Agriculture : une civilisation bascule

22 juillet 2015

Ils manifestent. Ils répandent du purin dans les rues. Ils bloquent les accès à Caen, au Mont-Saint-Michel, à Lascaux. Les petits éleveurs se battent : nombre de leurs exploitations (plus de vingt mille) sont en quasi-faillite. Dans notre société, toutes les catégories sociales sont « en colère » tour à tour. Pour les petits éleveurs, c’est justifié. Mais le malheur que dénoncent ces damnés de la terre n’est pas vraiment « la faute du gouvernement ». Il résulte de notre folie collective, et d’abord de l’égoïsme qui caractérise les industriels et les gros commerçants. L’agroalimentaire et les grandes surfaces…

Notre société pousse les paysans en général, les éleveurs en particulier, à s’engager dans une filière de production qui se referme sur eux comme un piège. Seuls s’enrichissent quelques nababs céréaliers ou betteraviers, dont le bras armé est la toute puissante FNSEA, conduite par Xavier Beulin, ce millionnaire aux 500 hectares, du reste président de Sofiprotéol (biodiesel, 5,5 milliards de chiffre d’affaires en 2009,  « en situation de rente » selon la Cour des comptes).

On voit monter la jacquerie. Les « petits » en ont marre de se faire essorer, pressurer, surexploiter par les négociants de l’agroalimentaire, qui leur achètent leurs produits trois fois rien, et les revendent avec un juteux bénéfice à la grande distribution, laquelle se bourre les poches en abreuvant les consommateurs de publicités sans vergogne : « Qui est le moins cher ? C’est Leclerc ! », « Avec les Mousquetaires, tous unis contre la vie chère »… Après avoir été contraints de baisser et de baisser encore leurs prix, les petits producteurs en viennent à vendre à perte. Les voilà exsangues, pieds et poings liés devant leur banquier…

Nous autres, les écologistes, les vrais amis de la paysannerie et de la terre nourricière, nous avions décrit d’avance ce désastre. Les technocrates nous ont traités de « passéistes » et répondu que les gains de productivité et la concentration des exploitations agricoles seraient, à terme, bénéfiques aux agriculteurs. On voit le résultat.

Lorsque j’étais enfant, dans les années 1950, au hameau de Tincave (commune de Bozel, Savoie), j’aidais aux travaux des champs. En ce temps-là, les enfants bossaient dur après l’école ! Mon grand-père avait des chèvres, des moutons, un cochon, des lapins, des poules et une dizaine de vaches (des tarines aux yeux maquillés de noir)… Nous faisions les foins : c’est tout ce que le bétail aurait à manger en hiver (les agronomes actuels appellent cela l’« autosuffisance alimentaire »). Nous conduisions les vaches à l’alpage en été. Nous portions le lait à la « cave » où le « fruitier » fabriquait les « tommes » (les fromages de beaufort…). J’ai appris à traire (à la main : aucune machine disponible), j’ai sorti le fumier de l’étable à la fourche, j’ai aidé des vaches à faire le veau, j’ai gardé le troupeau dans la montagne dès l’âge de cinq ans, sous la responsabilité d’un « grand » de huit ans…

Telle fut la grande civilisation de l’élevage et de l’agriculture, que les Homo sapiens ont inventée à la fin de la dernière glaciation, voici dix mille ans. Les plantes cultivées et les animaux domestiques ont offert à nos pères du Néolithique une sécurité alimentaire que n’avaient pas les cueilleurs-chasseurs de Cro-Magnon. La civilisation paysanne s’est développée sous la forme de petites exploitations familiales. Une année bonne et l’autre non… Peu de choses ont changé, de l’Antiquité et du Moyen Âge jusqu’au milieu du XXe siècle.

C’est alors que tout a basculé – certes, pas en un jour, mais très vite. L’agriculture et l’élevage sont devenus industriels. On a injecté dans la filière alimentaire (et dans celle des autres produits agricoles : coton, agrocarburants, etc.) de faramineuses quantités d’énergie (grâce aux machines agricoles) et d’« intrans » : engrais chimiques, pesticides ravageurs et antibiotiques. La nouveauté du XXIe siècle est déjà, et sera de plus en plus, constituée par les OGM – les organismes génétiquement modifiés.

Désormais, l’alternative est simple. Continuer ainsi ou rebasculer dans l’autre sens – mais en déployant les trésors de notre intelligence pour réussir la mutation.

Si nous persistons dans la logique industrielle, les petits producteurs sont morts. Comment pourraient-ils résister aux prix de la viande de mouton pratiqués par les Néo-Zélandais, les Australiens ou les Argentins ? (En l’occurrence, ce n’est pas la prédation « du » loup qui pose problème !) Comment pourraient-ils entrer en compétition avec les prix du lait, du biftèque ou du méthane permis par les « fermes aux mille vaches » allemandes ou danoises ? Comment s’en sortiraient-ils, face aux veaux aux hormones américains (nourris de tourteaux de soja transgénique), aux volailles des « poulaillers aux trente mille poulets » hollandais ?

L’une des conséquences majeures de cette obstination à mal faire serait que nous aggraverions la catastrophe écologique en cours. Le « petit prix » que permettent les élevages colossaux (et les immenses cultures) n’est possible que parce qu’il est compensé par un coût caché, que déboursent tous les citoyens consommateurs. Je veux parler de la pollution de l’air, de la terre et de l’eau, et des maladies chroniques ou aiguës qui s’ensuivent. Je veux parler des invasions d’algues vertes sur les plages, de la part de plus en plus élevée de l’assainissement dans les factures d’eau, ou du réchauffement climatique, dont les gros élevages à viande sont coresponsables. Je veux parler, encore, de l’effondrement de la biodiversité, lui aussi largement imputable à l’agriculture intensive…

La seule autre issue possible – l’autre branche de l’alternative – est celle qui redonne vie à l’agriculture « bio » de nos parents et de nos grands-parents, mais qui utilise la science pour en améliorer les méthodes et les rendements. La petite et la moyenne agricultures « bio », ou proches du « bio », constituent l’avenir de l’humanité. Elles respectent les grands cycles (de l’eau, du carbone, de l’humus, etc.) dont dépendent toutes les créatures, Homo sapiens inclus. Elles sont génératrices d’emplois, au contraire de l’agriculture industrielle qui ne cesse d’en détruire. Elles conditionnent la perpétuation et la qualité de nos produits du terroir, de notre cuisine, de nos goûts, de nos parfums, de nos savoir faire et de nos plaisirs.

Les terres agricoles sont aujourd’hui dévorées par l’urbanisation, les pollutions et les agrocarburants (ou « nécrocarburants ») qui prennent la place des cultures vivrières. Elles sont amputées par le réchauffement climatique : désertification dans les contrées sèches, salinisation dans les deltas, montée générale du niveau de la mer. Elles disparaissent à une vitesse inquiétante, partout dans le monde, y compris dans les pays riches, et alors que la population humaine ne cesse d’augmenter.

Nous avons besoin de nos paysans et de nos éleveurs (même si nous devons aussi manger moins de viande pour des raisons diététiques et écologiques). Je rêve que nous réussissions à maintenir les grands équilibres de nos sociétés et ceux de notre biosphère, c’est-à-dire à concilier le souvenir de mon enfance à la montagne et l’avenir de mes petits-enfants où qu’ils habitent. Puisque nous devons à nouveau faire basculer la civilisation, je souhaite que ce soit du côté de ce qui est durable et bon. Du côté de la vie !

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Nicolas Sarkozy, capitaine de pédalier

20 juillet 2015

L’ancien président de la République fait le malin dans Le Parisien magazine (17 juillet 2015). Il prend la pose sur son vélo. Il fait admirer ses mollets crispés par l’effort. Le journal l’installe en couverture. Sous-titres accrocheurs : « Nicolas Sarkozy nous raconte ses Grandes Boucles. Ses confidences de fou du vélo. Ses souvenirs d’ado fan du tour. Ses records perso. Son plaidoyer pour Armstrong. » Le gros titre proclame la gloire de ce chevalier du dérailleur et du boyau réunis : « Moi, je suis un grimpeur ! »

On a compris : Sarko se lance dans l’escalade du col de l’Élysée 2017 ! On jurerait un plan com’ à la Bernard Tapie, lorsque celui-ci animait une émission de gym’ tonic le matin, à la télé (« Et un, et deux, et trois…). Ou une mise en scène à la Vladimir Poutine, offert à l’admiration des foules en judoka, en hockeyeur ou en explorateur des immensités de la Sibérie, torse nu sur son cheval sauvage…

Nicolas Sarkozy aime le vélo : grand bien fasse à ses cuisses, à son souffle et à ses artères. Mais il n’est pas venu faire la « Une » du Parisien magazine pour vanter les vertus d’un sport que la médecine recommande. Le gros titre n’aurait pas dû être : « Moi, je suis un grimpeur ! », mais : « Moi, je suis un hâbleur ! » Sarkozy ne recherche qu’un but : nous démontrer qu’il est le meilleur, là comme ailleurs. Très vite, son propos se déchaîne. L’ancien président assure qu’il a changé et qu’il se maîtrise. Mais le naturel revient au sprint.

