Journal de campagne, suite 3

Journal de campagne, suite…
Élections législatives 2012

Mardi 15 mai

Journée d’investiture à l’Élysée.
Nicolas s’en va, François arrive.
François s’engage, Nicolas dégage. L’Histoire de France s’écrit avec des rimes en « gage »…
Le président Hollande rallume la flamme de l’arc de Triomphe sous une pluie battante. Je ne regarde pas ce spectacle en direct à la télé. Je rate les trois costumes dégoulinants de l’impétrant. A posteriori, je songe que notre chef s’est mouillé pour la bonne cause : les nappes phréatiques sont basses dans le pays, la terre exige des arrosages !
À l’heure de la passation des pouvoirs, je suis chez mon dentiste, lequel a tout pouvoir sur moi puisqu’il me pose deux implants. Ainsi vont les rapports de la petite et de la grande politique : ils passent par la piqûre, l’anesthésie, l’entaille de la gencive, le forage du maxillaire, l’insertion des bouts de métal, la couture, les anti-inflammatoires si le débat dégénère, et les antidouleurs recommandés en cas de carie ou de gamelle électorale.
Aujourd’hui, non seulement François Hollande se fait bénir trois fois par le ciel, mais son avion reçoit la foudre (tout le monde plaisante sur le fait que Jupiter vote à droite). Le président atterrit à Berlin, où l’attend la chancelière Angela Merkel. On parle à présent de « Merkoland ». « Homer » auraient plus de gueule. En utilisant ce néologisme, on titillerait la mythologie. Les peuples n’aiment rien tant que les héros et les légendes. Hollande et Merkel occupés à sauver l’euro contre le reste du monde : on imagine la sculpture en marbre ou en bronze.

Problèmes un jour, problèmes toujours

1. Sachant que la chenille du splendide papillon apollon se nourrit de plantes grasses des montagnes (orpins, joubarbes, saxifrages), et que le réchauffement climatique affecte déjà ces végétaux, dans combien de temps le dernier apollon fera-t-il admirer aux enfants de sept à soixante dix-sept ans ses ailes de verre ornées d’ocelles rouges et de soleils noirs comme un poème de Nerval ?
Il serait logique que l’humanité disparaisse de la planète quand les papillons n’y voleront plus.

2. Le torrent du Bon Rieu collecte les eaux de l’adret du mont Jovet. Il est en crue : bouillons gris-jaune, fracas des cascades ! J’y vois filer un sac de plastique : oui ! Loin des villes et des ordures… Je subodore la négligence d’un randonneur, l’été passé, sur un sentier.
Je sais où ira ce résidu de notre civilisation : à la mer, par le doron de Bozel, l’Isère et le Rhône. Ce détritus grossira l’un des hallucinants tourbillons de plastique qui enlaidissent les océans, et qu’on appelle des « gyres ». Il n’existe qu’une seule eau sur le globe. On ne trouve, ici-bas, qu’une seule espèce assez folle pour imaginer qu’elle ne reverra pas un jour, dans son assiette, les molécules toxiques des déchets dont elle avait cru se débarrasser dans la nature.


Le sac de plastique dévale les rapides et les chutes. Il ira peut-être étouffer une tortue marine qui l’aura confondu avec une méduse. Ou bien il tuera d’occlusion intestinale un dauphin dont un enfant serait devenu l’ami aux yeux émerveillés… Réduits en fines particules, le polyvinyle ou le polystyrène pollueront durant des décennies la chaîne alimentaire, du plancton aux crevettes et aux petits poissons, puis aux poissons plus grands que des humains mangeront en papillotes ou en bouillabaisse. Bon appétit, bande de gourmands !
Je me présente à ces élections législatives contre tout espoir de victoire. Mais supposons que nous, les écologistes, soyons nombreux à être élus : dans les semaines qui suivraient, nous ferions voter une loi pour interdire définitivement la fabrication et l’utilisation des sacs de plastique et de tous ces suremballages utiles au marketing, mais désastreux pour la biosphère.

Mercredi 16 mai

À Lyon, dans ma fonction de conseiller régional Rhône-Alpes.
Parmi les dossiers que nous votons en commission permanente, et que j’ai portés comme vice-président de la commission Tourisme, figurent des subventions affectées à la rénovation de plusieurs refuges de montagne : en Savoie, ceux de l’Arpont (dans le parc de la Vanoise), de Terre Rouge (à Valmeinier) et du Saut (à Méribel-les-Allues). Sans oublier la création de ceux la Grande Léchère (à Mongalaffrey) et du Plan de Lombardie (à Saint-Jean-de-Belleville)…
À la façon de mon rusé concurrent UMP Hervé Gaymard (ou de son suppléant Vincent Rolland), je pourrais me « vanter » d’avoir obtenu ces aides. En tant que président du Conseil général de la Savoie, Gaymard ne se prive jamais de dire, d’écrire, de faire savoir aux élus locaux et aux électeurs qu’il leur « apporte » telle subvention. Le verbe a un sens. Il laisse entendre que le financement sort de la poche du conseiller général, député et ancien ministre.
Bien entendu, il s’agit uniquement de l’argent du contribuable. Cette manière ostentatoire de suggérer au peuple qu’on le régale alors qu’on redistribue ses impôts, me hérisse. J’y vois une variante à peine améliorée du clientélisme bananier.
Je n’oserais jamais raconter à quiconque que, grâce à moi, un maire a pu obtenir l’enveloppe qu’il réclamait pour un projet. Je m’en sentirais plus que gêné : honteux. Et voilà pourquoi je ne serai jamais élu député.

Problèmes un jour, problèmes toujours

1. J’écrivais, le 12 mai, mon indignation contre le festival du quatre-quatre de Val-d’Isère. Un Avallin me corrige sur mon blog : cette manifestation bruyante n’existe plus depuis 2008. Je ne m’en étais pas rendu compte, tant je croyais la station et la grosse cylindrée unies pour la vie. Val-d’Isère cherche, désormais, à « promouvoir son atout nature ». À la bonne heure ! Même en écologie, on a parfois de bonnes surprises !

2. Autre nouvelle positive (deux satisfactions dans la journée, ça cache du grave…) : les gros agriculteurs et la multinationale Monsanto ont saisi le Conseil d’État à propos de la légalité de l’interdiction, en France, des semis de maïs OGM « Mon 810 ». Le Conseil d’État a donné raison au gouvernement Fillon (et donc à son successeur). La mise en terre des semences génétiquement modifiées reste illégale. Au moins jusqu’à l’an prochain.
Ne pêchons quand même pas par une flambée d’optimisme. Statistiquement, à la fin de cette journée, les forêts tropicales auront encore perdu 50 000 hectares.

