Canons à neige et folie douce

30 novembre 2016

Aurons-nous de la neige en hiver ? Dans les Alpes ? Dans les autres montagnes de France, d’Europe, du monde ?

Je contemple Courchevel, de l’autre côté de la vallée que j’habite. La station fait cracher des dizaines de canons à neige… Je sais : selon le vocabulaire officiel, on ne dit pas « canon à neige », mais « enneigeur ». On ne parle pas de « neige artificielle », mais de « neige de culture ». La litote ou la novlangue n’ont pas fini de nous reformater les neurones.

Au XXIe siècle, le principal problème des stations d’hiver est évidemment climatique. Voici des années que je le répète, que je le serine, que je le martèle aux responsables locaux, régionaux ou nationaux : dans nos montagnes, nous perdons, en tendance, chaque année un jour d’enneigement et un centimètre d’épaisseur de neige cumulée. Cela semble minime à ceux qui ne voient que le bout de leur nez. Mais un jour par an, au bout de trente ans, cela fait un mois complet, soit le quart de la saison d’hiver actuelle ! Un manque à gagner inquiétant…

Les canons à neige paraissent être « la » solution. Mais seulement aux yeux des naïfs ou des bétonneurs… Ils exigent d’énormes réserves d’eau en altitude, donc des barrages (des « retenues collinaires », dit la novlangue). Ils consomment de grandes quantités d’énergie (d’électricité) : seules les plus riches stations peuvent se les payer. De toute façon, pour fonctionner, ils ont besoin qu’il fasse froid (si possible, moins de 0 degré Celsius) et que l’atmosphère soit bien sèche (l’idéal : un taux d’hygrométrie de 20 %).

Or, le réchauffement climatique sévit en altitude deux fois plus intensément qu’en plaine. Cela signifie moins d’eau qui tombe du ciel, ou de l’eau qui arrive sous forme de pluie au lieu de neige, et qui dévale trop vite la pente. Cela veut dire aussi un excès de chaleur qui s’oppose à toute tentative de fabriquer encore et toujours la fameuse neige « de culture »…

Les stations françaises aujourd’hui en activité fonctionneront-elles encore dans trente ans ? J’en doute pour celles qui sont édifiées à basse altitude – autour de 1 000 mètres, soit la quasi-totalité de celles du Massif central, du Jura et des Vosges, mais aussi des Préalpes (Vercors, Chartreuse, Bauges, Aravis…). Dans les Alpes et les Pyrénées, les plus hautes et les plus rupines (Morzine, Avoriaz, Courchevel, Val d’Isère, Val-Thorens, L’Alpe d’Huez, Les Deux-Alpes, Isola 2000, La Mongie, etc.) survivront un peu plus longtemps, mais au prix d’investissements aussi affolants qu’incertains.

Si la montagne désire vivre demain du tourisme, elle n’a d’autre issue que de compter sur les quatre saisons et la belle nature. Je veux dire : au moins autant sur les parcs nationaux et les balades, que sur le ski et les activités connexes. Sur les ours, les loups et les chamois, autant que sur les kilomètres et les kilomètres obsessionnels de pistes bleues, rouges ou noires… Mais les chamois et les loups dégagent de maigres profits, comparés aux gains mirifiques de la spéculation immobilière. Le pognon, je le crains, aura raison de la splendeur altière des cimes. L’artifice l’emportera probablement sur le bonheur des sites encore vierges et le respect de la vie sauvage.

Voici quelques jours (le vendredi 25 novembre, en commission réunie à Chambéry), une unité touristique nouvelle (UTN) a obtenu un avis favorable. Celui-ci rend possible la construction, à Tignes, d’un nouveau village du Club Méditerranée (1 050 lits), et d’une piste de ski de plus de 200 mètres de longueur, entièrement couverte et éclairée jour et nuit, enneigée à l’année par des canons ad hoc, et couplée avec un centre aqualudique. Piscine à vagues et ski d’été sur béton… Artifice à tous les étages… On enrage à cette perspective. Le ski d’été devient, certes, de moins en moins praticable en pleine nature, sur le glacier voisin de la Grande Motte que le réchauffement climatique fait fondre à toute vitesse et où béent les crevasses… Mais de là à transformer la montagne en triste parc d’attractions !