Le battu du Tour de France… pardon, de l’élection présidentielle de 2012, s’énerve. Il se vante. Il s’écoute récrire l’Histoire. Le voilà qui vole au secours du Tour de France comme il avait sauvé l’Europe, l’Iraq, la Libye, le monde entier pendant la crise financière. L’épreuve reine du cyclisme est-elle menacée par des soupçons de dopage du « maillot jaune » ? Il la défend bec et ongles, comme il l’avait fait (rappelle-t-il) en 1998, lors de l’affaire Festina et du scandale Richard Virenque, aidé chimiquement « à l’insu de son plein gré ». Sarkozy avait alors (raconte-t-il) appelé au téléphone le directeur de l’épreuve, Jean-Marie Leblanc, pour lui annoncer qu’il allait batailler à son côté, parce que « le Tour, on n’y touche pas ! ».

Où le propos devient savoureux, c’est quand l’ex-président de la France se prend lui-même, ou se peint dans ce rôle, pour un coureur de haut niveau. Nicolas Sarkozy donne à son personnage l’apparence d’un sportif accompli, d’un géant de la route, d’un rouleur infatigable, d’un roi de la montagne et d’un maître du sprint. Il est Anquetil : il refuse d’incarner Poulidor. Ses égaux se nomment Eddy Merckx ou Bernard Hinault. Il prend le parti des tricheurs les plus contestés, à commencer par Lance Armstrong, ce septuple vainqueur du Tour, déchu de ses titres pour les avoir gagnés en pédalant à l’EPO…

L’ancien président de la République s’expose au peuple ébaubi comme un prince du guidon, un expert du dérailleur, un chef de peloton doté de qualités athlétiques sans égales, du moins parmi ses rivaux politiques. Son vélo porte son nom. Sarkozy est plus fort que ses gardes du corps : « Les policiers qui me rejoignent en août s’entraînent en juillet », révèle-t-il. Notre champion triomphe dans le sport comme il prend l’UMP : par surprise ; dans une échappée solitaire ; contre la montre ; ou au meilleur sur la ligne d’arrivée… Le géant de la route ne se sent plus. Il plane dans les cols comme Federico Bahamontes, « l’Aigle de Tolède ». Il escalade le Tourmalet comme il fonde « Les Républicains » : dans la façon d’un Fausto Coppi de légende. Il maîtrise son calendrier politique avec la même capacité calculatrice et le même sens du tempo qu’un Jacques Anquetil, athlète au « chrono dans les jambes » lors des épreuves contre la montre.

Notre héros ne lésine sur aucune vantardise. « Je brûle, calcule-t-il, de 1 700 à 1 800 calories par sortie. » « Je fais attention à ma ligne » (tandis que « mon ami » Richard Virenque « s’est épaissi au niveau des épaules »). Nicolas Sarkozy a conscience que de tels exploits sont risqués. Il a un cœur, il songe à sa famille. Lorsqu’un cycliste tombe dans une étape, il pense immédiatement à Carla : « Je prie pour que ma femme ne voie pas ces images, elle est angoissée quand je sors à vélo. »

Nicolas Sarkozy a tout vu, dans le cyclisme, comme en politique nationale ou internationale. Il est le meilleur dans la montée de l’Alpe d’Huez, comme il est convaincu qu’il finira vainqueur aux prochaines présidentielles. Il parle de lui comme d’un leader que nul ne conteste. Il donne le départ, il grimpe la côte à 7 pour 100, il roule comme Eddy Merckx, il escalade comme Armstrong au meilleur de son dopage, il dévale les lacets comme Laurent Fignon, il sprinte comme Mark Cavendish, il s’envole à l’arrivée, bref il mérite davantage de bouquets de fleurs que n’a pu en recevoir Bernard Hinault.

Bien entendu, cette hagiographie de Sarkozy par lui-même a un but : déglinguer ses concurrents dans la course à l’Élysée, qu’il s’agisse de ses « amis » politiques (le « vieux » Alain Juppé, bien incapable de monter l’Aubisque ; le « mou » François Fillon, qui fut son Poulidor pendant cinq ans) ou de ses ennemis déclarés, à commencer par cet imposteur de François Hollande, lequel fait semblant d’aimer le Tour mais le déteste ; lequel ne surveille pas sa ligne et ça se voit ; lequel n’a pas d’épouse officielle à terroriser dans le Galibier ; lequel, au fond, abhorre « les valeurs véhiculées par les cyclistes : le travail, l’effort, le courage, la proximité, aller au bout de la souffrance ».

En couverture et dans les colonnes du Parisien magazine, Nicolas Sarkozy se prend pour le caïd du peloton. On comprend le but de cette surexposition vantarde et ridicule : l’ancien chef de l’État redoute de rester l’ancien chef de l’État. Il a créé son nouveau parti politique, Les Républicains, non pour faire oublier une histoire de dopage, mais pour tenter d’enterrer des casseroles. Des affaires… Bettencourt, sondages de l’Élysée, Tapie, Bygmalion, d’autres encore… C’est dans ces étapes politico-judiciaires que Sarkozy risque de déraper comme un cycliste sur les gravillons ; de tomber dans un virage du puy de Dôme ; ou d’être victime d’une chute collective à l’arrivée de l’ultime étape, à une encablure de l’Arc de Triomphe…

Nicolas Sarkozy utilise le Tour de France, son vocabulaire et sa légende pour tenter de se rebâtir une crédibilité politique, et de réendosser le maillot jaune. Mais sa démonstration vaniteuse et puérile le dessert plus qu’elle ne le dope. Jean-Luc Mélenchon traita un jour François Hollande de « capitaine de pédalo ». La formule fit mouche. Je la change à peine : dans son escalade du col de l’Élysée, Nicolas Sarkozy n’est rien d’autre qu’un capitaine de pédalier.

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Loups, requins, serres d’Auteuil : détruisons au plus vite tout ce qui est beau !

 

9 juin 2015

L’humanité triomphe. Elle gagne, s’étale, prend la place. Elle élimine ce qui la dérange sur la planète, voire ce qui a la simple audace d’exister. Elle tolère quelques végétaux et animaux si c’est pour les manger ou les asservir à ses activités économiques ; pour en faire des attractions touristiques ou des jouets familiers ; pour les torturer dans une arène ou un cirque ; pour les dépouiller de leurs plumes, de leurs défenses ou de leur fourrure…

Toute autre présence de ces « étrangers » (y compris celle des Homo sapiens immigrés) est tenue pour une agression, à laquelle nous répondons avec nos armes de destruction quotidienne. Nous éliminons. Nous traquons. Nous déterrons. Nous « effarouchons » (ah ! la belle litote, pour une balle en plein cœur !). Nous « prélevons » pour équilibrer le milieu. Nous luttons contre les « envahisseurs » que nous voyons immanquablement « pulluler » ou « grouiller », alors que nombre de ces espèces sont menacées d’extinction. Nous continuons d’inscrire quantité de « nuisibles » sur des listes écologiquement absurdes et humainement atroces, mais grâce auxquelles nous offrons à nos chasseurs et à nos cracheurs de pesticides un permis de tuer à perpétuité.

