Le Grand roman des hommes

24 janvier 2012

Vous vous souciez de moi et de mes livres avec une grande gentillesse : soyez-en tous remerciés… Le Grand Roman des hommes n’est pas en librairie pour la bonne raison que je n’ai pas achevé de l’écrire ! Les éditeurs (ici, JC Lattès) font des annonces de parution sur la base des promesses des auteurs. Qui sont des menteurs. Mais là, j’ai abusé. Je croyais en finir vite, je n’avance guère. Conjonction de facteurs négatifs : une authentique déprime littéraire après le mauvais traitement médiatique réservé par Arthaud au livre auquel je tiens le plus : Les Deux mamelles du bonheur. (Mais j’ai quand même commencé la suite.) Et du boulot quotidien (usant, répétitif, chronophage et énergivore) pour honorer mon statut d’élu régional. Qui pourrait devenir candidat aux législatives… Sans oublier d’autres chantiers : un grand film sur les ours du Kamtchatka (intitulé Terre des ours, à tourner cette année), une idée (en chantier, commencée elle aussi) de pièce de théâtre, un beau livre sur les Prairies fleuries, etc.

Pour Le Grand roman des hommes, j’espère réellement avancer dans les semaines qui viennent. Je vous en livre les premiers paragraphes, en « bonnes feuilles ».

Qu’est-ce que l’homme ?
– Rien.
Que croit-il être ?
– Tout.
Le philosophe paraphrase ici l’abbé Sieyès qui, à l’aube de la Révolution française, pose la question et y répond en parlant du tiers état. Hélas ! Le genre humain incarne un tiers état sans noblesse.
Homo sapiens se prend pour tout : il n’est rien. Or, c’est cette créature vaniteuse que le penseur se propose d’observer… Mission impossible ! L’homme n’a acquis le langage abstrait, le logos qui le distingue des autres bêtes, que pour mieux se mentir à lui-même et abuser ses semblables. Il aime se raconter des histoires et tromper son prochain. Le scientifique ou le philosophe ne sont, ici, pas différents du bateleur de foire ou du candidat aux élections.
Qu’il soit ego cartésien, roseau pensant pascalien ou pilier de bistrot, l’homme se prend pour le sommet ou l’achèvement de la création. Il se conçoit comme une espèce sans égale, pour ainsi dire parfaite, non seulement supérieure aux autres, mais qui donne son sens au cosmos. Certains idéalistes (jusqu’où n’iront-ils pas ?) suggèrent que l’univers aurait besoin de la conscience humaine pour exister : faute d’être pensé par Notre Suffisance, le réel ne serait pas ! Devant de tels délires, le matérialiste comprend qu’il a du travail à abattre. Il peut, heureusement, recourir à l’humour ; par exemple, concocter une mixture d’Alexandre Vialatte et de Salvador Dali, et proposer la définition suivante : l’homme est un individu au chapeau mou qui attend le train de l’éternité en gare de Perpignan, c’est-à-dire au centre du monde.

Milieu du monde
Centre de l’homme
Nombril d’Adam

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Eva, n’y va pas !

15 janvier 2012

Précisions sur un même thème…

N’y va pas, Eva ! N’y va pas…

Le terrain est miné, la roche pourrie, tu n’as que des coups à prendre et, loin d’y gagner quelque chose, l’écologie y perdra des plumes…

J’ai publié ici, la semaine dernière, un papier intitulé « L’écologie n’a pas besoin de candidat à la présidentielle ! » Je savais qu’il me serait reproché. Ça n’a pas manqué. Certains écolos m’ont accusé d’être « déloyal », de « savonner la planche » de la candidate, de lancer des débats « inappropriés » ou « prématurés » qu’il aurait mieux valu mener d’abord « en interne », bref d’être irresponsable et politiquement incorrect.

J’assume et je persiste. La candidature écologiste aux présidentielles est une erreur. Les écolos m’apostrophent : « Le débat a eu lieu, le Parti a voté, il faut aller jusqu’au bout. » Je réponds qu’en militant discipliné, je me suis tu pendant des mois. Mais que, devant l’ampleur des dégâts, rien ne saurait me dissuader de l’ouvrir à nouveau.

