22 février 2007
Je n’ai rien écrit depuis quelque temps : la vie m’emporte, et la mort vient d’emporter ma mère. C’était un soulagement pour elle : Alzheimer torture et terrorise jusqu’au dernier instant ceux qu’il a choisis pour victimes. Maman a cessé de souffrir, et nous l’avons incinérée. Puis nous avons répandu ses cendres, avec des pétales de roses, près de son hameau natal de Tincave, au « plan des Danses », là où elle allait jouer quand elle était gamine. L’un des derniers lieux qu’elle ait évoqués en souriant comme la petite fille qu’elle était redevenue… Les montagnes de la Vanoise étaient une splendeur blanc, rose et gris-bleu. Les roses rouges que nous avons fichées dans la neige paraissaient autant de points d’interrogation. Nul ne pleurait. Chacun pensait que tout était en ordre. Maman était revenue où elle devait revenir. Une brise de doux hiver nous caressait la joue.
Durant la nuit, les chevreuils ont mangé toutes les roses. L’empreinte de leurs sabots fourchus dans la neige semblait celle de créatures de rêve. Ils incarnaient le cycle des molécules.
On vit, avec sa mère, le même nombre d’années qu’on a d’années d’âge. C’est une banalité poétique de le dire. Lorsque je suis retourné, deux jours plus tard, au « plan des Danses », la neige avait fondu. J’ai retrouvé un pétale de rose fané dans l’herbe d’hiver. Un crocus printanier pointait. Le vent chantait la chanson que ma mère me fredonnait lorsque j’étais petit, et qui m’est d’un coup remontée en mémoire avec les accents de sa voix même : « Le temps des cerises. »
Cerises d’amour… Lumière écarlate du sang qui fige. Peu de temps me reste. Je déguste le poème de la vie dans la montagne du bonheur fragile.
2 textes : « Cadaver » de Victor Hugo dans Les contemplations et « De la mort sans exagérer » de Wislawa Szymborska
je suis tombée sur ton texte par hasard .
c’est très emouvnt , troublant même …
et aussi très beau malgré la melancolie qui s’en dégage .
courage , la perte d’un être cher est une epreuve .
je ne le sais que trop .
bises
Merci Yves de nous donner partager ton humanitude
L’émotion m’a emporté à la lecture de ce texte, même si je ne comprends pas cette banalité-là : « On vit, avec sa mère, le même nombre d’années qu’on a d’années d’âge. »
Je suis venue avec toi… et ta maman au plan des Danses.
Merci pour le partage et la beauté de ce texte si émouvant à mes yeux.