Dans une seule journée de la semaine dernière, j’ai appris qu’en Tanzanie, les populations d’éléphants se sont effondrées de 103 000 à 43 000 sujets en cinq ans ; que le rhinocéros noir d’Afrique de l’Ouest est officiellement éteint ; que les requins continuent d’être pêchés dans toutes les mers pour leurs ailerons ou leur foie, et éliminés parce qu’ils gênent les baigneurs et les surfeurs ; que 120 000 antilopes saïgas d’Asie centrale sont mystérieusement mortes en trois semaines au Kazakhstan, certains disent de pollution chimique ou nucléaire…

J’enregistre la litanie de ces désastres. Or, dans le même temps, de quoi les journaux (radio, télé, Internet ou papier) forment-ils leurs gros titres ? Ils mettent à la « Une » les déclarations fumeuses d’un berger de 16 ans, nommé Romain Ferrand. Celui-ci affirme avoir été « menacé » dans la forêt de la Blanche, près de Seyne-les-Alpes, par une meute de loups. Le jeune homme dit avoir observé ces prédateurs en pleine nuit, quoique sans lampe. Il a vu « luire leurs yeux jaunes », et les fauves « couraient à une vitesse phénoménale »…

J’ai l’impression de relire les « témoignages » hallucinés de certains habitants du Gévaudan, à l’époque de la « Bête ». L’adolescent aurait compté treize de ces animaux diaboliques, qu’il aurait pourtant mis en fuite d’un simple coup de fusil tiré en l’air… Sur le site du journal La Provence, le journaliste de service transmue l’histoire en délire : « Il a échappé au pire : encerclé par la meute, Romain Ferrand a dû tirer pour s’en sortir ! » Quasiment un héros de roman d’aventures dans le Grand Nord ! Je rappelle que le précédent « cas » supposé d’attaque de loup contre un humain s’est déroulé en 2001, dans le Mercantour. Lui aussi a fait les gros titres. C’était une affabulation : l’éleveur était tombé dans un éboulis, et avait tenté de faire croire que ses blessures étaient dues aux crocs de la « bête féroce ».

En France, en tout et pour tout, ne vivent que 300 loups. Ces animaux n’ont pas été réintroduits par un quarteron d’écolos irresponsables, mais sont venus d’eux-mêmes dans notre pays, en 1992, depuis l’Italie où ils étaient protégés, en franchissant la crête alpine qui sépare l’Argentera du Mercantour. On dénombre (chiffres ronds) plus d’un millier de ces animaux en Italie, 2 000 en Espagne et 2 500 en Roumanie. Ces « fauves » ne causent guère de souci dans ces derniers pays, où les troupeaux sont correctement gardés. En France, ils servent de prétexte à certains potentats locaux, plutôt à droite sur l’échiquier politique, pour ne rien faire en faveur des éleveurs, et attiser des passions plus efficaces que la raison pour gagner les élections.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’on voie des préfets ou des maires prendre des arrêtés illégaux, où figurent des « quotas » de loups  à fusiller, piéger ou empoisonner, et jusqu’au cœur du parc national des Écrins. Rien de surprenant, dans ces conditions, à ce que le nombre des « prélèvements » autorisés, pour l’ensemble du pays, fasse un bond de 24 sujets pour la campagne 2013-2014, à 36 pour la campagne 2014-2015 (projet gouvernemental). Une augmentation de 50% : mais en un an, la population de l’espèce n’a pas crû dans cette proportion…

En France, nous tuons des loups dont l’espèce est protégée par la Convention européenne de Berne, que nous avons signée. Ce pourrait être pis ! L’obsession assassine des autorités et de leurs bras armés, les lieutenants de louvèterie (une institution fondée par Charlemagne !), se heurte au travail des associations de protection de la nature, lesquelles (pour le coup) hurlent à juste titre avec les loups, et attaquent en justice chaque texte abusif. Merci Ferus (qui m’a fait l’honneur d’être son vice-président) ! Merci l’Aspas, le WWF et les autres !

Les humains sont partout pétris des mêmes peurs et des mêmes préjugés. Ce qui arrive aux loups n’est qu’un exemple de l’ignorance et de la violence qui caractérisent notre espèce, laquelle continue néanmoins à se prétendre la plus sage. La vérité est assez dure à formuler. Au fond, nous ne supportons pas la beauté sauvage, celle qui nous précède et (probablement) nous survivra… Nous sommes, sinon heureux, du moins recadrés et rassurés dans l’univers de l’artifice, du béton, du macadam, de la bagnole, de la malbouffe et de la pollution.

Quelques exemples supplémentaires ?

À la Réunion, l’hystérie ne se calme pas. Les autorités autorisent la mise à mort de nombreux requins tigres et bouledogues afin de « sécuriser » les lieux de baignade et les « spots » de surf. Sous prétexte que ces prédateurs sont attirés par les poissons des zones protégées de l’océan, certains ennemis des squales vont jusqu’à exiger qu’on détruise à la dynamite et au cyanure la splendide réserve marine de l’île, qui fut si longue et difficile à créer !

En métropole, des chasseurs, appuyés par leurs édiles, ont récemment lancé de nouvelles battues au renard – ce « nuisible » qui attrape et mange environ 10 000 campagnols par an ; et ne « vole » à peu près aucune poule… D’autres Nemrods de sous-préfecture préfèrent massacrer le corbeau – ce « nuisible » qui incarne aussi le plus intelligent des oiseaux. Sur la côte atlantique, on élimine non seulement les « nuisibles » cormorans amateurs (comme nous) de poissons, mais les « nuisibles » ibis, que les ornithologues qualifient plutôt de rarissimes. Ailleurs, d’autres obsédés de la gâchette continuent de déterrer le blaireau – ce « nuisible » qu’ils asphyxient au fond de son trou avec ses petits, et dont ils oublient qu’il joue un rôle éminent dans l’équilibre de la forêt…

Si j’étais plus méchant que de nature envers mon espèce, j’écrirais que l’homme n’aime que ce qui lui est « utile » selon les critères de l’économie marchande. Il tient en horreur le loup, l’ours, le requin, le dauphin, le crocodile ou l’éléphant parce qu’il ne goûte que ce qu’il a créé, perverti et sali lui-même. Raison pour laquelle il déteste également les étoiles du ciel… En formulant cela, je reste encore indulgent. La preuve ? À Paris, nos prédécesseurs avaient bâti un joyau d’architecture qu’ils avaient rempli d’orchidées, de broméliacées et d’autres fleurs du monde entier, lesquelles nous font l’offrande de la magnificence de leurs corolles et de la subtilité de leurs parfums. Ils avaient nommé cet édifice « les Serres d’Auteuil ». Or, les autorités s’apprêtent à détruire une partie de ce trésor botanique pour augmenter la superficie des terrains de tennis de Roland-Garros.

« Tchip ! Tchop !… Tchip ! Tchop !… Trente-quarante !… Jeu, set et match !… » Vous parlez d’une esthétique et d’une poésie ! Mais il en va ainsi dans notre civilisation : quiconque détruit la nature et la beauté du monde gagne le droit de rebaptiser son œuvre « progrès ».

 

 

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Avec l’association Ferus : protégeons nos frères prédateurs !

19 mai 2015

L’ours, le loup, le lynx et les autres !

Les « féroces », les « méchants », les « mangeurs d’hommes », les « dévorateurs de troupeaux », en vérité, les mal-aimés, les indomptables, les images de la variété de la vie, les plus beaux symboles de la liberté ! Ils ont besoin de nous. Nous avons besoin d’eux. Ils sont en péril. Nous blessons à mort notre espèce en les faisant disparaître…

Le 9 mai dernier, je participe à l’assemblée générale de l’association Ferus, à Laguiole, dans l’Aubrac. Ce vaste plateau volcanique, à 1 000 mètres d’altitude, mérite son surnom de « le Pays en plein ciel ». Entre les rocs de basalte noir, s’étalent des immensités d’herbes nouvelles, piquetées de pulsatilles violet sombre, de jonquilles solaires et de narcisses des poètes parfumés comme des fragments de paradis.

Dans la salle de réunion, les militants sont studieux. Le président, Jean-François Darmstaedter, expose son rapport moral. Les responsables des réseaux locaux évoquent le travail réalisé dans leur secteur. Le trésorier, Jean-Baptiste Lanaspèze, présente avec humour la façon dont, comme toutes les autres associations de défense de la nature, Ferus tente de s’en sortir, nonobstant la réduction des aides publiques et l’hostilité de nombre de politiciens, plus prompts à soutenir les actes délictueux des chasseurs et des saccageurs de l’environnement, que le travail des amis des espèces sauvages et de leurs écosystèmes.

L’assemblée de Ferus me demande de devenir membre du Conseil d’administration. Le lendemain, ce dernier me propose d’être nommé vice-président. Dans les deux cas, j’accepte avec enthousiasme et je rends grâces aux militants pour l’honneur qu’ils me font.