La justification d’une candidature écologiste à la présidentielle tient en une idée : faire avancer la cause en utilisant la tribune médiatique. Illusion ! Loin d’être bénéfique, une telle candidature affaiblit le mouvement. Ceux qui croient pouvoir profiter d’une présidentielle pour porter des idées n’ont rien compris à la nature même de cette élection, ni au rôle des médias qui l’animent et qui en vivent. Une élection présidentielle au suffrage universel est un combat de chiens (de chiennes), dont le seul but consiste à mordre les chiens (ou chiennes) concurrent(e)s. Il n’y a pas de dialogue à entamer, pas de parole à porter, pas de programme à défendre : rien que des coups de dents. Les chiens (ou chiennes) dominant(e)s se font aider par des roquets (ou roquettes) qui cherchent le moindre morceau de peau nue chez l’ennemi pour jouer des mâchoires.

Les écolos partisans de ce combat n’en ont pas saisi les règles (ou l’absence de règles). Ils imaginent aligner des arguments et les voir repris dans les médias pour l’édification des citoyens. Ça n’arrivera jamais ! Les journalistes ne racontent que les coups durs, comme pendant un match de boxe. Plus ça saigne, plus les titres grossissent.

Eva Joly subit de plein fouet les dégâts directs et collatéraux de cette féroce empoignade. J’ai, comme tout le monde, mené mon petit sondage. J’ai demandé à des citoyens lambda ce qu’ils ont retenu du « message » de la candidate écologiste. Trois idées l’emportent : primo, les écolos sont contre le nucléaire (sous-entendu : pourvu qu’EDF ne me coupe pas le courant cet hiver) ; deuxio, ils veulent abolir le défilé du 14 juillet (sous-entendu : on s’en tape) ; tertio, ils veulent ajouter à notre calendrier les fêtes du Kippour et de l’Aït el-Khébir (sous-entendu : ils se couchent devant les intégristes). Je ne caricature même pas.

Si, dans cette campagne, les écolos avaient pu défendre leurs idées essentielles, ils auraient parlé du problème global de l’énergie et du réchauffement climatique, et pas seulement du nucléaire. Ils auraient évoqué l’effondrement de la biodiversité, la disparition des espèces, le saccage des mers et des forêts, l’empoisonnement de la terre, de l’air et des eaux, le mitage de la couche d’ozone, l’agriculture biologique, les OGM, la taxe carbone, la priorité aux transports en commun, la conversion « verte » de l’industrie… Ils auraient dénoncé la faim dans le monde et la misère des 2 milliards d’humains qui vivent avec moins d’un euro par jour. Ils auraient souligné la difficulté que nous aurons à faire coexister, sans guerres et sans épidémies, les 7 milliards d’êtres humains actuels, qui seront 8 milliards en 2025, dans moins de trois quinquennats…

Les écolos s’indignent et me disent qu’ils en ont parlé. Je le sais – je tiens moi-même ce discours depuis 40 ans ! Mais personne ne les a entendus. Tout ce que nous avons gagné, dans cette campagne piégeuse, c’est d’être devenus anti-nucléaires, anti-14 juillet et pro-musulmans… Un triomphe !

Eva, n’y va pas !

Tes qualités personnelles et ton courage ne sont pas en cause. Mais cette bagarre est injuste… Fais péter le système ! Déclare, avec ce superbe accent qui hérisse Jeanne-Marine Le Pen, que tu laisses tomber ce numéro de cirque trop proche du cirque romain. Proclame haut et fort qu’il nous faut une VIe République dans laquelle le président ne soit pas élu au suffrage universel. Que nous devons faire élire des écolos à tous les étages inférieurs pour faire avancer la loi. Et que nous laissons désormais les chiens et les chiennes s’entre-déchirer dans l’arène pour s’emparer du gros nonos doré de l’Élysée !

Vas-y, Eva : fais péter le système !

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L’écologie n’a pas besoin de candidat à la présidentielle !