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Journal de campagne, suite 2

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Élections législatives 2012

 Samedi 12 mai

Beaufort-sur-Doron. La nuit tombe. Brouillard sur la montagne : on dirait un paysage du Sichuan. Y a-t-il des pandas en forêt ? Dans le Beaufortain, c’est plutôt l’heure où la vache tarine et le candidat tarin frissonnent.
Notre conférence-débat commence à 20 heures, mais nous avons de la concurrence. Le bourg est bloqué par des centaines de bagnoles. Le rallye du Beaufortain fait étape ici, et nous l’ignorions. L’écologiste est un perpétuel sous-informé. Dans le Midi, on l’appelle « lou ravi ». En Savoie, « crétin des Alpes ».
J’assume ce rôle. Notre réunion était prévue dans la grande salle de la Confluence : nous voilà délocalisés dans la petite salle de la Tour. D’un côté, les gaz d’échappement des voitures ; de l’autre, l’air pur de nos montagnes : on connaît d’avance le vainqueur. Le fric pourrit les poumons du citoyen. Un ami de banlieue renchérit : « Le pognon nique la vie ! »
La salle où entrent les Beaufortains que notre discours intéresse est ornée de panneaux qui retracent l’histoire des barrages hydroélectriques du massif : la Girotte, Saint-Guérin et surtout Roselend – ce monstre magnifique. L’un des débats majeurs de notre époque s’ouvre aussitôt : aurons-nous assez d’énergies renouvelables pour remplacer les carburants fossiles et le nucléaire ? La réponse est non ! Sauf à batailler sans merci, en gros et en détail, contre le gaspillage. C’est mal parti.
C’est la quatrième réunion que nous menons, ma colistière Claudie Léger et moi, après Bourg-Saint-Maurice, Albertville et Moûtiers. On nous susurre (faut-il croire les espions ?) que les autres candidats remplissent moins bien les salles. Mais nous sommes encore loin de la ruée ! La tournée électorale tient du sacerdoce. Par bonheur, nous y saluons des citoyens ouverts, amicaux et porteurs d’idées concrètes. Par malheur, ce sont souvent des convaincus. Nous manquons de chasseurs au poing brandi. Il nous faudrait un peu plus d’éleveurs de moutons pressés d’éliminer « le » loup (et, désormais « le » vautour). Ou de pro-nucléaires à la Roselyne Bachelot ou Éric Besson, pour lesquels l’énergie atomique est la moins chère et la plus propre…

Problèmes un jour, problèmes toujours

1. Oserons-nous longtemps faire pétarader des bagnoles de rallye sur les routes et les pistes de montagne ? Le festival du quatre-quatre de Val-d’Isère continuera-t-il de hisser à l’étage des bouquetins et des chamois les plus laids, les plus mastocs et les plus polluants de tous les véhicules motorisés ?

2. On les attendait, coucou, les revoilou ! Les gaz de schiste refont en surface ! En 2010, Jean-Louis Borloo avait accordé soixante-quatre permis de recherche. Le gouvernement Sarkozy avait ensuite interdit la méthode de la fracturation hydraulique, mais pas les autres modes d’exploitation.
La fracturation hydraulique pollue les nappes phréatiques, c’est-à-dire nos puits et nos sources. Notre eau potable… Elle consiste à forer verticalement, puis à l’horizontale, jusque dans la couche de terrain riche en hydrocarbures (en moyenne, vers 2 000 mètres de profondeur), et à fissurer celle-ci en y injectant d’énormes quantités d’eau chaude, à laquelle on ajoute (pour éviter les bouchons) du sable, des antibiotiques, des lubrifiants et des détergents. Méchant cocktail dans nos canalisations ! On n’a pas oublié la séquence du film Gasland où l’eau d’un robinet s’enflamme…
Les industriels reviennent à la charge. Afin de contourner l’interdiction de la fracturation hydraulique, ils l’habillent de noms ronflants (« stimulation hydraulique », « exploration géologique », « forage expérimental », etc.) qui laissent croire à l’existence de procédés d’extraction moins nocifs. Ce sont des oripeaux. La seule technique efficace consiste à briser la roche mère pour en aspirer le jus. Il n’y a pas de plan B.
Une première demande de permis ressort des tiroirs : elle concerne le département du Lot. À ce jour, soixante-dix dossiers constituent la file d’attente, en Île-de-France, Lorraine, Rhône-Alpes, Languedoc, Provence-Alpes-Côte d’Azur et Aquitaine.
Ça va fumer dans les éviers !

Dimanche 13 mai

Matin dans mon jardin. Les radis, les navets, les oignons, les ails, sans parler des salades, des bettes et des épinards, exhibent leurs bouquets hors de la glèbe. Feuilles de toutes formes et de toutes nuances – vert franc, bleu-vert, gris-vert, jaune-vert, mauve ou pourpre… Je plante un nouveau carré de pommes de terre. J’en ai déjà installé plusieurs tables depuis deux semaines. J’ai commencé tôt, en me conformant à la morale de la fable : « Rien ne sert de courir ! » Le risque est qu’une gelée ne désole mon courtil. La neige est déjà retombée plusieurs fois, ces jours-ci : le hameau de Tincave niche à 1 300 mètres d’altitude. Les habitants me font remarquer que les « saints de glace » (Mamert, Pancrace, Servais), c’est maintenant, comme le changement. Je leur réponds, en écologiste convaincu et mécréant invétéré, que le réchauffement climatique est une réalité, qu’il s’accélère et que même les saints n’y peuvent rien.
Je mène mon jardin comme je conduis ma campagne électorale : selon mon cœur, c’est-à-dire dans un méli-mélo de raison et d’instinct. La terre (au sens du paysan) comme la Terre (la planète) réclament autant d’humilité que de science. Le philosophe qui s’engage en politique et le jardinier qui plante ses légumes nourrissent leur pensée et leur action avec ce qu’ils ont appris de leurs parents et de l’école, mais surtout avec l’idée qu’ils incarnent une insignifiante partie du cosmos, dans un intervalle de temps ridicule. L’orgueil serait, en la matière, non seulement un péché, mais une faute.
Voici une semaine aujourd’hui que s’est joué le second tour de la présidentielle. François Hollande a battu Nicolas Sarkozy par environ 52 points à 48 (un score à mi-chemin entre le rugby et le basket). Les petites tulipes australes que j’ai plantées près de ma terrasse se sont épanouies lundi matin, au premier soleil qui a suivi la victoire du candidat de gauche. On jurerait des panaches de flammes jaunes à parements orange. Je n’ai décelé aucun signe du ciel dans cet événement botanique. Tulipa australis se contrefiche d’Homo sapiens. Elle ne lui en veut même pas quand il la cueille ou qu’il saccage ses aires naturelles de répartition.