Ferus prend résolument et fièrement la défense de la faune sauvage, notamment les trois grands prédateurs de notre zone métropolitaine : l’ours, le loup et le lynx. Tous ces animaux, à des degrés divers, sont menacés par la folie bétonneuse, la rage chasseresse et la bêtise destructrice de notre espèce. Il est temps de changer cet état d’esprit. Pour apporter ma pierre à l’édifice des bâtisseurs de meilleurs rapports entre l’homme et la nature, je rédige aujourd’hui cette adresse aux responsables et aux militants de Ferus, et je l’intitule : « Merci pour ce que vous faites ! »

Partout dans le monde, les espèces sauvages sont malmenées, attaquées, piégées, empoisonnées, vendues en captivité ou sur les marchés de brousse, abattues au fusil ou à la kalachnikov, éliminées avec une sorte de fureur obsessionnelle. En France, des voix remplies de haine s’élèvent pour que soient massacrés les loups, les lynx ou les ours des Pyrénées. Hélas, les autorités de l’État, poussées par quelques politiciens à courte vue, quelques éleveurs et des chasseurs braillards, autorisent ce que jamais je n’aurais cru possible : des « prélèvements », des « tirs d’effarouchement » (ah ! ces litotes !) d’espèces protégées jusque dans nos parcs nationaux !

Les victimes de cet holocauste sont nécessaires à l’équilibre des grands milieux naturels. Ce sont des espèces « clés de voûte », dont dépendent des centaines d’autres, et qui assurent la solidité des chaînes alimentaires et la stabilité des écosystèmes…

Il y a plus important : ces animaux superbes font partie de nos rêves. Comment chiffrer, pour l’enfant, l’importance de savoir que le loup du Petit Chaperon rouge trotte encore « pour de vrai » dans la forêt ? Comment les petits Inuits accéderaient-ils à leur mythologie si l’ours polaire, le narval, le requin du Groenland et le phoque venaient à manquer ? Comment les gamins de l’Inde comprendraient-ils le Ramayânâ s’il n’existait plus ni éléphants d’Asie, ni tigres (Shere Khan), ni ours lippus (Baloo !), ni cobras à lunettes ? Pour les petits Africains, que signifieraient les histoires racontées par le griot, sous le baobab, sans l’éléphant d’Afrique, le crocodile, la panthère et le lion ?

En anéantissant les grands prédateurs et les grands herbivores, ainsi que la faune et la flore qui leur sont associées, nous ferions disparaître des créatures indispensables à l’équilibre de notre planète. Nous nous priverions d’espèces uniques et merveilleuses, que l’évolution darwinienne a forgées et perfectionnées durant des millénaires.

En détruisant ces splendeurs qui, parfois, nous blessent ou nous tuent, nous perdrions bien davantage. Nous nous couperions des racines mêmes de notre culture. Nous interdirions à nos enfants des spectacles de nature sublimes, mais nous les isolerions surtout de la plupart de nos récits mythologiques, de nos romans, de nos peintures, de nos films, de nos BD et de nos plus beaux poèmes.

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Gaz de schiste : rien de neuf au rapport !

8 avril 2015

On nous cache tout, on ne nous dit rien. Mais les médias se précipitent sur l’info : lorsqu’il était ministre, Arnaud Montebourg aurait dissimulé, et laisserait redécouvrir aujourd’hui, l’existence d’un rapport « révolutionnaire ». Selon ce document, on pourrait extraire « proprement » les gaz et les huiles de schiste en utilisant une autre méthode que la fracturation hydraulique.

Je passe sur l’aspect politique ou politicien de l’exhumation de ce texte : François Hollande et Manuel Valls auraient demandé à Montebourg d’enterrer le rapport pour ne pas fâcher les écologistes, et leur laisser entrouverte la porte du gouvernement. Je laisse juger de la hauteur de vue des commentateurs qui proposent ce genre de « décryptage ». J’écoutais, ce matin, l’émission « Choisissez votre camp » animée par Valérie Expert, sur LCI. J’étais sidéré que les invités s’en tiennent à ce niveau d’analyse. J’étais encore plus abasourdi par les propos de l’un des invités, qui disait avoir visité les champs d’exploitation de gaz de schiste au Dakota, et n’y avoir observé aucune atteinte à l’environnement. J’avais l’impression d’écouter un journaliste des années 1950 ou 1960, de retour d’une visite organisée dans un soviet de Brejnev  ou une commune populaire de Mao, et en train d’assurer qu’il n’avait croisé là que des habitants heureux de vivre et opulents !

J’en viens au fond. Est-ce qu’une innovation aussi prodigieuse que celle que recèlerait le fameux rapport oublié au ministère du Redressement productif, aurait pu demeurer ignorée du reste des humains ? Est-ce que le monde industriel et financier ne se serait pas jeté dessus, et ne l’aurait pas essayée et adoptée ? Est-ce que les industriels américains, chinois, russes, européens, arabes ou autres, n’auraient pas testé le procédé en vraie grandeur ? Est-ce qu’en cas de succès, ils ne l’auraient pas aussitôt décliné en dollars ? J’ai l’esprit trop imprégné par l’universalité de la science pour imaginer un instant que le « secret » aurait pu ne jamais quitter la France ! À la vérité, l’épisode me rappelle étrangement celui des « avions renifleurs » de pétrole, dans lequel l’ancien président de la République Valéry Giscard d’Estaing s’était laissé embarquer – et ridiculiser !

Quelle que soit la méthode, l’extraction des gaz ou des huiles de schiste requiert la fracturation de la roche mère. Il faut créer des fissures pour libérer les bulles de carburant prisonnières du minéral. Quelques petites fentes ne suffisent pas : on a besoin de vrais « tuyaux », grâce auxquels on puisse pomper à l’échelle industrielle les produits à revendre et à brûler. Il n’existe pas d’autre solution que de faire craquer violemment la couche sédimentaire. Nul ne peut songer un instant que la circulation des eaux souterraines, dont nous dépendons dans toutes nos activités de surface, ne s’en trouve pas affectée.

Le problème particulier de la fracturation hydraulique est qu’on l’obtient (comme son nom l’indique) grâce des injections d’eau. De l’eau chaude et sous pression, qu’on « enrichit » de nombreux produits chimiques afin d’éviter que les fissures ne se bouchent… Bon courage à qui ose boire à la source !

La méthode « révolutionnaire » évoquée dans le texte « enterré » remplace l’eau chaude par un gaz à base de propane. Non pas le propane lui-même, très inflammable, et donc dangereux en cas de fuite, mais un dérivé de celui-ci, le fluopropane. Plus précisément, l’heptafluopropane. Le rapport, désormais « déterré », ne trouve à cette molécule que des avantages : non seulement elle serait inoffensive pour l’homme, la flore et la faune, mais elle respecterait l’intégrité du sol, des eaux souterraines et de l’ensemble des écosystèmes.

N’importe quel physicien ou chimiste se pose pourtant des questions. Premièrement, quelle que soit la méthode, il faut casser le schiste pour l’obliger à roter son gaz ou à baver son huile. L’agression mécanique reste la même, que le processus soit hydraulique ou « propanique ». Mais surtout, comme son nom l’indique, le fluopropane contient du fluor, un élément sans foi ni loi, qui se répand très vite dans les milieux souterrain, aquatique et aérien. Or, il faut savoir que le fluor compte parmi les substances les plus agressives et les plus toxiques qu’on connaisse (même si, à doses infinitésimales, il fortifie nos dents et nos os !).

Les produits fluorés grimpent, lentement mais sûrement, jusque dans la haute atmosphère où (à concurrence des produits chlorés) ils attaquent et détruisent l’ozone de notre fameuse couche protectrice.

Le pis reste à écrire : ce fluopropane qui servirait à extraire du sol des hydrocarbures que nous brûlerions en produisant du gaz carbonique à effet de serre, incarne lui-même l’un des plus puissants gaz à effet de serre de notre panoplie d’apprentis sorciers ! Son pouvoir de réchauffement climatique est 2 900 fois (deux mille neuf cent fois !) supérieur à celui du CO2

Méthode d’extraction « propre » ? Technique « écologique » de récupération des hydrocarbures ? Le dossier fait « pschitt » ! En adoptant la méthode « révolutionnaire » qu’il préconise, non seulement nous risquerions de revivre l’arnaque des « avions renifleurs » giscardiens ; mais nous nous garantirions un chaos climatique accéléré. Je préfère observer la vitesse à laquelle se développent, en Europe et dans le monde, les deux sources majeures d’énergie renouvelable qui existent sur la Terre : l’éolien et le solaire. Et justement, aujourd’hui, le vent souffle et le soleil illumine la montagne !