12 janvier 2012

(J’ai mis ce papier aujourd’hui sur le site du Nouvel Obs Plus.)

Je le dis (je le murmure, je le proclame) depuis longtemps : l’écologie n’a pas besoin de candidat(e) à l’élection présidentielle. Il n’y a pas plus écolo que moi, je le suis depuis Mai 68, ce moment d’Histoire que j’ai traversé dans un ravissement, dès le Mouvement du 22 mars à Nanterre : salut Dany Cohn-Bendit !

Les élections présidentielles ne sont pas taillées pour les Verts. Ils doivent s’en abstenir. Les fuir ou les regarder s’envoler d’un air détaché… Je l’ai répété sur mon Blog le 15 avril dernier. En ce temps-là, le candidat socialiste « incontournable » s’appelait Dominique Strauss-Kahn, Jean-Louis Borloo se présenterait peut-être et nul ne savait qui serait désigné pour les écolos, de Nicolas Hulot ou d’Eva Joly.

Je ne renie aucun des arguments que, sur ce sujet, je défends depuis des lustres. Les candidatures écologistes dites « de témoignage » sont inutiles et même contre-productives. Le geste de René Dumont – le fameux verre d’eau levé à la télé – les a rendues obsolètes, voire pathétiques. Je rappelais, le 15 avril, qu’en 1981, j’étais le « bras droit » du commandant Cousteau ; que celui-ci était crédité de 25 % des voix dans les sondages, et non pas de 10 comme Nicolas Hulot à une époque, ou de 3 comme Eva Joly aujourd’hui ; mais que cela ne m’avait pas empêché de lui déconseiller (vertement !) de se présenter.

Les écologistes veulent faire avancer leurs idées et transformer la société dans le sens du bonheur durable et partagé. Pour y parvenir, ils ont besoin de courage, de persévérance, de talent – et (puisque nous vivons par chance en démocratie) d’élus municipaux, départementaux, régionaux, nationaux et européens. Ils doivent faire voter des lois, sans lesquelles rien ne bougera. Au printemps dernier, j’étais d’accord avec la stratégie que Dany Cohn-Bendit préconisait pour EELV : négocier des sièges de députés et former un groupe parlementaire, plutôt que de s’embarquer dans une présidentielle sans espoir.

Je concluais l’article de mon Blog en soulignant que la dispersion des voix entre une volée de « petits » candidats nous exposait à devoir choisir, au second tour, entre un « gros » candidat et Jeanne-Marine Le Pen. Ce cas de figure se précise. Le premier acte du drame se noue.

Je vais me faire allumer par mes amis EELV, mais je m’en moque : je crois bénéfique et courageux qu’Eva Joly retire dès aujourd’hui sa candidature, comme devraient aussi le faire Jean-Luc Mélenchon, Corinne Lepage et les autres. Risquer une Le Pen au second tour pour quelques heures de présence à la télé ? En avril dernier, je concluais mon texte par ces mots : « Quand mes enfants étaient petits, je leur expliquais que la vie consiste à distinguer entre deux sortes de conneries : celles qu’on peut se permettre et celles qu’on ne peut pas. »

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Lorsque l’encens disparaîtra…

