Les clones médiatiques

17 juin 2007

L’eau de la mer Caraïbe est douce comme un bain de bébé, et le bébé, c’est moi. Je ne vais pas me priver d’une régression au stade amniotique : j’en fais un art de vivre.

Je palme sur le récif de Cozumel, dans un arc-en-ciel de poissons-papillons et de poissons-demoiselles. Je me perds dans des ramures de coraux cornes-de-cerf : chandeliers gris-rose où des milliers de “fleurs” animales, de la taille d’un “o” sur cette page, tordent leurs tentacules. Je suis un bébé : en voici d’autres. Chaque polype de corail est issu par bourgeonnement d’un polype-père (ou mère). Il dispose (à l’erreur près) du même matériel génétique que le polype fondateur. C’est un clone. Du grec klôn, “jeune pousse”. Le mot fait florès. Il intrigue et inquiète. Les médias en causent. Le public croit que ça vient de sortir : or, c’est la première méthode de reproduction que la nature a mis au point en inventant les bactéries et les algues bleu-vert, voici 4 milliards d’années. Le sexe ne date que de 1,5 milliard d’années. Même si certains d’entre nous remplissent courageusement leur devoir conjugal, la reproduction par clonage demeure, pour quantité d’organismes, la plus simple et la plus usitée. Le jardinier qui bouture ou marcotte fait des clones.

De nos jours, les scientifiques clonent à tour d’éprouvette. Je n’ose écrire qu’ils déclonent à pleins tubes. Veaux, vaches, cochons, couvées y passent. Tant qu’il s’agit de blé ou de poules, peu nous chaut. C’est à peine si les écologistes se désolent de la baisse de la diversité génétique. Nous nous inquiétons davantage quand les clonés sont des hommes ; car la méthode vaut pour notre espèce autant que pour le cochon. On extrait d’un ovaire des ovocytes (les cellules qui précèdent les ovules). On leur ôte le noyau. On y substitue le matériel génétique de cellules tirées de l’homme ou de la femme qu’on veut reproduire. On obtient des oeufs chimériques qu’on implante dans des utérus…  C’est loin de marcher à tous les coups, mais certaines équipes osent. Scandales médiatiques. Déclarations outrées des autorités morales et religieuses. Interventions des comités d’éthique, une main sur le coeur, l’autre sur la Déclaration des Droits de l’homme. Propos politiciens dans le sens des sondages. J’aime ces flambées vertueuses. Elles me font remembrer que l’humanité se compose de beaucoup d’ignorants, d’hypocrites et de manipulateurs. Je la préférerais pétrie de clones honnêtes.

Y a-t-il une seule chance pour que le clonage humain nous conduise au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley ? Je n’y crois guère. Les clones humains resteront rares. Marginaux. Ils prendront ipso facto la même valeur affective que n’importe quel Homo sapiens… Je loue les poètes, mais j’aimerais que mes contemporains quittent plus souvent le territoire du fantasme pour celui du froid calcul. Le clonage est un petit problème philosophique à l’usage des riches. Aucun dictateur n’exigera jamais d’un savant fou qu’il lui fabrique une armée de clones dociles, juste assez évolués pour se servir d’un fusil, pour la raison que ces armées existent déjà par les moyens réunis de la surpopulation, de la misère, de l’analphabétisme, du fanatisme et du quart de gnôle avant l’assaut. Si nous étions responsables, au lieu de nous inquiéter du clonage de quelques embryons par des biologistes, nous userions nos forces à résoudre le problème, autrement scandaleux, des deux milliards de personnes non clonées qui vivent sous le seuil de pauvreté.

Trois nouveaux bébés par seconde – cent millions par an ! – viennent grossir les rangs du malheur dans un Meilleur des mondes issu non pas de la folie des savants, mais du bon vieil égoïsme des hommes. Le vrai problème est là.

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9 réponses à Les clones médiatiques

  1. ERGU dit :

    Quel don d’ubiquité !
    Jouir le même jour d’être étendu sur un lit de Bruyère à la Rottaz et de palmer dans les eaux des caraïbes sous entend une grosse émission de CO2… à moins que le voyage ne se fasse par l’imagination ou les souvenirs.
    Là, c’est 0% de GES !

  2. yves paccalet dit :

    Oui, le rêve nous permet l’ubiquité ! C’est un des privilèges de l’espèce humaine. Nous le partageons avec l’ange, cette espèce céleste qui répond au nom scientifique d’Angelus albus (ou Angelus archangelus). Nul besoin de kérosène pour voler sur les ailes du songe !