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Biodiversité : la passion de la vie, la froideur de la loi !

2 avril 2015

Quelques-unes de nos lois souffrent de n’être que de circonstance ou de réaction, mal pensées, mal balancées, bâclées, dictées par l’émotion de l’instant et l’urgence médiatique. Au contraire, la plupart des dispositions législatives concoctées par le Parlement restent désincarnées, verbeuses et distanciées.

Une loi sur la biodiversité vient d’être adoptée par l’Assemblée nationale. (Encore faudra-t-il qu’elle passe par la case Sénat sans trop de dégâts.) Elle appartient à la catégorie dominante des textes écrits par des représentants du peuple plus proches de l’ENA que des forêts, des montagnes et des mers ; dépouillés de chair, de cœur, de sentiments ou d’empathie. Elle parle de la diversité de la vie, mais on a l’impression que ceux qui l’ont accouchée n’imaginent même pas de quoi ils discutent. Qu’ils n’ont jamais approché un animal sauvage, écouté un chant d’oiseau, admiré les couleurs d’un papillon, humé le parfum d’une pivoine ou mâchonné un brin d’herbe…

L’un des temps « chauds » du débat a surgi à la faveur d’un amendement déposé par la rapporteuse du texte global, la députée socialiste Geneviève Gaillard, et sa collègue Laurence Abeille, du groupe Europe-Écologie-les-Verts. Cet alinéa réclamait que la France reconnaisse un « statut » aux animaux sauvages. Lorsqu’ils ne sont classés ni « chassables », ni « nuisibles », ni « protégés », ces derniers se trouvent relégués à l’état de « biens qui n’ont pas de maître » ou de « choses qui n’appartiennent à personne et dont l’usage est commun à tous ». L’amendement n’avait d’autre ambition que de rajouter un peu de cœur dans la généralité ou la sécheresse des textes. De souligner que les créatures sauvages sont douées de sensibilité ; et que, même si ces espèces n’entrent pas dans la catégorie des « espèces protégées », elles ne doivent pas être intentionnellement agressées, blessées, tuées, capturées, colportées, vendues ou achetées n’importe où et par n’importe qui.

C’était peu demander. C’était encore trop ! La ministre de l’Écologie, Ségolène Royal, mais aussi les députés présents, de UMP au Front de Gauche, se sont opposés à l’amendement. Bec et ongles. Griffes et dents… Ces nobles et froides personnes ont fait savoir qu’à leurs yeux, l’alinéa constituait un « cavalier législatif » susceptible d’exposer à des poursuites judiciaires les misérables chasseurs, les malheureux pêcheurs et les honnêtes gens qui traquent le renard, la fouine ou le ragondin du marais Poitevin. L’UMP Philippe Meunier a donné dans la finesse : « Si je prends mon véhicule et qu’une mouche se fracasse sur mon pare-brise, est-ce que je tue un animal sauvage ? » Le patron des députés Front de Gauche, André Chassaigne, s’est demandé si « la capture d’une truite à l’aide d’un hameçon triple pourra, demain, être considérée comme un sévice grave entraînant la condamnation du pêcheur ». C’est ainsi que le lobby de ceux qui tiennent les animaux pour des choses, des objets insensibles et purement matériels (les « animaux-machines » chers à Descartes) a réussi à préserver, une fois encore, ses pratiques les plus cruelles ou les plus barbares, comme le déterrage des renards ou des blaireaux, la capture des oiseaux à la glu ou à la tendelle, etc.

Le statut des animaux sauvages a donc été enterré… La future Agence française de la Biodiversité (AFB) verra le jour, en 2016, et comptera dans son sein quelque 1 200 agents de quatre organismes : l’Office national de l’Eau et des Milieux aquatiques (Onema), l’Atelier technique des Espaces naturels, l’Agence des aires marines protégées et les Parcs nationaux. Pour le reste, on ne bougera pas. Rien de neuf ni de positif pour la variété de la vie. Les chasseurs ont obtenu de rester en dehors de la structure : ils ont refusé d’en faire partie. L’Office national de la Chasse et de la Faune sauvage continuera de n’obéir qu’à lui-même.

Je désirais, quant à moi, une autre loi sur la biodiversité et le statut des « bêtes sauvages ». Je rêvais d’une loi d’amour et de passion, à tout le moins de proximité, de connivence, pourquoi pas de reconnaissance ou même de tendresse… J’aurais voulu qu’on exalte la variété des existences et des écosystèmes. Qu’on aime et qu’on protège la splendeur du vivant, son étrangeté, ses merveilles et ses secrets. Sa nécessité, bien sûr, puisque l’Homo sapiens, quoi qu’il imagine, décrète ou planifie, n’est qu’une fragile et éphémère parcelle du grand Tout, dont il dépend comme toutes les autres créatures.

PS. Dernière minute, bonne nouvelle : un amendement a été adopté, qui interdit les pièges à glu. Depuis le temps que nous luttons pour épargner cette cruelle agonie aux oiseaux et aux victimes collatérales de cette méthode de braconnage diabolique !

Plus préoccupant : l’Assemblée admet l’idée qu’à chaque fois qu’on voudra aménager (bétonner…) un écosystème préservé, il faudra « compenser » la perte de biodiversité en protégeant des fragments de nature équivalents. Ce dispositif existe déjà dans les plans locaux d’urbanisme (PLU), lorsque sont affectés des sites classés « Natura 2000 ». Mal engagée et mal conduite, la négociation compensatrice amène à de désastreux foutages de gueule !

 

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La Calypso : un destin…

13 mars 2015

On dirait qu’elle a une âme. On jurerait qu’elle pleure. La Calypso vibre, craque et geint. Elle plonge dans des creux d’enfer, puis lève le nez au ciel en secouant son écume comme un cheval cabré. Elle roule bord sur bord, tangue et combat parmi les vagues géantes du grand sud de la Nouvelle-Zélande.

Quarantièmes Rugissants… Je me sens quantité négligeable, brimborion de matière dans l’immense univers. Des paquets de mer explosent à l’étrave et balaient le pont. Les nuées courent, gris électrique sur le gris-noir du ciel. Les pétrels, les fulmars, les damiers du Cap, les albatros tournent, comme saisis de folie dans le vent qui s’affole. Des vagues hautes comme des maisons s’avancent avec des veines glauques et des phosphorescences verdâtres. Elles semblent un instant suspendre leur trajectoire, puis déferlent en écume livide, avec de longs frissons d’embruns.

Jacques-Yves Cousteau tient la barre.

Le commandant Cousteau… « JYC » pour ses proches. Le « Pacha » pour ses équipiers. Captain Planet, « Capitaine Planète » pour le monde entier. Un héros de notre temps, un héraut de l’écologie… Je le regarde. Il a coiffé son bonnet rouge, quoique personne ne le filme. Fameux profil : on en a même fait une médaille !

Nous sommes en mission au bout du monde, au large du Fiordland, dans le dédale duquel nous allons pénétrer et où je descendrai en soucoupe plongeante avec Albert Falco, dans une féerie de buissons argentés de corail noir et de semis rose-mauve de brachyopodes – improbables survivants de l’ère Secondaire. La Calypso roule, tangue et ahane dans ce « vieil océan » cher à Lautréamont. Elle se lamente. Elle paraît à l’agonie. Va-t-elle éclater ? Ira-t-elle à la mer, comme le Bateau ivre de Rimbaud ?

J’évoque ce moment de navigation parmi bien d’autres… J’ai passé vingt ans de mon existence d’écrivain, de philosophe, d’écologiste, de voyageur, de naturaliste aux yeux émerveillés, avec le commandant Cousteau. Pour moi comme pour tous ceux qui ont vécu cette aventure, la Calypso constitue un symbole. Plus, même : un personnage. Un être vivant, doté de sensibilité, de savoir, de mémoire, presque d’amour pour son équipage…

La Calypso commence par être un bateau de guerre – un dragueur de mines. Elle est construite en 1942 à Seattle, aux États-Unis, avec une coque en bois pour échapper aux mines magnétiques. Immatriculée HMS J-826… Après la guerre, elle devient ferry-boat en Méditerranée, entre les îles de Malte et de Gozo. C’est là qu’elle reçoit son nom : selon les érudits spécialistes de l’Odyssée d’Homère, c’est à Gozo que la nymphe Calypso retint Ulysse prisonnier de sa beauté durant sept ans… En 1950, grâce à la générosité du riche Anglais Sir Loel Guinness, le patron des brasseries du même nom, Jacques-Yves Cousteau dispose du bâtiment, contre un loyer annuel d’une livre sterling.