29 décembre 2011

L’encens est en danger. Même lui… Il va disparaître. La fumée parfumée de l’arbre divin des anciens Égyptiens, de la Bible et du Coran, des peuples arabes et de la chrétienté, des sages de l’Inde, de la Chine ou du Japon, ne montera bientôt plus en volutes vers le ciel, dans les édifices de la foi…
L’encens (naguère appelé aussi « oliban ») est une résine qu’on extrait en entaillant l’écorce d’un petit arbre des contrées arides, du genre Boswellia et de la famille des burséracées. Une fois durcie à l’air, la larme de sève peut brûler dans un ostensoir… Il existe plusieurs espèces d’encens. L’une d’elles est originaire du Dhofar (dans le sultanat d’Oman), et cultivée du Yémen à l’Arabie saoudite, à la Somalie et à l’Éthiopie (Boswellia sacra). D’autres sont indiennes (B. serrata) ou africaines…
Mais toutes ces espèces sont menacées. Une récente étude de la Société botanique britannique, basée sur l’observation de 6 000 arbres à encens d’Éthiopie, montre que ces végétaux auront disparu dans 50 ans. La faute aux incendies, au surpâturage (notamment des chèvres) et aux insectes parasites encouragés par l’étiolement des plants. La cause la plus probable de ce dépérissement est à rechercher dans le réchauffement climatique, dont une conséquence est l’extension accélérée des déserts…
L’encens était un ingrédient majeur des mixtures que les anciens Égyptiens utilisaient pour embaumer leurs morts. Notre civilisation de saccage aura fait si mal qu’elle ne pourra même pas conserver, à l’intention des générations futures, quelques momies ahuries des citoyens qui la forment. Méditons, tant que nous le pouvons, dans le puissant parfum de l’encens. L’odeur du temps qui reste.

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Le Fukushima des baleines

19 décembre 2011

Beaucoup de problèmes avec Europe-Ecologie-les-Verts : énervant, chronophage, énergivore, souvent décevant… J’en reparlerai ici quand les événements se seront un peu décantés. Pour l’heure, voici le billet que j’ai donné tout à l’heure au Plus Nouvel Obs, et qui expose une sorte de concentré de comportements humains indignes.

On a beau devenir vieux et se dire qu’on en a vu pas mal : on a de la marge.
Au Japon, le cynisme politique et économique atteint la force 9 sur l’échelle de Richter. Sous prétexte de renflouer l’économie des ports ravagés par le séisme et le tsunami du 11 mars 2011, le gouvernement nippon décide d’utiliser de façon ahurissante une partie de l’argent promis aux victimes, y compris par des donateurs étrangers. Il l’emploie à réarmer sa flotte baleinière à destination de l’Antarctique.
Nombre de Japonais savent que c’est pour faire oublier la radioactivité du lait autour de Fukushima. Ou pour cacher le fait que d’énormes masses d’eau contaminée ont été déversées dans la mer. Ou pour ne pas ébruiter le fait (établi par une récente commission d’enquête gouvernementale), que ce qui a détruit les circuits de refroidissement des réacteurs, ce n’est pas le tsunami (comme Nicolas Sarkozy et d’autres en reprennent l’antienne), mais bel et bien le séisme lui-même : la centrale n’était pas assez solide (Tricastin ou Fessenheim, suivez mon regard)…
Le budget capté sur le dos des sinistrés s’élève à 2,3 milliards de yens (21,2 millions d’euros). Le prix moyen d’une campagne de baleinage est de 3 milliards de yens. Depuis des années, le déficit de chaque opération s’élève à près de 2 milliard de yens ! Comme les Japonais veulent veut tuer environ 1 000 baleines, chaque cétacé harponné sera subventionné à hauteur de 20 000 euros…
Cette année, ce n’est plus seulement le contribuable qui paie pour une viande de moins en moins demandée (au Japon aussi, on aime les baleines autrement qu’en sushi), mais les sinistrés de la catastrophe ! Afin de justifier ce siphonage, le ministre de l’Agriculture et de la Pêche, Michihiko Kano, argue que la ville portuaire la plus touchée par le désastre, Ishinomaki, possède une tradition baleinière. Belle entourloupe !
En 1986, je signais avec le commandant Cousteau le livre La Planète des baleines, chez Robert Laffont. Nous nous insurgions contre le massacre des géants de la mer que, la même année, un moratoire devait enfin préserver du canon lance-harpon. Le Japon refusait la discipline commune. Il entendait continuer le massacre, sous prétexte que les spécialistes des cétacés ont besoin de cadavres pour étudier ces animaux. Cette « clause de prélèvement scientifique », hélas actée par la Commission baleinière internationale (CBI), est absurde aux yeux du zoologiste, du biologiste, de l’éthologiste ou de l’écologiste… Elle reste invoquée. Depuis l’adoption du moratoire, les Japonais ont anéanti sous ce prétexte au moins 10 000 (estimation) géants de l’onde, en réalité pour le profit de quelques restaurateurs de luxe.
Les baleines que la flotte nippone s’apprête à saigner dans l’océan Antarctique au nom de la « science », et avec l’argent des victimes du séisme, du tsunami et de Fukushima, sont des petits rorquals (10 à 12 mètres quand même !), dits aussi rorquals museau-pointu ou baleines de Minke. Un millier de ces magnifiques mammifères sont promis à l’holocauste. Nombre d’observateurs (en notre temps sur la Calypso de Cousteau, plus récemment les militants de Greenpeace ou de Sea Shepherd) ont, en outre, démontré que les harponneurs ne négligent pas de viser des espèces rares et très menacées : baleine franche, baleine à bosse, rorqual commun, grande baleine bleue… Le braconnage sévit sans les oripeaux de la « science » !
Voici donc, mes amis, de quelle « horrificque façon » (écrirait Rabelais) les baleines subissent la catastrophe de Fukushima, avec un décalage quelques mois, et par le truchement de l’argent volé aux victimes humaines du même désastre.

