UMP au Front de Gauche, se sont opposés à l’amendement. Bec et ongles. Griffes et dents… Ces nobles et froides personnes ont fait savoir qu’à leurs yeux, l’alinéa constituait un « cavalier législatif » susceptible d’exposer à des poursuites judiciaires les misérables chasseurs, les malheureux pêcheurs et les honnêtes gens qui traquent le renard, la fouine ou le ragondin du marais Poitevin. L’UMP Philippe Meunier a donné dans la finesse : « Si je prends mon véhicule et qu’une mouche se fracasse sur mon pare-brise, est-ce que je tue un animal sauvage ? » Le patron des députés Front de Gauche, André Chassaigne, s’est demandé si « la capture d’une truite à l’aide d’un hameçon triple pourra, demain, être considérée comme un sévice grave entraînant la condamnation du pêcheur ». C’est ainsi que le lobby de ceux qui tiennent les animaux pour des choses, des objets insensibles et purement matériels (les « animaux-machines » chers à Descartes) a réussi à préserver, une fois encore, ses pratiques les plus cruelles ou les plus barbares, comme le déterrage des renards ou des blaireaux, la capture des oiseaux à la glu ou à la tendelle, etc.

Le statut des animaux sauvages a donc été enterré… La future Agence française de la Biodiversité (AFB) verra le jour, en 2016, et comptera dans son sein quelque 1 200 agents de quatre organismes : l’Office national de l’Eau et des Milieux aquatiques (Onema), l’Atelier technique des Espaces naturels, l’Agence des aires marines protégées et les Parcs nationaux. Pour le reste, on ne bougera pas. Rien de neuf ni de positif pour la variété de la vie. Les chasseurs ont obtenu de rester en dehors de la structure : ils ont refusé d’en faire partie. L’Office national de la Chasse et de la Faune sauvage continuera de n’obéir qu’à lui-même.

Je désirais, quant à moi, une autre loi sur la biodiversité et le statut des « bêtes sauvages ». Je rêvais d’une loi d’amour et de passion, à tout le moins de proximité, de connivence, pourquoi pas de reconnaissance ou même de tendresse… J’aurais voulu qu’on exalte la variété des existences et des écosystèmes. Qu’on aime et qu’on protège la splendeur du vivant, son étrangeté, ses merveilles et ses secrets. Sa nécessité, bien sûr, puisque l’Homo sapiens, quoi qu’il imagine, décrète ou planifie, n’est qu’une fragile et éphémère parcelle du grand Tout, dont il dépend comme toutes les autres créatures.

PS. Dernière minute, bonne nouvelle : un amendement a été adopté, qui interdit les pièges à glu. Depuis le temps que nous luttons pour épargner cette cruelle agonie aux oiseaux et aux victimes collatérales de cette méthode de braconnage diabolique !

Plus préoccupant : l’Assemblée admet l’idée qu’à chaque fois qu’on voudra aménager (bétonner…) un écosystème préservé, il faudra « compenser » la perte de biodiversité en protégeant des fragments de nature équivalents. Ce dispositif existe déjà dans les plans locaux d’urbanisme (PLU), lorsque sont affectés des sites classés « Natura 2000 ». Mal engagée et mal conduite, la négociation compensatrice amène à de désastreux foutages de gueule !

 

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