Le plus fameux navire d’aventure au XXe siècle est né… Des dizaines d’explorations se succèdent : parmi les plus célèbres, la croisière du Monde du silence en mer Rouge et aux Seychelles (1954-1955). Des missions de biologie ou d’archéologie en Méditerranée (l’épave du Grand Congloué près de Marseille, la quête de l’Atlantide en Grèce…). Un Voyage au bout du monde en Antarctique, en 1972-1973 (c’est à ce moment que je rejoins l’équipe Cousteau). Des navigations tout autour de la planète, des Caraïbes à l’Alaska, ou de la Grande barrière de corail australienne aux côtes de la Nouvelle-Guinée et de l’Indochine… Avec la remontée des plus grands fleuves de la Terre : le Mississippi, l’Amazone, etc.

Le 8 janvier 1996, dans le port de Singapour, une énorme barge manœuvre de travers, touche et coule le navire. Ce jour-là, à Paris, je vois pleurer le commandant Cousteau qu’on vient d’avertir… La Calypso passe deux semaines au fond de l’eau : tout est hors d’usage à bord. L’épave est convoyée vers la France. Des artisans marins de Marseille, rassemblés par le capitaine et chef plongeur Albert Falco, se proposent de la retaper, mais cette solution n’est pas retenue. Le bateau se retrouve dans le port de La Rochelle, où le maire radical de gauche et « écologiste » de l’époque, Michel Crépeau, veut en faire un symbole de son combat pour l’environnement. Jacques-Yves Cousteau meurt le 25 juin 1997, Michel Crépeau deux ans plus tard. Francine, la deuxième femme du commandant, prend en mains les affaires de la Cousteau Society et de la Fondation Cousteau (devenue Équipe Cousteau) ; elle récupère à la fois le bateau et l’usage commercial du nom de l’explorateur.

Pour la Calypso, une période de lente et triste agonie commence dans le port de La Rochelle, où elle est pillée et pourrit durant dix ans. En 2007, une solution semble trouvée : le navire est convoyé jusqu’à Concarneau et aux chantiers navals Piriou, pour une restauration. « Enfin ! s’écrient ses amis : elle nous reste, et elle restera pour les générations futures ! » Début 2008, j’ai l’occasion de visiter les chantiers Piriou et, à la demande des journalistes de la presse régionale, je remonte à bord. Plus exactement, sur l’un des trois morceaux qui ont été découpés. Je touche à nouveau le bordé de mon cher navire. Je pousse la porte de la cabine du Pacha, où régnait surtout en maîtresse la première femme du commandant, Simone, que tout le monde surnommait « la Bergère ». Je renonce à décrire l’émotion qui me saisit en foulant les restes épars de cette légende de l’exploration…

Très vite, et pour des raisons d’argent, le travail de reconstruction est interrompu. Dans leur différend, Francine Cousteau et les patrons de Piriou noient le rêve d’une Calypso rénovée. Le procès à rallonge se conclut ces jours-ci. L’Équipe Cousteau est condamnée à retirer la Calypso du chantier naval, à apurer une lourde dette et à supporter des astreintes supplémentaires en cas de retard…

Que faire, à présent ? Comment les anciens de la Calypso, comment ses admirateurs et ses amis autour du monde,  pourraient-ils contribuer à sauver ce qui peut encore l’être ?

Trois hypothèses restent ouvertes. La première est de récupérer ce qui subsiste du navire – ses membrures en bois et quelques fragments de sa superstructure –, puis à les débiter en morceaux pour les vendre au plus offrant. Comme bois de chauffage, ou (ainsi que le proposait un horloger suisse) pour en faire des éléments de montres numérotés et revendus à un prix de luxe. Ce genre de « solution » allie la bêtise à la méchanceté, et l’esprit de lucre au mépris.

La seconde possibilité consiste à couler la Calypso dans un lieu symbolique, afin que sa carcasse devienne un but de plongée, un monument naturel subaquatique dont jouiraient les amoureux de l’océan. Jacques-Yves Cousteau a, plusieurs fois, évoqué devant moi ce destin pour son navire. Je lui ai répondu qu’à mes yeux, le site le plus propice à l’opération serait, en mer Rouge, non loin de Port-Soudan, le merveilleux récif corallien de Shab Roumi. Là où, en 1963, l’équipe Cousteau avait installé son « village sous la mer » Précontinent II… Je ne serais pas malheureux de laisser aux plongeurs des générations futures les restes du navire en train de se décomposer paisiblement, colonisés par les éponges, les hydraires, les gorgones et les coraux, dans une eau d’azur peuplée de mérous diamants, de requins de récif, de poissons-papillons et de poissons-anges…

La troisième solution reste praticable, mais plus pour longtemps. Elle a ma préférence, mais elle exige la mobilisation et la générosité du grand nombre, et l’intelligence de chaque acteur. Il semble (mais je ne suis pas expert en budgets navals) qu’avec trois millions d’euros, on pourrait rassembler les morceaux dispersés de la Calypso et lui redonner forme, non pas pour lui rendre sa capacité à naviguer sur les mers lointaines, mais pour la transformer en base écologique itinérante, à l’usage des petits et des grands. Pour aboutir à ce résultat, il serait indispensable : 1. Que les chantiers navals Piriou et l’Équipe Cousteau trouvent un accord et règlent enfin leur conflit. 2. Que Francine et l’Équipe Cousteau rendent possible l’opération en renonçant, au moins partiellement, à l’exclusivité de l’usage des noms « Calypso » et « Cousteau », afin de pouvoir y associer des mécènes. 3. Que l’État français accélère le processus de classement (aujourd’hui en rade) de la Calypso comme monument historique. Notre pays n’a que très peu de bateaux élevés à cette dignité, et s’il en est un qui la mérite… 4. Que nous puissions plus largement, au travers d’une association sans but lucratif, faire appel à la générosité des amis du navire, non seulement en France, mais en Europe et dans le monde.

Pas impossible, mais pas gagné… Un dauphin me le suggère, une méduse et une branche de corail me le répètent, un lion de mer me le confirme, une baleine bleue me le souffle puissamment par ses évents, et les vents alizés diffusent le même message tout autour de la planète Terre. Pardon : de la planète Mer.

 

 


 

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Barrage de Sivens : triste étape

9 mars 2015

Tout est triste, tout exhale un goût amer, tout paraît un fiasco dans l’affaire de Sivens. Bien sûr, et d’abord, il y a eu un mort en octobre : Rémi Fraisse, 21 ans, tué par une grenade dans la confusion d’une manif qui aurait dû être pacifique, mais que certains avaient préférée « musclée »…

Les « zadistes » de la forêt voulaient combattre (y compris, parfois, par la violence aux peintures de la guerre) le saccage d’une importante zone humide et d’un écosystème digne d’éloges. Ils avaient l’intention de dénoncer et de faire cesser ce qu’ils considéraient comme un double scandale : écologique et agricole. Ils n’ont pas réussi. À l’issue de la réunion du Conseil général du Tarn, qui s’est tenue ce vendredi matin, le barrage sera bel et bien construit. Plus petit, certes, que ne l’eût été celui du projet initial, mais bâti au même endroit – pour la simple raison que le département est déjà propriétaire du terrain. Les autres solutions évoquées (une retenue collinaire, deux ou plusieurs petits barrages…) sont enterrées.

Les forces de l’ordre étaient sur place. Elles n’ont fait dans la dentelle ni en octobre, ni ces jours-ci. Ce n’est pas dans leur orientation philosophique. On n’envoie pas sur le terrain des compagnies de CRS ou des bataillons de gardes mobiles pour régler les problèmes avec des caresses et des poèmes.