NB. Pour s’indigner en ligne, on peut signer la pétition du groupe Avaaz :

http://www.avaaz.org/fr/japan_disaster_funds_whaling_fr/?tta

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Le nucléaire rend fous ceux qu’il veut perdre

7 décembre 2011

Je sais, ce blog vivote, et s’il s’essouffle, c’est par ma faute… Trop d’occupations m’empêchent en outre de terminer Le Grand roman des hommes… Je me fais tirer l’oreille à ce sujet par Laurent Laffont, mon éditeur chez JC Lattès. Mais je travaille !

Je vous joins en copie (c’est le sujet ces jours-ci) le papier que j’ai donné au Plus Nouvel Observateur (le supplément Internet de l’hebdo, publié hier en page 1), et qui résume le fait que je ne crois pas que Marc soit un méchant lobbyiste du nucléaire, mais quelqu’un qui essaie (même s’il pense, comme Jancovici, le nucléaire transitoirement indispensable) d’évaluer rationnellement l’échelle des périls qui nous attendent… Voici mon article :

On a pensé, dit et écrit que le nucléaire est mauvais pour la santé. La bombe atomique laisse des cloques à ceux qu’elle dont elle chauffe les orteils. Le nucléaire « civil » comporte des champs de nocivité massive. Les combustibles qu’il emploie et les déchets qu’il engendre sont radioactifs. Ils émettent des rayons ionisants qui répondent aux jolis noms d’alpha, bêta et gamma. Ceux-ci pénètrent jusqu’au noyau des cellules et endommagent l’ADN, c’est-à-dire induisent des cancers et des monstruosités génétiques. Les nouveau-nés à deux têtes, sans oreilles ou à six doigts ne sont pas des inventions de science-fiction. On en rencontre à Tchernobyl, on en verra à Fukushima.
Ces dangers sont répertoriés. L’iode 131 se fixe dans la thyroïde, le césium 137 est un analogue du potassium, le strontium 90 prend la place du calcium dans les os, le plutonium a une période (un temps de demi-vie) de 24 000 ans : la moitié de l’éternité pour un homme… Une pollution de la mer par une marée noire perd la plus grande partie de sa nocivité en 20 ans, une pollution chimique des sols en 100 ans, une retombée de nuage radioactif stérilise une contrée pour 1 000 ans. Ou davantage, selon la nature des isotopes répandus…
On connaît ces périls. On sait moins que le nucléaire affecte la faculté de penser de ceux qui s’en occupent. Comme Zeus en Grèce, il rend fous ceux qu’il veut perdre. Prenons un exemple au hasard : le président de la République. Nicolas Sarkozy se plante devant un micro sur le site du Tricastin et se lance dans un discours pro-nucléaire où le bon sens est la chose au monde la moins partagée. Depuis les années 1970, nul n’ose plus affirmer que renoncer au nucléaire, c’est revenir à la bougie : le président s’y colle avec ardeur. Même les militants UMP n’y croient pas. Pis : durant ce sermon, Sarkozy se trouve frappé par le syndrome du dédoublement de la personnalité. Il se persuade qu’il est Henri Proglio, le PDG d’EDF. Il incarne ce prophète de l’avenir radieux, ou irradiant. Il le laisse parler par sa bouche (« Qui voudrait vivre au Moyen Âge ? Personne ! Qui voudrait payer plus cher son électricité ? Personne ! »). Ses mouvements d’épaules semblent moins contrôlés que la fusion d’un réacteur éventré… On a le sentiment d’avoir dépassé le stade de la déraison pour entrer dans celui de la possession satanique. Notons que le même phénomène advient dans un autre domaine : sitôt qu’il est question d’immigration, Marine Le Pen s’empare du cerveau de Claude Guéant.
