Le vaisseau fantôme « Humanité »

31 mars 2012

Il tangue et roule. Il ballotte et clapote au gré des lames et des courants du Pacifique. Nul humain n’est à bord. Ni capitaine, ni matelots. Nul cap à tenir, aucune route à suivre. C’est un vaisseau fantôme ! Il fut chalutier. Ce n’est plus qu’une épave flottante, dont les membrures craquent dans l’eau froide, et semblent pousser de longues plaintes auxquelles ne répondent que les cris des goélands et les murmures du vent…

Un vaisseau fantôme… Comme la Mary Céleste ou le Hollandais volant. Un navire maudit. Abandonné des hommes et des dieux. Livré à lui-même dans la furie des éléments ou la trompeuse sérénité des mers aplaties. Un Bateau ivre de Rimbaud, qu’on entend soupirer dans la tempête : « Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer ! »

Ce chalutier sans âme qui vive à bord dérive au nord-est du Pacifique, à quelques centaines de milles du port de Vancouver. Il a traversé le Grand Océan, poussé par le courant chaud qui relie le Japon à l’Amérique, et qui constitue l’homologue du Gulf Stream dans l’Atlantique. Ce vaisseau fantôme était nippon. Il a été frappé, soulevé, bousculé, happé, emporté par le tsunami meurtrier du 11 mars 2011, dont Fukushima est une autre conséquence atroce. Il flotte depuis plus d’un an. Il n’est pas encore démembré, mais il résume les malheurs de l’humanité.

Regardons-le… Il est rouillé, abîmé, blessé de toutes parts, demain naufragé et couché sur la vase, par quatre mille mètres de fond… Ce n’est pas un vaisseau fantôme. Ce n’est plus un chalutier perdu. C’est un symbole. Il résume le destin précaire de notre espèce, ce rien du tout qui s’imagine invincible, et que le moindre frisson de la croûte terrestre, ou la moindre fantaisie du Soleil pourrait, en un instant ou en quelques années, jeter sur l’océan hostile de la misère, du malheur et de la mort.
Le tsunami du Japon nous envoie ce message. Réfléchissons plus loin que les petites phrases d’une campagne électorale bête et méchante, ou les banalités cumulées des célébrités de la télé. En étant un peu plus sages et plus soucieux de nos semblables, nous pourrions connaître des printemps de lait, de miel et de roses. En choisissant la croissance matérielle, la concurrence et la violence, nous levons le raz de marée qui nous balayera. Nous nous condamnons à dériver sur l’océan de nos folies, jusqu’à ce que naufrage s’ensuive.

Lorsque le temps sera venu, j’espère seulement que quelques-uns d’entre nous se souviendront du Bateau ivre et psalmodieront sur le pont de l’épave : « Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer ! » Au moins disparaîtrons-nous dans un poème…

 

La Mary Céleste, 1860.

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13 Responses to Le vaisseau fantôme « Humanité »

  1. Rocky says:

    En lisant ce billet je ne peux m’empêcher de penser que la terre va finir par avoir raison de nous, les parasites qui lui pollue la croûte de la même façon que la mer aura raison de ce bateau. Il ne va certainement pas flotter éternellement et d’ici quelques années ou bien quelques décennies la planète va se secouer la carcasse et se débarrasser de milliers et même de millions de ces minuscules grains de sables que nous sommes. Elle a d’ailleurs déjà commencé. C’est la loi du plus fort ou bien la sélection naturelle à son meilleur.

    Nous nous sommes rendus à ce point parce que nous avons cru que nous étions tout puissant et de penser que l’on peut renverser la vapeur en agissant d’un coté ou de l’autre n’est que l’autre face de la même pièce. Pourquoi ne pas laisser la terre régler se problèmes elle même? Elles est bien assez grande pour se débrouiller seule n’est-ce pas?