Dans cette affaire, hélas, les agriculteurs ont tenu le rôle le moins sympathique. Ils étaient, ces dernières semaines, remontés comme ils savent l’être, par exemple quand ils cassent le mobilier du ministère de l’Écologie ; quand ils saccagent une perception ; ou quand ils déversent des hectolitres de lait, des tonnes de légumes ou des montagnes de fumier devant la préfecture. Ils ont multiplié les cris, les provocations, les noms d’oiseau, les menaces, les blocages de routes ou les défonçages au tracteur des barricades levées par les « zadistes ».

Les paysans sont des gens étonnants. Ils haïssent les écologistes qui les aiment d’amour tendre. Car (c’est une évidence) nul n’adore autant la campagne et les campagnards que les écolos ! Aux élections, ceux-ci ne récupèrent jamais une seule voix des villages : cela n’enlève rien à leur passion à sens unique ! Dans les assemblées territoriales où ils prennent la parole, les Verts (politiques) défendent bec et ongles le monde de la chlorophylle (les verts de profession). Anxieux de savoir comment nous nourrirons les multitudes humaines à venir, les écolos ne prennent pas seulement le parti des producteurs « bio » : ils soutiennent la ruralité dans son ensemble.

Les écolos sont amoureux des paysans, mais n’en sont pas aimés. On retrouve, dans cette relation dissymétrique, la trame des drames cornéliens ou romantiques. On jurerait une intrigue de théâtre ou un scénario de film, dans le registre du drame…

Celui qui aime et n’est point aimé ne parvient jamais à se faire entendre de l’objet de sa  flamme. Le dialogue se fige ou se stérilise. Ce que l’écologiste explique à l’agriculteur est pourtant clair ; clair comme l’eau même qui provoque les bagarres actuelles… Je le résume ainsi.

Le paysan doit son existence à l’eau qui passe. Il a besoin de ce liquide pour faire pousser ses récoltes et abreuver son bétail. Mais il ne comprend rien aux cycles essentiels du composé vital H2O. L’agriculteur prélève (dans les lacs, les rivières, les nappes phréatiques…) et consomme quelque 70 % de toute l’eau qui tombe du ciel chaque année. Il exige, de surcroît, qu’on dresse des barrages pour mieux irriguer ses cultures. Là gît l’absurdité de sa perception du monde…

En voulant édifier des barrages comme celui de Sivens, le paysan refuse de comprendre que de l’eau, il n’en aura jamais davantage, sauf à la voler chez le voisin. L’eau arrive sous forme de nuages, nés eux-mêmes des processus d’évaporation sur la mer ou les forêts. Elle s’abat en gouttes (ou en flocons). Elle ruisselle en surface et s’infiltre dans le sol. La quantité de liquide qui arrose une superficie donnée (mettons : la forêt et les champs proches de Sivens) est une donnée hydrologique brute, que rien d’artificiel ne peut changer.

Lorsqu’on coupe une vallée par une retenue de béton ou de pierres, on arrête une partie de ce que les nuages ont pleuré. Mais on ne rajoute rien au volume total de précipitations. Ce qui reste prisonnier derrière la muraille ne va pas s’infiltrer plus loin dans la terre pour former une réserve souterraine – une nappe phréatique. L’eau du barrage attend qu’on la pompe pour la conduire à des champs qu’elle aurait, de toute façon, abreuvés !

Tout barrage en amont crée une relative sécheresse en aval. En édifiant Sivens ou ses semblables, on met en réserve une masse liquide qu’on aurait de toute façon utilisée. On pompe comme les Shadocks, dans un conteneur artificiel qui ne sert à rien.

J’ajoute qu’un barrage est même moins efficace, pour arroser les champs, qu’une zone humide, dans laquelle l’évaporation est bien moindre, et qui rend peu à peu, avec mesure, son liquide à la terre et aux plantes. Disons-le, affirmons-le aux paysans du Tarn et d’ailleurs. Répétons-le tant qu’il le faudra, y compris aux gros céréaliers, betteraviers de la FNSEA, aux patrons de la ferme aux mille vaches, aux mille cochons ou aux deux cent mille poulet : la retenue artificielle est la pire solution, dès lors qu’on prétend arroser sa terre.

Le projet de barrage de Sivens, même modifié par le Conseil général du Tarn, constitue une réponse tragique à une mauvaise question. Rangeons-le dans le placard encombré des idées simplistes, mal ficelées et à la fin nuisibles. En octobre dernier, je proposais ici même que la forêt locale, enfin préservée des saccages prévus par une administration et une chambre d’agriculture mal informées et méprisantes envers les contestataires, soit rebaptisée « forêt Rémi Fraisse » ; et que les enfants de nos enfants puissent s’y promener dans la paix retrouvée de la nature et des villages, la magie des grands arbres et des orchidées sauvages, avec le crissement des insectes et la musique des oiseaux.

 

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Aurons-nous de la neige à Noël ?

4 décembre 2014

Aurons-nous de la neige en hiver ? À Noël ? Dans les Alpes et les autres montagnes de France et d’Europe ? Quelle neige ? Naturelle ou artificielle ? Le fruit des nuages ou le produit des canons ?

Les stations de ski sont inquiètes : elles ont raison de se faire du souci. Courchevel devait organiser des championnats du monde de ski féminins : une bonne partie de la station est encore en caillasses et en vieille herbe. Val d’Isère court (comme presque chaque année, désormais) après son Critérium de la Première neige.

Les optimistes peuvent refuser de voir, dans ce défaut chronique de flocons, un effet du réchauffement climatique. Mais les réalités sont têtues : le traîneau du Père Noël glisse de moins en moins bien sur les pentes. Pourra-t-on lui remettre un peu de blanc sous les patins ?

Voici des années que je le répète aux responsables des stations et aux gestionnaires de nos montagnes qui furent blanches : nous perdons, en tendance, chaque année un jour d’enneigement et un centimètre d’épaisseur cumulée d’eau en cristaux. Cela semble minime à ceux qui ne regardent que le bout de leur nez : mais un jour par an, en trente ans, cela fait un mois, soit plus du quart de la saison actuelle !

J’ai pris, il y a deux ans, la photographie impressionnante d’un essai de canons à neige à Courchevel. Des dizaines de ces engins en train de cracher leur vapeur gelée… Est-ce LA solution ? Primo, selon le vocabulaire officiel, on ne doit pas dire « canons à neige », mais « enneigeurs ». Secundo, on ne parle pas de « neige artificielle », mais de « neige de culture ». La litote ou la novlangue n’ont pas fini de nous reformater les neurones.

Les canons à neige semblent une solution miracle. Beaucoup de stations s’en sont équipées. Mais ces instruments de production de flocons nécessitent des réserves d’eau en altitude, donc des barrages (des « retenues collinaires », dit la novlangue). Ils consomment énormément d’énergie (d’électricité). Seules les communes les plus riches peuvent se les payer. De toute façon, pour fonctionner, ces engins ont besoin de froid (si possible, au-dessous de 0 degré Celsius) et d’une atmosphère plutôt sèche (l’idéal : un taux d’hygrométrie voisin de 20 %).

Ce n’est pas gagné. Le réchauffement climatique sévit en montagne deux fois plus vite qu’en plaine. Cela signifie moins d’eau, ou de l’eau qui tombe sous forme de pluie au lieu de neige. Et trop de chaleur dans l’atmosphère pour fabriquer de la neige artificielle…

Les stations de ski aujourd’hui en activité fonctionneront-elles encore dans trente ans ? J’en doute pour celles de basse altitude, autour de 1 000 mètres, autrement dit pour la quasi-totalité de celles du Massif central, du Jura et des Vosges. Nombre de ces communes sont d’ores et déjà en difficulté. Certaines ont mis la clé sous la porte.

Dans les Alpes et les Pyrénées, les plus hautes (Courchevel, Val d’Isère, Val-Thorens, les Deux-Alpes, la Mongie, etc.) survivront plus longtemps, mais au prix d’investissements aussi affolants qu’incertains.
Si la montagne veut garder son tourisme, elle n’a d’autre issue que de compter sur les quatre saisons et la belle nature. Je veux dire : au moins autant sur les parcs nationaux et les balades, que sur le ski et les activités connexes. Sur les ours, les loups et les chamois, autant que sur les kilomètres de pistes bleues ou rouges…

On me répond parfois, ou même on me serine, que la science et la technique permettront de contourner le problème. L’une des « solutions » envisagées consiste à ajouter, dans l’eau des canons, des produits chimiques susceptibles de déclencher la formation de cristaux de neige à une température et dans les conditions d’hygrométrie en principe néfastes. L’une de ces molécules « révolutionnaires » s’appelle le Snomax ®.