  3. Erwan Le Soz dit :

    Il semble qu’il n’y ait plus guère que chez les mammifères que la reproduction asexuée ne soit pas à la mode.

    Un requin marteau est né dernièrement dans un aquarium du Nebraska ne comptant que des femelles et cela a également été observé chez le dragon de Komodo.

  4. véronique dit :

    Les sources! Erwin, il faut citer les sources, sinon le patron du blog il va se faire passer pour …pour … (compléter vous-mêmes).Mais surtout c’est intéressant, comme info…
    Pour le billet, c’est chapeau bas

  5. véro bléro dit :

    sauf qu’on ne dit pas « cela me fait remembrer », mais « cela me fait remémorer !!! Aie Aie, c’était pour rire…ne me jetez pas de cailloux!

  6. Yves Paccalet dit :

    Parfois, mon côté pédant ressort, mais j’assume parce que ça m’amuse : le verbe « remembrer », qui a donné en anglais « to remember », est un vieux verbe français (on le trouve encore dans Rabelais, si je me remembre bien)dont je déplore la disparition et que je voudrais précisément voir renaître. Parce qu’il correspond très bien aux processus de mémoire qu’il décrit : les souvenirs nous reviennent par morceaux, comme un pantin « démembré » qu’on veut recomposer.
    Je ne cache pas, non plus, que le double sens du mot « membre » est en soi une source de doux plaisir.

  7. véronique dit :

    Que vive Rabelais !
    Aveuglée par la faute de frappe, je n’avais pas pensé deux minutes au mot qui pouvait exister ! Maintenant que je le connais, je suis tout-à-fait d’accord avec vous pour qu’il revienne dans la logo-diversité. Va pour cette politique de remembrement ! Se souvenir des belles choses … procéder à un doux remembrement. C’est joli. J’adopte et diffuse.
    Plus sérieusement : Ce que vous avez écrit, ainsi que ma réponse, n’est pas accessible à tous. Uniquement aux personnes qui, en plus de connaître Yves Paccalet l’écologiste, connaissent Rabelais. Le nombre des amateurs de Rabelais, semble, hélas, diminuer, mais je ne suis pas si pessimiste, car je crois au mythe du Phoenix, qui renait de ses cendres, et ça, ce qu’il y a de cool, c’est que tous les enfants qui ont LU Harry Potter peuvent, ou pourront, le comprendre. Je hurle contre ceux qui critiquent Harry Potter, et leur demande … de lire ces livres, de compter les mots qu’ils ignorent eux-mêmes, le vocabulaire et les leçons transmises.
    Pour revenir à notre Rabelais, j’estime qu’il fait partie du patrimoine de l’humanité au même titre que Shakespeare, Thomas More ou Martin Luther King – je prends ces exemples simples pour rester lisible – je prétends que sa parole, son message, traverse l’espace-temps et résiste aux tempêtes. « Cy n’entrez pas, hypocrites, bigots, etc etc » Le mythe, la leçon de l’abbaye de Thélème demandent à être transmis, toujours vivants, traduits en slam, et en esperanto. que sais-je ?
    Allons-nous passer pour pédants ? Vous suggérez que oui, vous passez quelquefois pour … Moi, je ne suis pas pédante, pour la bonne raison que j’ai appris très tôt à me taire…ce qui n’était pas très égo-logique.
    Maintenant que je sais un peu parler, il me semble essentiel de poser cette question : quelle différence faites-vous entre le pédantisme et le partage du savoir? Pour moi, qui aime Rabelais, et qui ne demande qu’à en savoir +, votre réponse n’a rien de pédant. Au contraire, j’en redemande. Jacquard est-il pédant ? Il étale et partage son savoir tous les jours sur France-Culture …Quant à la définition Larousse de pédant ? qui fait étalage de son savoir, prétentieux, cuistre.
    Est-ce que vous vous reconnaissez ? Je vous propose ce chantier de réflexion! Je n’en dirai pas plus, pour ne pas « gaver » , mais vous aurez deviné que c’est une question-gigogne ?
    -comme les oiseaux? non, comme les poupées – en partant de la plus petite petite boîte … Si cela vous intrigue, nous pouvons continuer à en bloguer !
    Et remembrez-vous, si vous avez d’autres trucs incongrus sur Rabelais ou Coluche, je suis preneuse ! Et je ne suis peut-être pas la seule…
    Philosophiquement ?

  8. On n’aura pas besoin de clones pour avoir Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, avec les cameras de surveillance, le fichage, cartes banquaires, telephones portable, etc… on va mettre les humains au pli, ils vont marcher droit d’eux-meme.

  9. MD dit :

    Merci Yves, d’OSER DIRE ! Merci…

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