Problèmes un jour, problèmes toujours

1. Ma petite chatte noire à bavoir blanc est une chasseresse redoutable. Aujourd’hui, elle apporte un lézard vert dans la cuisine. Le reptile n’a que des égratignures. Je l’attrape pour le relâcher dans un trou de mur. L’animal a peur et cherche à me mordre. Je décèle, dans ce comportement, comme un apologue des relations qui existent entre le monde agricole et les écologistes : nous sommes les premiers et les plus farouches défenseurs des paysans. Nous désirons les sauver, mais ils nous haïssent. Certains d’entre eux commencent à nous aimer, et pas seulement parmi les adeptes du « bio ». Nous finirons par les apprivoiser tous.

2. Le gouvernement Sarkozy-Fillon reste en place quelques jours. Il expédie les affaires courantes. Il en profite. Le clan de « l’environnement, ça commence à bien faire » autorise l’abattage de onze loups en 2012-2013, dans douze départements français (y compris les Vosges). L’an passé, c’était six Canis lupus que les ministres avaient expédiés dans le couloir de la mort. Jean-David Abel, de France Nature Environnement, résume sobrement l’information : « C’est une augmentation de 180 % du nombre des loups tuables ! »
« Le » loup (on en parle toujours au singulier, comme de « la » crise économique, ou de « la » longue maladie) est bien pratique pour les politiciens (suivez mon regard : vous apercevez Hervé Gaymard) : il leur permet de désigner « le » seul et unique responsable de la crise structurelle de l’élevage du mouton… L’ennemi principal de nos bergers n’est évidemment pas le carnassier aux superbes yeux verts : ce sont les énormes troupeaux d’Australie, de Nouvelle-Zélande et d’Argentine, à cause desquels les prix de la viande ovine et de la laine s’effondrent sur les marchés. Mais il est plus difficile de faire entendre raison aux nations de l’hémisphère Sud, que de coller deux balles dans la peau d’un carnassier sauvage réputé dévorer le Petit Chaperon rouge… « Le » loup ne tue que quelques dizaines de brebis par an : la plupart des méfaits qu’on lui attribue sont commis par des chiens.
Il faut, de toute évidence, que nous aidions nos éleveurs : la nation a le devoir de les indemniser en cas d’attaque. La cause de la biodiversité exige cet impôt équitable. Mais nous avons aussi besoin de savoir qu’il existe des Canis lupus en liberté dans nos forêts. « Le » loup est si beau ! Il est nécessaire à nos écosystèmes. C’est un acteur de nos contes. Nous ne pouvons pas l’éliminer des rêves de nos enfants. Alexandre Vialatte le dirait en quatre mots : « Le loup est irréfutable ! »

 

Lundi 14 mai

À Chambéry, avec Claudie, ma colistière, pour le dépôt officiel de notre candidature. Fin de matinée à la préfecture, au château des Ducs de Savoie. Chants d’oiseaux dans les arbres : les emplumés ne sont pas concernés par notre paperasse, mais par leurs problèmes de nid et de couvée. J’essaie, à tout hasard, de leur envoyer un message siffloté : s’ils ont de dévoués protecteurs, c’est nous ! J’ai l’impression qu’ils captent mon message : leur gazouillis devient, un instant, une manière de variation sur le thème de la Symphonie pastorale !
Nous ne sommes pas seuls, Claudie et moi, à remplir les formulaires. Les concurrents se croisent sans longs dialogues de couloir. Nous remplissons nos papiers de candidature formelle, de rattachement à un parti politique de notre choix, de demande de subrogation pour faire payer par l’État (sous la rubrique « R 39 ») l’imprimeur de nos affiches, de nos professions de foi et de nos bulletins de vote. Le vocabulaire administratif et les cases à cocher méritent qu’on les aime : aucun poète ne nierait la beauté de la petite croix dans le carré ad hoc. Les mots de la bureaucratie valent moins par ce qu’ils signifient (tout au plus réussit-on à les comprendre le temps qu’ils nous sont utiles), que par la façon dont ils résonnent à notre oreille. Prenez « subrogation »… Isidore Isou aurait pu honorer ce terme dans un écrit lettriste. Georges Perec avait assez de génie pour lui consacrer un roman oulipien. Après La Disparition, nous aurions pu goûter La Subrogation !

Problèmes un jour, problèmes toujours

1. Un chauffard me double dans un virage, et manque percuter la voiture qui vient en face. Symbole trop évident de la conduite de l’humanité sur la Terre. Il nous reste à serrer les fesses en appuyant sur le frein.

2. Nous sommes plus de 7 milliards d’êtres humains. Au moins 1 milliard d’entre nous ne mangent pas à leur faim. Dans le même temps, les terres arables disparaissent à une vitesse affolante, stérilisées, empoisonnées, bétonnées, asphaltées, urbanisées, changées en blocs d’immeubles, en usines, en magasins ou en parkings. Nos besoins agricoles sont gigantesques, et nous détruisons le sol qui nous fait vivre.
Les riches ont une solution au problème : ils achètent les espaces agricoles des pauvres, sur lesquels ils produisent aujourd’hui non seulement des matières premières industrielles (coton, thé, café…) et des agrocarburants pour leurs moteurs, mais une partie de leur nourritue. Le comité de sécurité alimentaire de la FAO lance une alerte d’une exceptionnelle gravité, mais dont tout le monde se fiche. L’Occident, les pays du Golfe, le Japon, la Corée du Sud, la Chine et l’Inde achètent à tour de bras les champs des miséreux d’Afrique, d’Asie du Sud-Est ou d’Amérique latine. Entre 2000 et 2010, environ 200 millions d’hectares ont été cédés ou loués aux nantis par les plus démunis. L’équivalent de huit fois la superficie du Royaume-Uni !
La FAO qualifie ce processus de « dangereux Monopoly mondial » et recommande de limiter ces transferts mortifères. Mais elle ajoute qu’elle n’a aucun pouvoir, ni législatif, ni exécutif. Tout dépend donc toujours de la volonté des riches, c’est-à-dire de la raison du plus fort.