Le Snomax ® est une protéine, une enzyme (nommée INA pour Ice Nucleating Activity), fabriquée par la bactérie Pseudomonas syringae. Elle possède le pouvoir « magique » d’activer la précipitation des cristaux. Une firme américaine (Genencor) cultive de tels microbes en grand pour leur faire produire la précieuse protéine, puis désactive (tue) les bactéries avant de finaliser le produit. Et de le mettre en vente…

Les scientifiques semblent pour le moins réservés sur ce sujet ; pour ne pas dire inquiets… Le milieu de culture et certaines parties du génome des Pseudomonas (ce qu’on appelle les « plasmides ») ne sont pas détruits par le processus de production. Il peut y avoir des récupérations d’unités génétiques venues d’ailleurs par des bactéries locales. Les gelées blanches pourraient s’en trouver aggravées : danger pour l’agriculture et la biodiversité…

On ignore surtout les effets des composants du Snomax ® sur la santé humaine : quasiment aucun test à long terme n’a été mené dans ce domaine…

La note rassurante est que les stations de ski françaises se sont engagées à n’introduire aucun additif chimique dans l’eau de leurs canons à neige. Deux questions se posent cependant : 1. Respectent-elles toutes leur promesse ? 2. Continueront-elles de le faire si la neige se raréfie au point que leur clientèle les délaisse ?

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GPII : Grands Projets Inutiles et Imposés

1er décembre 2014

L’émotion soulevée par la mort du jeune Rémi Fraisse a, logiquement, contraint le Conseil général du Tarn à constater que les travaux du barrage de Sivens ne pourront pas reprendre. D’autant que l’Europe s’en mêle et conteste l’utilité autant que la légitimité du projet.

Mais le Conseil général n’annonce nullement la mort du projet. Il refile la patate chaude au ministère de l’Écologie et à celle qu’on n’a quasiment pas entendue dans ce dossier, et qu’on a connue plus bavarde : Ségolène Royal. Le sous-entendu des conseillers départementaux est clair : on n’enterre rien. Si l’État l’autorise, et si des circonstances moins défavorables se présentent, on réactive le truc. Mais chut !

Les écologistes se méfient. La bagarre pourrait se rallumer dans quelques mois – d’autant que les paysans demandeurs de la retenue d’irrigation ne lâchent rien ; et que les sociétés de travaux publics, alléchées par le budget prévisionnel du chantier public, continuent de pousser en coulisse.

Le barrage de Sivens appartient à une catégorie d’œuvres humaines qu’il va falloir apprendre à identifier, et qu’un sigle désigne aujourd’hui : GPII. Les Grands Projets Inutiles et Imposés… La première fois que j’ai déchiffré cet acronyme, je l’ai traduit par Grands Projets Inutiles et Idiots. Je ne vais pas mégoter sur la signification de la dernière initiale.

Les GPII se caractérisent par le fait qu’ils sont imaginés pour faire plaisir à quelques-uns aux dépens de l’intérêt général, mais avec la bénédiction des autorités locales et nationales. Certains de ces chantiers ont probablement, quand même, une utilité égale ou supérieure à leur nocivité : mais ils sont rares. La plupart d’entre eux sont non seulement inutiles, mais néfastes. Dans quelques cas, ça se discute… La seule certitude est qu’ils pullulent.

Les Grands Projets Inutiles et Imposés ont au moins une qualité commune : ils permettent de lutter contre le chômage, au moins localement et pour quelque temps. Ils sont prévus à l’intérieur des frontières du territoire national et constituent donc des sources d’emplois non délocalisables. Les politiques aiment ça, les électeurs aussi.

L’un de leurs inconvénients majeurs est qu’ils ressemblent comme deux gouttes d’eau aux « Ateliers nationaux » de 1848. Ils ont un côté Shadocks en train de pomper pour pomper ; ou Sapeur Camember occupé à creuser un trou pour boucher l’autre… Sur le plan économique, ils ne servent à rien. Ils ne créent ni  richesse, ni réelle croissance.

Mais le principal défaut des GPII réside dans leur nocivité pour l’environnement. Ils détruisent massivement et pour longtemps les espaces sauvages auxquels ils s’attaquent. Ils saccagent et polluent les paysages, l’air, l’eau et les sols. Ils anéantissent la biodiversité… On ne prévoit évidemment pas de tels méga-chantiers dans des secteurs urbanisés : on les imagine dans des lieux encore un peu préservés du macadam et du béton. Dans les forêts, les marais, les montagnes, les bocages, les rivages lacustres ou marins…

Bien des merveilles de la France se trouvent ainsi menacées. Voici un bref recensement des Grands Projets Inutiles et Imposés (ou Idiots), des GPII actuellement dans les cartons des administrations ou en cours de réalisation. Cette liste n’est qu’indicative, et non pas exhaustive. À mes yeux, quelques-uns de ces énormes programmes pourraient devenir utiles et défendables s’ils étaient moins mal fichus. Par exemple, les trois tunnels de la liaison ferroviaire Lyon-Turin, si (comme à l’origine) cette ligne de chemin de fer du futur était vouée au transport des marchandises (afin de réduire le trafic des camions), et non à l’instauration d’un TGV qui ferait gagner une heure aux voyageurs entre Paris et Milan…

1. Le center parc de Chambaran.

À Roybon, en Isère, le groupe Pierre et Vacances entend créer un immense parc de loisirs dans la magnifique forêt de Chambaran, en anéantissant des hectares de sylve humide. Les commissaires de l’enquête publique ont émis un avis défavorable, le Comité national pour la Protection de la Nature (le CNPN) aussi, mais l’Administration préfectorale et le président du Conseil général, André Vallini, ont manifesté leur volonté de passer outre.

2. L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

Depuis des décennies, le projet de nouvel aéroport de Nantes et de son agglomération soulève la tempête. Pour les écolos, « NDDL » constitue un sujet brûlant – à l’égal de ce que furent le Larzac, Fessenheim, Plogoff ou Creys-Malville dans les années 1970-1990. C’est à « NDDL » qu’on a notamment vu, chez les militants verts, naître le concept de « ZAD » – de « Zone à défendre ». Tout un programme !

3. La Ferme des 1 000 vaches.

Dans la Somme, une méga-installation agro-industrielle, grâce à laquelle un millier de vaches laitières produiraient non seulement des millions de litres de lait, mais (par méthanisation du fumier) des mégawatts d’électricité. Les petits agriculteurs de la Confédération paysanne et l’association Novissen (« Nos villages se soucient de leur environnement ») ont pris la tête de la révolte.

4. Le stade de l’Olympique lyonnais.

Quand le football mobilise le foncier lyonnais et quémande l’argent public sous forme de subventions…

  1. La ferme des Bouillons.

Près de Rouen, elle est menacée de démolition par Immochan, la branche immobilière du groupe de grands magasins Auchan.

  1. Le poulailler des 250 000 volailles.

Au nord de Beauval, près d’Amiens, dans la Somme. À l’origine, on évoquait le chiffre de 320 000 pondeuses !

  1. La centrale à bois de Gardanne.

Le groupe allemand E.on veut remplacer l’un des réacteurs de sa centrale à charbon, dans les Bouches-du-Rhône, par une installation qui consomme du bois. Au risque de réclamer tellement de billes que les écologistes redoutent une dévastation des fragiles forêts méditerranéennes environnantes…

  1. La ZAC de la plaine de Montesson.

Dans la boucle de la Seine, les élus locaux envisagent d’étendre de 8 hectares la zone d’activité commerciale (ZAC) existante, ce qui saccagerait l’une des dernières grandes étendues de maraîchage en Île-de-France.

Et encore, et encore :

Le Village Décathlon (« Oxylane ») à Orléans.

Le complexe immobilier et commercial intitulé EuropaCity (250 000 mètres carrés, une piste de ski intérieure) dans le triangle de Gonesse (Val-d’Oise).

Le vieux projet (qui ressuscite périodiquement dans la bouche des élus locaux) de jonction complète entre Grenoble et Sisteron par l’autoroute A 51.

Le grand projet de canal Seine-Nord-Europe.

Le doublement de l’autoroute de la Côte-d’Azur.

Le canal Rhin-Rhône (lui aussi à éclipses).

Etc.

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