La démence nucléaire ne frappe pas uniquement Nicolas Sarkozy. Elle affecte ses lieutenants. François Fillon délire sur les pertes financières que l’abandon de la filière atomique engendrerait. Nadine Morano en rajoute de sa voix de méchante maîtresse d’école : ce serait un million de chômeurs supplémentaires. Éric Besson n’oublie jamais ses déclarations à propos de  Fukushima : « Un accident, mais pas une catastrophe. »
Ayant perdu la droite, le Zeus nucléaire contamine la gauche. Le Parti socialiste cède à la démence générale. François Hollande est atteint du même syndrome que Nicolas Sarkozy : son esprit laisse la place à la personnalité d’Henri Proglio. Dans sa bouche, le vieil idéal socialiste devient : « De chacun selon son travail à chacun selon son MOX ! » Les mânes de Jean Jaurès et de Léon Blum poussent un soupir consterné…
Le nucléaire pratique la réaction en chaîne : il excelle dans cette discipline. Après avoir touché le Front de gauche, il attaque l’intégrité mentale des écologistes. Ceux-ci se laissent coincer par l’enjeu politique, le mirage des législatives et la filouterie des médias. Ils deviennent (ou passent pour) des obsédés ou des monomaniaques de l’anti-nucléaire. Ils ne parlent plus (et encore : sur le mode de la cacophonie) que de l’EPR de Flamanville et du MOX proglio-socialiste. Ils répondent aux provocations de façon « clivante » (ah ! ce vocabulaire de com’ !), autrement dit sectaire. Ils oublient la complexité de leur message. Ils se battaient pour les économies d’énergie et les énergies douces ; contre les émissions de carbone et l’effet de serre ; contre les pollutions de l’air, de l’eau et de la terre ; contre les OGM et pour l’agriculture bio ; contre le mitage de la couche d’ozone ; pour les baleines et les tigres ; contre l’effondrement de la biodiversité ; et ainsi de suite… Ils oublient tout. Le nucléaire les aliène à sa logique. Il assèche leurs neurones. Il les dépouille de leur esprit de finesse. Ceux d’entre eux qui, quoique anti-nucléaires historiques, refusent de se laisser enfermer dans l’anti-nucléarisme simpliste, se voient traiter de « traîtres » ou d’« irresponsables ».
Tel est l’étrange effet des rayons ionisants… Saurons-nous lutter contre ? Il devient urgent que les écologistes revêtent leur combinaison de protection et proclament à nouveau fièrement l’universalité de leur politique, eux dont le discours sur les équilibres de Gaïa est le seul durable… Sortir du nucléaire en 20 ou 25 ans constitue l’un des défis du XXIe siècle – mais ce n’est pas le seul. D’autres chantiers sont ouverts à notre sagesse et à notre volonté de moins mal faire. Car le constat est là : nucléaire ou non, notre planète est devenue un gigantesque asile pour 7 milliards de fous. Nous nous préparons la camisole de force ou le suicide. Tel est le message que nous adressent, en toute humilité, les cigognes de Tchernobyl et les goélands de Fukushima.

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Le prix de la démocratie

25 octobre 2011

Moral à zéro, ce matin. C’était à prévoir, c’était prévu, on espérait se tromper, on voulait croire que les révolutions arabes conduiraient à la démocratie, en s’opposant non seulement à la tyrannie, mais au fanatisme et à l’obscurantisme religieux. C’est raté.