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Journal de campagne, profession de foi et affiche !

16 mai 2012

A la demande générale d’Anne-Marie et d’autres amis qui m’encouragent et que je remercie, voici le recto de ma profession de foi (en haut) et mon affiche de campagne (en bas). Je recherche mon tract, perdu quelque part dans le train de marchandises surchargé des e-mails qui passent…

 

 

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Journal de campagne, suite 1

Journal de campagne
Élections législatives 2012

10 mai

Que vais-je faire dans cette galère ?
J’ai une famille et des amis, des livres à écrire (je réclame à mes éditeurs un autre soupçon de patience), des balades à boucler, des musiques à écouter, des tableaux à contempler, des méditations à conduire – sur le Grand Bang ou l’extinction des dinosaures, le destin des étoiles ou la variété des espèces, le génie des fourmis ou la folie des hommes, la splendeur des papillons ou le parfum des fleurs…
Mais je fais le candidat. Je joue au politicien. Je me lance dans l’arène de la démocratie (ou du Far-West édulcoré). J’essaie d’abord de saisir comment je dois m’y prendre pour simplement postuler : c’est compliqué, bureaucratique, difficile à maîtriser quand on n’a pas l’appui d’un grand parti, riche et rompu à l’exercice. Je commence ma tournée des salles des fêtes et des foyers ruraux. Je vais de bourg en bourg. Je parle du prix de l’eau, des ordures ménagères, des transports, de l’agriculture, des économies d’énergie, du tourisme, de l’alimentation, des OGM, de Tchernobyl, de Fukushima et du réchauffement climatique, bref des affaires de la ville et du monde, devant des salles dix fois moins remplies que lorsque je donne, en dehors des épisodes électoraux, des conférences sur les mêmes sujets, et dans lesquelles j’utilise les mêmes mots…
Je suis masochiste. Je m’en rends compte quand je grimpe les montagnes ou que j’accepte, avant même d’y avoir réfléchi, telle ou telle mission en Amazonie, au Tibet ou en Antarctique ; dussé-je en baver davantage qu’un escargot en train d’escalader un muret par temps sec… Je suis masochiste, je le confesse, mais là, je dépasse les bornes. Survivrai-je à cette perversion à la fois agréable et désagréable ?
Il y a du plaisir à faire de la politique – sinon, moins de candidats se lanceraient. Il arrive que le conseiller, le sénateur, le député soient efficaces, même si ce n’est pas la conviction de la majorité des citoyens. Si j’étais élu député, ce qui n’arrivera pas, mon pouvoir législatif me permettrait d’exercer une influence sur la société des humains à laquelle j’appartiens, et dont je déplore qu’elle ruine la seule planète dont elle dispose.
Bien entendu, le principal plaisir engendré par la politique réside dans le fait qu’elle est un lieu de domination. Nous autres, hommes, incarnons comme les autres bêtes des créatures obsédées par notre rang dans la hiérarchie. J’ai analysé cette pulsion de domination dans L’Humanité disparaîtra, bon débarras ! Le pouvoir procure d’intenses satisfactions à celui qui l’exerce. Il titille notre noyau accumbens, notre centre cérébral de la récompense – au point que nous devenons très vite dépendants de cette drogue. Qu’elle nous pousse à en prendre et à en reprendre, et encore, en augmentant sans cesse la dose.
Je ne veux pas tomber dans cette addiction, et je ne crois pas qu’elle me guette. Non pas parce que je suis un sujet moral, une sorte d’Emmanuel Kant aux mains pures (mais qui n’a pas de mains, selon Charles Péguy), non pas par la grâce du Saint-Esprit : juste par intérêt. Par égoïsme. Les plaisirs que m’offrent la contemplation des étoiles ou le reniflement des fleurs surpassent tous les autres. Dans ma quête des récompenses biochimiques, je juge la simple existence harmonieuse – la « vie dans les bois » au sens d’Henry David Thoreau – plus efficace que la conquête ou la guerre.
Voilà la raison pour laquelle je resterai toujours un politicien lamentable.
Voilà pourquoi, ayant perdu le jour du scrutin, je m’amuserai de ma défaite.
La seule justification que je puisse donner à ma candidature s’énonce ainsi : je ne suis qu’un témoin désespéré par le suicide en cours de l’espèce humaine. Je dis ce que je crois savoir, même si c’est dur à entendre. En le formulant, je m’efforce d’honorer la devise de Jean-Jacques Rousseau, dont on fête cette année le trois centième anniversaire de la naissance : Vitam impendere vero, « Consacrer sa vie à la vérité »

Notules

1. On a trouvé du pétrole dans le parc national des Virunga, au Congo Kinshasa, contigu des parcs des Birunga, en Ouganda et au Rwanda. C’est dans ces jungles d’altitude que Dian Fossey et ses émules ont réussi à protéger la dernière population de gorilles de montagne (aujourd’hui, un peu plus de 400 individus au total). C’est là, aussi, que vivent quelques-uns des derniers okapis – et maintes autres espèces végétales ou animales rares et précieuses. Ce que la guerre civile et le braconnage n’ont pas réussi à détruire, notre avidité en énergies fossiles et notre folie de la bagnole s’en chargeront. Les forages pétroliers anéantiront les derniers grands singes anthropoïdes au dos argenté et au visage de King Kong. La firme Total, entre autres, s’est vue attribuer un permis d’exploration sur le site. Prenons notre plume et exigeons de son PDG, M. de Margerie, qu’il renonce à toute activité industrielle à l’intérieur du parc. C’est une campagne que mène aussi le WWF.

http://www.wwf.fr/s-informer/actualites/sos-virunga-le-wwf-appelle-a-la-mobilisation-generale-pour-sauver-le-plus-ancien-parc-national-africain

2. Les grévistes de la faim, installés depuis vingt-huit jours à Nantes pour protester contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, lèvent le camp. Ils n’ont pas remporté la victoire, les agriculteurs qui exploitent les terres menacées de bétonnage sont toujours sommés de déguerpir avant le 1er janvier 2013 ; mais ils ont reçu, de François Hollande, l’assurance que tous les recours devront être épuisés avant le début des travaux. On comprend que le maire de Nantes, Jean-Marc Ayrault, ne puisse se permettre le désordre prolongé d’une grève de la faim, alors qu’on le présente comme un premier-ministrable. Mais les promesses continuent de n’engager que ceux qui y croient.