  2. martine says:

    Merci Yves pour ces belles lignes.
    Réfléchir, se mettre en route sur la voie de la sagesse, voilà un beau programme, à la portée de chacun. N´écoutez surtout pas ceux qui prétendent insidieusement que tout effort personnel est inutile, que nous pouvons continuer ainsi sur notre lancée d´ignorants aveugles et destructeurs, pour la seule raison que la terre trouvera bien une solution aux maux que nous lui infligeons. Il n´est jamais trop tard pour se remettre en question, pour s´interroger sur les modes de pensée qui régissent nos comportements et dont nous sommes bien souvent les esclaves. Attendre en se tournant les pouces, en se disant que de toute manière cela ne servira à rien, c´est faire montre d´une irresponsabilité coupable. Si nous persévérons dans cette attitude, si une prise de conscience ne se généralise pas, après le vaisseau fantôme ce sera le crépuscule des dieux, l´or du rhin n´ayant été qu´une illusion !!!

    • Rocky says:

      Il n’est pas question “d’attendre en se tournant les pouces” comme vous dites mais de se poser la question suivante.

      Si nous sommes dans un bateau qui coule, à quel moment est-ce qu’on met fin à nos efforts pour tenter de boucher le trou par lequel l’eau s’infiltre et qu’on décide de sauter à l’eau?

      Les changements climatiques ont été causés par des centaines d’années de pollution. Ils ont acquit un “momentum” ou un élan énorme. Pensons nous vraiment pouvoir freiner cet élan? Ne devrions nous pas plutôt nous poser la question à savoir si et comment nous allons survivre dans un monde qui risque d’être drastiquement différent de celui qu’on connaît maintenant.

  3. martine says:

    “La mort est dans le pré” passera le 17 avril sur France 2. C´est bien.
    Mais à 23 heures, c´est moins bien et c´est probablement fait exprès. Un film important qui traite de la nocivité des pesticides ne doit pas être montré à une heure de grande audience. Mais enfin, c´est mieux que rien.
    “Un film d´Eric Gueret sur les dégâts des pesticides sur la santé des agriculteurs. Un film essentiel à voir pour comprendre l´envers du décor du système agricole actuel basé sur les pesticides”.
    http://www.generations-futures.fr

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  5. martine says:

    Se demander si nous allons survivre est futile face à leur détresse. Pour eux, il vaudrait mieux que nous disparaissions le plus vite possible :-(
    “Midway Message From the Gyre” un film de Chris Jordan
    http://www.midwayfilm.com

  6. véro le blaireau says:

    J’ai pas pu m’empêcher …. (de mettre ce lien) :

    http://www.youtube.com/watch?v=K1LZ60eMpiw

    :mrgreen:

  7. martine says:

    Tout simplement génial, Véro !
    Dommage que tu te fasses aussi rare ! :-)

  8. Rocky says:

    Je repose ma question…

    Lorsqu’on est sur un bateau qui coule, à quel moment est-ce qu’on cesse nos efforts pour boucher le trou par lequel l’eau s’infiltre et qu’on saute à l’eau?

    Lorsqu’on pilote un avion au dessus de l’océan et qu’on voudrait revenir à son point de départ. À quel moment est-ce qu’on décide qu’il est trop tard puisqu’on va manquer d’essence avant d’arriver?

    À quel moment est-ce qu’on cesse nos efforts pour combattre la pollution et tout le reste et qu’on se concentre sur la façon de survivre aux désastres à venir qui sont inévitables?

    On se base sur quoi au juste?

  9. martine says:

    Encore un navire !
    La cour de cassation pourrait bien blanchir la compagnie Total dans l´affaire du naufrage de l´Erika en donnant raison à l´avocat général qui demande l´annulation de la procédure judiciaire. Tout cela parce que le bateau naviguait en-dehors des eaux territoriales françaises et que la loi nationale ne peut donc s´appliquer dans ce cas ! Et c´est aujourd´hui qu´on s´en aperçoit ! Joli tour de passe-passe pour balayer le préjudice écologique et assurer un bel avenir aux bateaux-poubelles et aux pratiques criminelles des armateurs et de leurs commanditaires ! On voit bien de quel côté penche la balance de Justitia. :-(

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