En Libye, le chef du Conseil National de Transition, Mustapha Abdeldjalil, fameux pour avoir longtemps servi sous Kadhafi et (entre autres) condamné à mort les infirmières bulgares, déclare au monde ahuri que la charia régira le pays. Polygamie, femme répudiée, prélude à main coupée, demain lapidation ou tête tranchée.

En Tunisie, les premières véritables élections post Ben Ali donnent donnent la victoire au parti islamiste Ennahda. Bis repetita : Polygamie, femme répudiée, prélude à main coupée, demain lapidation ou tête tranchée. Vous me direz que je vois tout en noir. Mettons, pour la circonstance, en vert et noir.

Le parti Ennahda est accusé d’avoir triché en achetant les voix de nombre de vieux, de pauvres et d’analphabètes. En Tunisie, selon les témoins, le prix pour « bien voter » s’élevait à 5 euros.

Ce même week-end, en Bulgarie (oui : le pays des infirmières !), a eu lieu le premier tour des élections présidentielles et municipales. Là aussi, on a acheté des voix: 25 euros pour la présidentielle, 15 pour le scrutin local.

Entre 5 et 25 euros : telle est la valeur d’un bulletin dans l’urne, c’est-à-dire d’un citoyen, c’est-à-dire d’une conscience, c’est-à-dire de la noblesse d’un être humain. Les dictatures tombent, l’intolérance, la haine et le pognon règnent. Le monde tel qu’il est…

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Aller dans le mur

10 octobre 2011

Aller dans le mur
Métaphore automobile galvaudée, qui s’énonce aussi « aller dans le fossé ». Le chauffeur ne connaît pas la route, mais il appuie sur le champignon… En écologie, la formule permet d’expliquer que notre civilisation de gaspillage et de pollution finira mal. L’apologue de l’humanité qui « va dans le mur » participe du même registre fantasmatique que l’image du bolide qui fonce vers la planète ; du Titanic à une encablure de l’iceberg ; ou du nénuphar qui double sa surface chaque jour et couvre déjà la moitié de l’étang.

Notons qu’« aller dans le mur » constitue un idéal de simple bonheur pour le lézard philosophe.

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Partageons !

4 septembre 2011
« Le temps s’en va, le temps s’en va, madame !
Las ! Le temps, non. Mais nous nous en allons… »
Plus d’un mois sans article, autant dire : une indignité ! Trop de boulot, trop de voyages, trop de divertissement pascalien…
Je viens de traverser l’une de mes (courtes) périodes positives, au long de cette pathologie bipolaire qui me conduit à alterner les livres « optimistes » et les « pessimistes ». Ce petit dernier prend la forme d’entretiens avec Gilles Vanderpooten. Il paraît dans la même collection, et juste après celui de Stéphane Hessel, Engagez-vous ! Il me réconciliera avec les lecteurs qui ont trouvé beaucoup trop « dures » ou « inhumaines » mes Deux mamelles du bonheur.
Je l’ai appelé Partageons !, et sous-titré L’utopie ou la guerre. Je vous en livre en avant-première la conclusion. En librairie le 8 septembre.

Vive l’avenir, oui ! De toute façon, notre bref passage sur la planète n’a aucune importance – qu’il s’agisse de notre destin individuel ou collectif. Nous finirons en molécules éparpillées puis recyclées dans la terre, l’air, l’eau, les microbes, les végétaux ou les autres animaux. J’ose ajouter que je me réjouis du fait que nous n’ayons pas d’âme ! Connaissant notre agressivité, le Jugement dernier se conclurait en guerre civile au Paradis, avec le Père Eternel, Yahvé, Allah, Manitou et Brahma pour compter les points. A moins que les Seuls Vrais Dieux ne s’étripent déjà dans la stratosphère.
Plus sérieusement, je suis persuadé que l’avenir gît dans le développement de notre « âme » collective, de notre composante altruiste, de cette partie de nous-mêmes qui oeuvre spontanément vers l’association, le partage, la compassion, la générosité ; avec la claire conscience que l’autre est nécessaire.
Il nous faut lancer à nouveau le slogan visionnaire que formulait René Dumont, il y presque quarante ans : « L’Utopie ou la mort ! »
L’humanité est négligeable, mais elle a la chance d’être née et de pouvoir choisir son destin.
Nous n’incarnons qu’une petite feuille ou une modeste fleur dans le grand arbre de la vie. Tâchons de vivre le moins mal possible sur notre branche.
Frémissons au vent. Exhalons nos parfums les plus subtils.
Bâtissons notre utopie !