11 mai

Si j’en crois la science (infuse ou diffuse) des spécialistes ès élections, je n’ai pas la moindre chance d’être élu. En Savoie, aux dernières présidentielles, Nicolas Sarkozy a obtenu quelque 53 % des voix, et François Hollande 47. Dans la deuxième circonscription, celle où je me présente (Albertville-Beaufortain-Tarentaise), Sarkozy est à plus de 56 %, Hollande à moins de 44. Même pas la peine…
Le Dauphiné Libéré (08-05-2012) titre « En Savoie, trois circonscriptions restent aujourd’hui acquises à la droite » : la première, la deuxième et la troisième. La « mienne » est donc « acquise » à son député sortant, Hervé Gaymard. Cet UMP a remplacé Michel Barnier. Il a été ministre de l’Agriculture et éphémère ministre des Finances de Jacques Chirac, avant de se faire éliminer de la grande politique pour cause d’accident de logement de 600 mètres carrés à Neuilly-sur-Seine.
Souhaitez-moi bonne chance. Envoyez-moi des ondes positives, y compris depuis Neuilly : j’accepte tous les dons ! Même les dons en bisous…

Notule

Dans mon jardin, les pommes de terre sortent de la glèbe comme de précieux volcans de feuilles vert foncé. J’ai planté les tubercules sous la neige, en avril. La pomme de terre ne ment jamais. Mon grand-père le disait sous forme de proverbe : belle en germant, généreuse au dépouillement.
Hervé Gaymard n’a qu’à bien se tenir…

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Journal de campagne : note d’intention

9 mai 2012

Note d’intention : nous finirons tous dans l’urne !

Depuis Mai 68, je balance entre deux slogans : « Élections, piège à cons ! » et « Votez pour moi ! » Je me suis fait élire trois fois comme conseiller municipal. Je suis aujourd’hui conseiller régional Rhône-Alpes. Je n’ai pas participé aux européennes. Je me suis publiquement prononcé (ça ne m’a pas valu que des amis Facebook ou Fouquet’s !) contre le principe d’une candidature écologiste aux présidentielles.

Juste au-dessous des présidentielles, il y a les législatives. J’y vas-t-y ? J’y vas-t-y pas ? J’y vas ! Je plonge. Tout schuss dans la pente.

Je me présente en Savoie, dans la circonscription qui inclut le hameau de Tincave (commune de Bozel) où je suis né et où je vis encore, face aux glaciers bleus de la Vanoise. Parce que je suis écolo, je cours (je trotte ? je marche ? je rampe ?) sous le drapeau fleuri d’Europe-Écologie-les-Verts. Prononcez « EELV » si vous aimez les sigles ; et si vous adorez les courants et les sous-courants, les embrouilles, les sophismes, les réunions à perpétuité, les rappels au règlement et les motions charabiesques entre lesquelles vous devez choisir, sachant que le groupe doit respecter le non cumul des mandats, la parité sexuelle, la diversité sociale, la variété ethnique, la pyramide des âge, les préférences religieuses ou alimentaires, les handicaps physiques ou mentaux, sans oublier les oukases d’une direction nationale plus concernée par les ors de la République que par le nettoyage militant des rivières.

J’ai décidé de me présenter dans la deuxième circonscription de la Savoie ; et je veux, au jour le jour, et jusqu’au deuxième tour si le scrutin m’y conduit (impossible n’est peut-être pas savoyard !), tenir le journal de cette campagne.

Je veux noter mes impressions de candidat sans ambition, mais non sans exigence. Je désire relater mes faits et gestes, souligner mes plaisirs ou mes colères, retracer mes interventions et celles de mes proches ou de mes adversaires, en un mot composer le même genre de récit que celui de Fabrice à la bataille de Waterloo : vivant (pour l’instant : la mitraille crépite !) mais décousu, composé de davantage de blancs que de mots, de plus d’ignorances que d’informations, de davantage de trous que certitudes…

Je rédigerai ce bloc-notes en recourant au seul mode narratif qui convienne à une telle entreprise: celui de l’humour. Si possible noir… Parce que (dirait une chimère de Beaumarchais et de Desproges) nous devons nous hâter de rire de tout avant que d’en pleurer ; et pas avec n’importe qui.

 

Avec Claudie Léger, ma colistière...

Journal de campagne
Élections législatives 2012

9 mai

Route en lacets : symbole facile, toute politique est sinueuse. La journée du candidat commence par un gaspillage éhonté de pétrole. Bagnole obligatoire, empreinte écologique calamiteuse. Le chaos climatique s’aggrave par la faute de celui qui le dénonce… Je rêve d’une campagne électorale à dos de mulet. J’imagine François Hollande ou Nicolas Sarkozy, à Tulle ou à Neuilly, chacun sur son âne…

Fonte des neiges : le torrent écume. Les fleurs sauvages enchantent les talus : la primevère et l’orchidée me requinquent. J’ai quitté mon jardin de Tincave emperlé par la pluie, et dans lequel creusait une vieille taupe émule de Karl Marx. Je roule vers Beaufort-sur-Doron : il y a marché le mercredi, dans ce village au parfum de fromage. Le marché de province se reconnaît à deux caractères : l’odeur du fromage (ou du poulet rôti) ; et, en période de votation, la présence de militants distributeurs de tracts.

Je rejoins l’amie d’Europe-Écologie qui tend des feuilles aux chalands. Elle est mamie, je suis papy. « Prenez garde à la jeune garde qui descend sur le pavé », chantions-nous dans un autre temps. En France, la politique reste une affaire de vieux. Il y a des exceptions : Claudie Léger, ma colistière pour cette législative, n’a pas trente ans. L’âge de mes enfants. Le même enthousiasme, la même énergie.

Nous distribuons le tract tiré sur papier vert, sur lequel figure ma photo et que j’ai intitulé « Un philosophe s’engage ! ». Pour faire le malin. Parce que « philosophe », ça en jette… La feuille annonce la réunion électorale que je tiendrai samedi prochain à Beaufort, dans la salle de la Confluence. La pluie se remet à tomber : bon signe. L’électeur potentiel, et même l’opposant politique hostile, prennent pitié du militant mouillé qui tracte sous les gouttes comme il ferait une offre publique d’espoir au dieu facétieux des nuages.