À 2 100 mètres d’altitude, en Tarentaise, avec une partie de son territoire au cœur du parc national de la Vanoise (ce symbole de la biodiversité libre et sauvage), la commune-station de Tignes bat tous des records en matière d’absurdité saccageuse. Elle a décidé de singer le « dôme alpin » artificiel et artificiellement enneigé que les pétrodollars du Golfe ont permis d’édifier dans le désert de Dubai ! On veut croire que telle ne sera pas l’image ordinaire de nos montagnes dans les prochaines décennies. On craint les flocons de la désillusion…

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5 Responses to Canons à neige et folie douce

  1. garjp says:

    J’habite au dessus de Chambéry, à La Féclaz. Là c’est surtout le ski de fond. Non seulement on canonise comme ailleurs mais en plus on goudronne les pistes. Il suffit ensuite de mettre des roulettes aux skis et voilà le problème réglé. Le secteur ressemble plus à un circuit automobile qu’à un plateau de montagne mais nécessité faisant loi, on goudronne.
    Pour reprendre la formule de Francis Blanche “Mieux vaut penser le changement que de changer le pensement” : A La Féclaz on fait les deux.
    Pour l’eau pas de problème, comme déjà on la remonte de la vallée pour alimenter les robinets des derniers buveurs d’eau , il suffira d’en monter un peu plus pour alimenter les fameuses machines à “cultiver”. Et puis le Lac Du Bourget n’est pas en danger il suffira de puiser.
    Ailleurs on parle de climato-sceptiques ici ce sont des pragmatiques.

  2. martine says:

    Un parc d´attraction ? Mais c´est justement ce que réclame le public. Il veut de la distraction facile, de celle qui endort les neurones. Les conséquences sur l´environnement ? Il n´en a rien à faire ! Ce qui compte avant tout, c´est de s´amuser. Fun, fun, fun ! Et les élus qui prennent le parti de l´argent vite gagné ne sont pas les principaux responsables de la destruction de la montagne mais les clients et leurs envies de plaisirs débiles et irresponsables. Le raisonnement semble simpliste, mais si personne n´en faisait usage, les parcs d´attractions mettraient vite la clef sous la porte, tout comme les stations de ski. Les sports d´hiver ont un impact désastreux sur la faune et la flore, mais, je le répète, sourds aux arguments qui remettent leur comportement en question, les usagers ne veulent rien entendre. Ils bosssent toute l´année, ils ont droit à la détente. Et en été, en parfaits sagouins, ils cochonnent d´autres régions, pour être sûrs de ne rien épargner.
    L´humain, quelle engence !!!

    La monstruosité grotesque de Dubai :
    https://www.youtube.com/watch?v=DycMJc-Ow-E
    Une question fondamentale se pose d´ailleurs : peut-on skier en abaya ? 😃

    L´impact des sports d´hiver sur l´environnement (un article parmi tant d´autres) :
    http://www.pyrenees-pireneus.com/Stations-Ski/Environnement/Stations_ski-Environnement-Impact.htm

    Et en particulier sur les oiseaux de montagne :
    http://www.ornithomedia.com/magazine/analyses/impacts-sports-hiver-oiseaux-montagne-01200.html

  3. martine says:

    Transhumance d´hiver. La grande migration vers les stations de ski a commencé.
    Ce n’ est plus de la folie douce, c’ est de la folie furieuse :
    https://reporterre.net/Face-au-changement-climatique-la-station-de-Tignes-veut-mettre-le-ski-sous

  4. Burger Denis says:

    Bonsoir.
    Quand on voit l’hérésie d’avoir fait emmener et placer 38 canons à neige à Besançon pour avoir de la neige pour le marché de Noël, on marche sur la tête !
    Les vallées pour remonter dans les stations de ski sont chargées de pollution, les nappes phréatiques, comme tous les cours d’eau,sont pollués par ces canons à neige artificielles, et l’on continue, toujours et d’avantage à dégrader la montagne pour mettre en place de nouvelles installations, remontées comme nouvelles stations, au seul nom du profit et de l’argent ! Mais où vas t-on ? A contre courant..
    Bonne fin de soirée.

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