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Famine en Afrique

17 juillet 2011
Famine en Somalie, en Ethiopie, au Kenya… Je ne résiste pas au plaisir pervers de recopier ici un passage de mes Deux Mamelles du bonheur (Arthaud). L’innocent Benoît visite un camp de réfugiés au Zimbaland…

Benoît prit dans ses bras l’enfant, ou plutôt le presque-rien qui en restait… Il lui tapota les fesses pour le stimuler. Le nourrisson ne bougeait plus : il pesait moins qu’un kilo d’insectes nécrophages ou mille grammes de plumes de vautour. Il avait l’abdomen si gonflé qu’on eût dit un ballon de rugby doté d’une tête et de quatre petits membres. Des nuées de mouches lui maquillaient le visage. Le bébé n’ouvrit plus jamais les yeux, ni les lèvres. Il ne respirait plus. Son petit cœur écœuré avait cessé de battre.
Notre héros devint un humanitaire à plein temps. Il s’occupa de malades décharnés et épuisés par le virus du sida ; ou par le vibrion du choléra ; ou par d’autres nécessités économiques majeures, tels le plasmodium du paludisme ou l’amibe de la dysenterie ; les bactéries de la tuberculose ou de la lèpre ; les virus de la rougeole ou de la poliomyélite ; ou leurs cousins des fièvres d’Ebola et de Lassa. Tant il est vrai que l’Afrique est moins le continent du baobab et de l’éléphant, que du moustique et du microbe… Benoît tenta de soulager quelques-uns de ces Homo sapiens privés de terre, d’eau, de toit, de nourriture, d’espoir et même de jeux télévisés ; déshydratés, hâves, éborgnés, édentés, amputés, diarrhéiques, ulcéreux, nécrosés, purulents, infectés, cachectiques, pour ainsi dire défunts avant que d’être morts ; mais, dans un dernier geste, un spasme, un râle sensuel, un couinement quasi érotique en guise d’adieu au monde, quelquefois aussi bizarres, esthétiques et drolatiques que les cadavres exquis des poètes surréalistes… Le garçon s’occupa de deux jumeaux étiques, qui expirèrent dans le même dernier souffle. Il se prit d’amitié pour une fillette à la figure d’une beauté déchirante : l’enfant posa sur lui sa main toute molle, émit un hoquet et s’excusa du monde. Sous leurs piles de cadavres exquis, les nécrophores applaudirent des deux antennes, des quatre ailes et des six pattes ; autant dire : une ovation.
Benoît dut inhumer des sujets de tous âges, souillés de vomissures, de déjections et de sanie, et prématurément forcés d’obéir à la loi de la gravitation universelle qui nous conduit tous, à plus ou moins brève échéance, au fond du trou. Le jeune homme faisait rouler les corps dans la fosse et les couvrait de quelques pelletées de terre. Il avait envie, tantôt de psalmodier une prière à Dieu ou à ses saints ; tantôt de maudire un Créateur plus cruel que le diable ; et tantôt de hausser les épaules en affirmant que Dieu n’existe pas, Satan pas davantage, et que les humains se suffisent à eux-mêmes dès lors qu’il s’agit de propager les dix plaies d’Égypte sur la terre comme au ciel.

Planète de contrastes !

Les milices islamistes Shabab nient la famine en Ethiopie, et parlent de « propagande des infidèles occidentaux ». C’est précisément pour contribuer à ruiner le discours de ce genre de fous furieux que j’ai écrit mes « Deux Mamelles… »

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