Notules
1. L’élection présidentielle est terminée : ouf ! Un François à la place d’un Nicolas, ça dégage la perspective ! Je n’étais pas un anti-sarkozyste primaire : j’avais même participé (sans illusions, mais avec loyauté) au Grenelle de l’environnement. Je le suis devenu ! Impossible de ne pas ruminer, vitupérer, protester, pester, exploser devant les contorsions de ce personnage, chaque jour un peu fondu dans son modèle d’extrême droite. Les deux derniers jours (l’annonce de son échec et la cérémonie du 8 mai avec son vainqueur) ont été plus dignes.

2. La maire UMP d’Aix-en-Provence, Maryse Joissains-Masini, conteste la légitimité de François Hollande, en qui elle voit « un danger pour la République ». Elle ajoute : « Physiquement, il ne donne pas l’image d’un président. (…) J’aurais aimé qu’il ait plus de prestance, et pas qu’il agite ses petits bras comme il le fait dans tous ses meetings, parce que ça me paraît extrêmement ridicule. » Supposez qu’un macho ordinaire ait tenu le même genre de propos sur le physique avantageux de Maryse Joissains-Masini…

 

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Sa Majesté Juan Carlos d’Espagne chasse le gros

25 avril 2012

On se rappelle Marie-Antoinette en 1789. Quelqu’un lui dit : « Majesté, le peuple n’a plus de pain ! » Elle répond : « Qu’il mange de la brioche ! »

Transposons l’anecdote : le peuple espagnol, écrasé par la dette, emprunte sur les marchés à des taux usuraires et s’enfonce dans la crise. L’Hidalgo subit, pour ainsi dire, le supplice du garrot, qui se pratiquait encore sous Franco. Tandis qu’il suffoque, le roi Juan Carlos lui suggère de se changer les idées en allant à la chasse. Juan Carlos donne l’exemple. Il massacre les éléphants au Botswana.

Manque de chance : il se fracture la hanche dans la savane. On doit le rapatrier, le scandale éclate : la photo d’un de ses trophées fait le tour du monde. Derrière le souverain fier de lui, il y a le cadavre d’un pachyderme.

Les amis des Espagnols et des éléphants verdissent de rage. Le WWF, dont le roi d’Espagne est président d’honneur, lui demande de démissionner de ce poste. Les Castillans ou les Catalans comprennent dans quelle noble activité passe une partie de leurs impôts.

Romain Gary se retourne dans sa tombe. Dans Les Racines du ciel, le romancier pensait que l’humanité ne survivrait pas au massacre des éléphants. Romain Gary serait épouvanté s’il connaissait l’état démographique actuel du plus merveilleux animal de la terre ferme. Les éléphants ont des défenses d’ivoire : or, le commerce de l’ivoire fleurit, en dépit du fait que les pachydermes sont inscrits à l’Annexe 1 de la Convention de Washington. Celle-ci interdit tout commerce que quelque partie que ce soit de l’espèce protégée.

Mais la réglementation internationale ne peut rien contre la puissance du fric. Sur les marchés parallèles (mais juteux) du Moyen-Orient ou de la Chine, le kilo d’ivoire se négocie plus de 10 000 euros. Sachant qu’une « petite » défense d’éléphant pèse 10 kilos et une « grosse » plus de 100 (mais presque aucun animal ne vit aujourd’hui assez vieux pour brandir ce type de « trophée »), on comprend où gît le problème.

L’éléphant d’Asie et les deux espèces d’Afrique (celle de savane et celle de forêt) ont été un temps préservés par la passion indignée de scientifiques comme le Français Pierre Pfeffer ou l’Américaine Cynthia Moss. Depuis dix ans, le massacre a repris. Qui sauvera ces espèces, que la rapacité humaine traque jusque dans les parcs nationaux ?

Avant l’arrivée des Blancs, l’Afrique hébergeait 3 millions d’éléphants. Il en reste (en étant très optimiste) moins de 300 000. Nous avons anéanti 90 % de la population du continent. En Asie, c’est encore pis : on ne compte plus que 30 000 des quelque 3 millions d’animaux originels ! 99 % d’entre eux ont été anéantis…

Ces chiffres n’empêchent pas le roi d’Espagne (et d’autres richissimes amateurs de « gros gibier ») d’aller s’amuser en collant des balles de 15 centimètres entre les deux yeux de ces colosses.

Le roi Juan Carlos d’Espagne s’est cassé la hanche en pratiquant ce « plaisir ». Nous lui souhaitons un très long et très pénible rétablissement.

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Pendant la campagne électorale, les pesticides continuent de tuer

11 avril 2012

Marine Le Pen rêve de jeter à la mer six millions de mauvais Français. Nicolas Sarkozy fait des risettes au Front national et présente la principale mesure de son éventuel second quinquennat : faire passer le permis de conduire au lycée. François Bayrou plonge dans la piscine avec une grosse femme énervée par la maladresse des centristes. François Hollande esquive et « retient son humour » pour ne pas accabler le sortant. Jean-Luc Mélenchon se prend pour « le bruit et la fureur », mais peine à démontrer qu’il est le Jupiter foudroyant de la « révolution par les urnes ». Les « petits » candidats attendent leur minute de parole à la télé.
Eva Joly traite des vrais problèmes, mais tout le monde regarde ses lunettes. Pendant ce temps, la situation globale évolue gentiment vers le désastre. Prenons les pesticides : tout le monde s’en moque, puisque le « bio » est réputé « bobo ». Or, ces produits chimiques sont conçus pour donner la mort – même si les firmes qui les vendent voudraient qu’on les nomme « phytosanitaires ». « Médicaments des plantes »… Les pesticides envoient en enfer (ou à ce qui en tient lieu pour les athées), non seulement les « mauvaises » herbes, les champignons « parasites » ou les insectes « nuisibles » (Marine Le Pen adore les trois adjectifs), mais les agriculteurs qui les répandent et les consommateurs qui les mangent. Sans oublier les abeilles, qui sont le symbole d’une planète riche de mille fleurs parfumées – mais qui disparaissent à une vitesse épouvantable.
Une équipe de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), dirigée par le Pr Mickaël Henry, vient de prouver ce que tout le monde savait, mais que les fabricants de « phytosanitaires » ont toujours farouchement nié : les pesticides constituent bel et bien la cause essentielle de l’effondrement des populations de butineuses. Même si les acariens varroas, les frelons asiatiques, le réchauffement climatique et d’autres facteurs jouent leur rôle…
En équipant les abeilles de puces électroniques miniaturisées, et en leur faisant absorber une dose (bien inférieure à la dose létale) des trop fameux pesticides Gaucho ou Cruiser, les scientifiques ont expliqué par quel mécanisme pervers ces poisons chimiques tuent les ouvrières : ils affectent leur cerveau et leur font perdre le sens de l’orientation. Les butineuses s’envolent, mais ne retrouvent pas leur ruche. Elles tombent au sol et meurent.
Si vous aimez les abeilles, les fleurs, les fruits, le miel et la gelée royale ; si vous préférez les équilibres écologiques aux mixtures de la chimie ; si vous en avez par-dessus la tête des engagements souffreteux d’au moins neuf candidats sur dix à la présidentielle, alors faites un saut chez votre libraire. Achetez le dernier Jean-Marie Pelt, intitulé Cessons de tuer la terre pour nourrir l’homme !, et sous-titré « Pour en finir avec les pesticides » (chez Fayard).
Vous y apprendrez pourquoi les pesticides sont néfastes pour les êtres vivants quels qu’ils soient, à commencer par les abeilles et nos enfants. Vous y lirez comment on pourrait, grâce à la science écologique, inventer une nouvelle agriculture aux rendements excellents. Vous y découvrirez que les plantes s’entraident et se respectent ; que les unes nourrissent les autres ; et qu’elles se défendent très bien toutes seules contre leurs ennemis. Vous aurez encore la surprise d’y découvrir que les végétaux ont une sensibilité ; et que, d’une certaine façon, les fleurs « écoutent » la musique du vent ou celle des hommes…
Jean-Marie Pelt incarne à la fois l’écologiste outré par la folie productiviste de notre société, et le savant capable de nous suggérer des solutions sensées, pour le coup vraiment durables. Nous n’avons nul besoin de pesticides. Nous avons besoin de Jean-Marie Pelt. C’est un sage et un homme bon. Un poète, aussi. Je suis fier d’être son ami, et de contribuer modestement, par ce billet, à faire connaître son dernier ouvrage. En s’y ébrouant, ceux qui vont voter pourront au moins butiner autre chose que les fleurs trop vite fanées des promesses électorales.

 

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Le vaisseau fantôme « Humanité »

31 mars 2012

Il tangue et roule. Il ballotte et clapote au gré des lames et des courants du Pacifique. Nul humain n’est à bord. Ni capitaine, ni matelots. Nul cap à tenir, aucune route à suivre. C’est un vaisseau fantôme ! Il fut chalutier. Ce n’est plus qu’une épave flottante, dont les membrures craquent dans l’eau froide, et semblent pousser de longues plaintes auxquelles ne répondent que les cris des goélands et les murmures du vent…

Un vaisseau fantôme… Comme la Mary Céleste ou le Hollandais volant. Un navire maudit. Abandonné des hommes et des dieux. Livré à lui-même dans la furie des éléments ou la trompeuse sérénité des mers aplaties. Un Bateau ivre de Rimbaud, qu’on entend soupirer dans la tempête : « Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer ! »

Ce chalutier sans âme qui vive à bord dérive au nord-est du Pacifique, à quelques centaines de milles du port de Vancouver. Il a traversé le Grand Océan, poussé par le courant chaud qui relie le Japon à l’Amérique, et qui constitue l’homologue du Gulf Stream dans l’Atlantique. Ce vaisseau fantôme était nippon. Il a été frappé, soulevé, bousculé, happé, emporté par le tsunami meurtrier du 11 mars 2011, dont Fukushima est une autre conséquence atroce. Il flotte depuis plus d’un an. Il n’est pas encore démembré, mais il résume les malheurs de l’humanité.

Regardons-le… Il est rouillé, abîmé, blessé de toutes parts, demain naufragé et couché sur la vase, par quatre mille mètres de fond… Ce n’est pas un vaisseau fantôme. Ce n’est plus un chalutier perdu. C’est un symbole. Il résume le destin précaire de notre espèce, ce rien du tout qui s’imagine invincible, et que le moindre frisson de la croûte terrestre, ou la moindre fantaisie du Soleil pourrait, en un instant ou en quelques années, jeter sur l’océan hostile de la misère, du malheur et de la mort.
Le tsunami du Japon nous envoie ce message. Réfléchissons plus loin que les petites phrases d’une campagne électorale bête et méchante, ou les banalités cumulées des célébrités de la télé. En étant un peu plus sages et plus soucieux de nos semblables, nous pourrions connaître des printemps de lait, de miel et de roses. En choisissant la croissance matérielle, la concurrence et la violence, nous levons le raz de marée qui nous balayera. Nous nous condamnons à dériver sur l’océan de nos folies, jusqu’à ce que naufrage s’ensuive.

Lorsque le temps sera venu, j’espère seulement que quelques-uns d’entre nous se souviendront du Bateau ivre et psalmodieront sur le pont de l’épave : « Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer ! » Au moins disparaîtrons-nous dans un poème…

 

La Mary Céleste, 1860.

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L’illusion de la voiture électrique

8 mars 2012

Le salon international de l’automobile se tient à Genève. Entre les limousines hors de prix et les quatre-quatre gros comme des éléphants, mais bien plus gourmands en énergie, les constructeurs proposent des voitures électriques réputées « futuristes ». Le physicien et l’écologiste partent d’un esclaffement, leur rire fût-il jaune…

Ceux qui croient au « progrès » perpétuel et à la « croissance » indéfinie font miroiter la voiture électrique avec le même bagout que le revendeur d’épave vante les performances de son tas de ferraille. La voiture électrique est une fumisterie sans fumée d’échappement, mais non sans nuisances. Elle a besoin, dirait monsieur de La Palice, d’électricité pour rouler. Or, celle-ci ne tombe pas du ciel (sauf durant les orages, sous forme de foudre assez difficile à dompter). Elle provient de combustibles fossiles (en voie de raréfaction et de renchérissement, en outre fauteurs d’effet de serre), de centrales nucléaires (le problème, et non la solution) ou de ressources renouvelables (loin de suffire à la tâche, demain comme aujourd’hui). Comment produirions-nous assez d’énergie électrique pour faire rouler, non seulement 1 milliard de bagnoles comme maintenant, mais 3 milliards, selon les prétendues « prévisions » – ou les fantasmes ! – du FMI pour 2050 ?

En la matière, les projections des « spécialistes » sont amusantes. Ou délirantes… Ces beaux esprits calculent, par exemple, que, pour la France, posséder un parc automobile bien « branché » exigerait qu’on ajoute deux réacteurs nucléaires au parc actuel. Mais, précisent-ils, en mode de chargement « lent » – celui qui requiert une nuit pour requinquer une batterie et permettre un parcours d’une centaine de kilomètres le lendemain. Le mode de chargement « rapide » (une demi-heure les doigts dans la prise) nécessiterait, quant à lui, dix-sept réacteurs atomiques supplémentaires, ou leurs équivalents thermiques. Le consommateur acceptera-t-il de charger en mode lent ? Il n’éteint déjà pas la lumière en sortant de chez lui… Imaginons des millions d’automobilistes qui rentrent du boulot entre 18 et 20 heures. Ils se connectent tous ensemble au réseau. Colossal black out avant chaque JT !

Il y a d’autres problèmes. D’autres « facteurs limitants », comme disent les écologistes. La voiture électrique ne saurait être équipée d’accumulateurs au plomb : ceux-ci sont trop lourds. Ils ont un rendement déplorable. La solution consiste à installer, sous chaque capot, des batteries au lithium, le plus léger de tous les métaux. Mais le lithium manque déjà. Il n’existe guère, sous forme de minerai, que dans les Andes (dans les salars de l’Altiplano), en Afghanistan ou au Tibet. Et notre industrie informatique en est, elle aussi, avide…

Certes, on construit des automobiles électriques, et qui roulent. On les montre au peuple ébahi. Elles inspirent les journalistes et les politiciens crédules. Elles permettent aux riches de devenir « écolos » dans la version « peinture verte ». Mais la voiture électrique pour tous n’existera jamais. À moins que l’humanité ne domestique très vite l’énergie de fusion nucléaire (ce qui serait une surprise), ou qu’elle ne découvre le secret du mouvement perpétuel (ce qui étonnerait encore davantage le physicien).

Même si elle désole les chantres de la « verditude » et du « développement durable », une évidence s’impose : ceux qui croient à la voiture électrique en 2012 sont les enfants de ceux qui croyaient à la voiture volante en 1952.

 

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Revenons aux fondamentaux !

28 février

La plupart des journalistes, certains de leurs amis et leurs nombreux ennemis raillent la façon dont les écolos conduisent leur campagne. Il est temps, pour les Verts, de faire ce que l’entraîneur recommande au joueur de football à gros mollets et cerveau mince : « revenir aux fondamentaux ». Selon un autre cliché sportif : « rester bien en place » ; locution spécialement idiote puisqu’il s’agit de courir derrière un ballon !

Voici quelques « fondamentaux » écolos, sans le respect desquels point de « verditude » possible…

1. L’humanité ruine la biosphère. Elle saccage et pollue la planète en imaginant qu’elle progresse. Les milieux naturels disparaissent à une vitesse effarante. Nous détruisons la biodiversité en oubliant un détail : c’est notre mère. Nous sommes le fœtus, et nous donnons de grands coups de couteau dans l’utérus qui nous nourrit. Nous prouvons ainsi que nous incarnons l’espèce la plus intelligente du règne animal.

2. Il n’y aura jamais de croissance matérielle indéfinie sur une planète finie. Les ressources terrestres sont limitées et la population humaine explose. La majeure partie de notre espèce vit et meurt dans la misère. Les riches ne pourront s’enrichir davantage qu’au risque d’une troisième guerre mondiale – la dernière.

3. La seule bonne méthode pour résoudre la crise de l’énergie consiste à économiser celle-ci. Nous ne pouvons pas choisir entre la catastrophe nucléaire et le désastre climatique. Nous devons nous lancer dans la domestication des énergies renouvelables, mais nous n’en aurons jamais assez, surtout si nous voulons (conformément à nos idéaux religieux, philosophiques et moraux) améliorer la vie des pauvres.

4. Il y a urgence à protéger les forêts tropicales, les marais, les mangroves, les montagnes, les côtes, les récifs de coraux, les glaces polaires, la richesse biologique de nos campagnes et de nos villes, bref les plantes et les animaux… Les baleines, les dauphins, les requins, les éléphants, les tigres, les lions, les ours, les loups ou les aigles, c’est-à-dire la quasi-totalité des bêtes sauvages qui enchantent nos légendes, nos contes pour enfants ou nos récits mythologiques, risquent de ne plus exister dans vingt ans. Si nous touchions cette extrémité, nous anéantirions non seulement des espèces indispensables à l’équilibre des écosystèmes qui nous font vivre, mais des pans entiers de notre culture, de notre littérature, de nos arts, de nos plus beaux poèmes et de nos rêves de gosses, bref de ce qui nous a fait hommes avant le smart-phone et la téléréalité.

5. Nous devons nous mobiliser pour nos frères humains – pour la justice et la paix, pour les droits et la liberté des peuples, pour l’égalité des sexes, des langues et des religions. Mais nous devons aussi nous battre contre la cruauté perpétrée à l’encontre des espèces abusivement dites « inférieures ». La bagarre contre les élevages concentrationnaires et les abattoirs de l’angoisse fait partie des impératifs écologiques. Tout comme l’idée selon laquelle les combats de coqs, la chasse en général, la chasse à courre en particulier, constituent des activités indignes de notre époque… La corrida, l’effroyable corrida, la terrifiante course de toros, le spectacle de la torture, du sang qui gicle et du matador aux cojones coincées dans son « habit de lumière », ne sont pas des cérémonies métaphysiques, mais des épisodes de sadisme caractérisé, de la part de leurs auteurs, de ceux qui les applaudissent et de ceux qui ramassent l’argent. Lorsqu’une tradition s’appelle une pure saloperie, il faut l’abolir ; et non pas en faire un patrimoine immatériel de l’Unesco !

Être moins pressés, moins avides, moins cruels : tel est le but qui nous est assigné pour avoir une chance de devenir, un jour, de vrais Homo sapiens. Si nous approchions de cet idéal, nous aurions accompli un progrès digne de ce nom. Pour cela, nous devons respecter les « fondamentaux » !

 

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