17 juin 2007
“Odeur du temps brin de bruyère”… Ce vers d’Apollinaire me trotte dans la tête. Normal : je suis couché sur un lit de bruyère, à La Rottaz, au-dessus de Tincave. Je regarde les vaches. Savoyardes. De race tarine, comme moi. Elles paissent avec componction, lasses peut-être de devoir donner tant de lait pour du fromage de beaufort. Elles sont belles. On m’a reproché, naguère, d’avoir chanté leurs yeux d’or. L’iris de ces ruminantes est brun, en effet ; sauf au soleil couchant de la Vanoise, sur un lit de bruyère et dans l’odeur du temps.
J’ai l’âme bovine. Je me satisfais de produire, humble artisan, mon fromage de beaufort intellectuel, parfumé de pensée sauvage et de fraise des bois ; heureux si quelqu’un le déguste sans faire la grimace. Je me sens solidaire des mammifères à gros pis qui ballotte. Voilà pourquoi je déteste que les scientifiques accusent les vaches. Car ils les accusent ! Ils les rendent en partie responsables de l’effet de serre qui menace les climats de la Terre. Ils ont fait leurs calculs. Les scientifiques font leurs calculs même quand ils délirent : en quoi ils diffèrent des autres hommes, qui n’ont pas besoin de chiffres pour dire des sottises. Ils ont mesuré en laboratoire (sous tente spéciale, avec débitomètre) le volume quotidien des rots et pets du bovidé ordinaire, qu’ils ont multiplié par le nombre de ces animaux sur le plancher des vaches. Ils y ont ajouté les éructations et vesses des chèvres, et les largages des brebis, lamas, yacks et chameaux. La production de gaz de bétail est considérable. Plus abondante le soir que le matin. Variable en fonction de la qualité et de l’état de l’herbe (fraîche ou sèche). Elle est en grande partie faite de méthane, un gaz à effet de serre. Elle représente 15 pour 100 du volume de ce composé que les activités humaines rejettent dans l’atmosphère. 15 pour 100, donc, du risque de réchauffement qui pèse sur la planète. Avec dilatation des mers, fusion des glaces polaires, montée du niveau des océans et catastrophes concomitantes.
La vache menace l’humanité. Non pas la vache mâle, dans l’arène, qui encorne à l’occasion les génitoires avantageuses d’un hystérique cambré derrière un chiffon rouge. Non : la vache de tous les jours. Celle qui fait “meuh”, le cantal, la mimolette, le tube de lait concentré et même le beurre du Dernier tango à Paris. Celle qui rit sur des boîtes. Celle qui offre chaque année son veau au boucher, et finit en steak.
Qui veut haïr sa vache l’accuse de roter. L’effet de serre, les désastres climatiques ? La faute aux vaches ! La disparition du poisson de mer ? Voyez les phoques. La mort des forêts ? Un champignon ou un insecte. L’accumulation du gaz carbonique ? Les volcans. Et ainsi de suite. L’homme refuse d’avouer ses fautes. Irresponsable par pensée, par parole et par action… Le vrai boulot des politiques et des décideurs consiste à trouver des boucs émissaires. Il y a quelques années, un savant calculait que les premiers agents de la libération de méthane dans l’air étaient… les termites. D’autres ont dit que c’est la fermentation du riz, ou celle du maïs.
Termites, riz, vaches… Demain, quoi ? Les termites existent depuis 300 millions d’années et n’ont jamais menacé la biosphère. L’homme est l’unique cause de l’extension des rizières, des champs de maïs et des troupeaux. Parce qu’il est de plus en plus nombreux et avide…
Je respire l’odeur du temps, allongé dans la bruyère. Les vaches ruminent. L’une rote, l’autre lève la queue et pète. Parfums organiques : nécessités de la vie. On ne me fera pas croire que le danger procède de la digestion du pâturin par des herbivores. La panse, le bonnet, la caillette et le feuillet de la tarine aux yeux d’or ne noieront ni le port de Marseille, ni la Hollande. La stupidité dévastatrice des hommes, peut-être !
Louis XVI demandait qu’on laissât pisser le mérinos. Je réclame qu’on laisse péter la vache !
Magnifique.
Merci.
Bonjour Yves,
Je suis repassé par Tincave ce printemps.
Un petit détail m’a chiffoné.
A quand l’effacement des réseaux secs ? Impossible de prendre en photo le « Grand bec », la « Dent du Villard » ou la « Saulire » depuis Tincave sans avoir au moins un fil électrique ou téléphonique en travers.
Alors qu’à Bozel tout à été éffacé.
Certe, celà n’empêche pas le réchauffement mais la beauté est elle aussi importante à préserver.
Cordialement.
Oui, je sais ! L’enterrement des lignes électriques de Tincave (et d’autres hameaux) est programmé par la commune de Bozel, sauf que… pour le moment, Bozel n’a pas assez d’argent (déjà trop endettée) pour lancer le chantier. J’ai bon espoir que ce soit fait dans les deux ans qui viennent.
Très agréable à lire, merci.
Je signerai volontiers une pétition pour une liberté bovine aux dégazages sauvages.
« L’homme est de plus en plus nombreux » Oui, et de plus en plus indépendant, chacun cherchant à se démarquer, à avancer plus vite que le voisin. Ou quand la fierté et l’intérêt personnels priment.
Bonjour Yves,
Je viens de lire les dernières chroniques de ton blog et plus particulièrement celle que tu as consacré à « l’odeur du temps ».
Superbe, vachement beau, drôle, tendre, tellement juste, un petit bijou, vraiment.
Merci.
Amitiés
Bonjour Monsieur Paccalet
Les lignes et les mots que vous avez su trouver dans le post » odeur du temps » me font l’effet de la madelaine dans un célèbre ouvrage, je ne suis pas loin de penser que parti comme cela nos belles Tarines Savoyarde seront les derniers vestiges d’une économie montagnarde capable de produire cet or en barre nommé Beaufort. Souvent je retourne moi aussi aux origines et à l’essence des choses, bien loin de cette grotte que sont nos villes, comprenez, l’allégorie de la grotte dans le texte de Platon, qu’es’t que le réel? essence ou existence aurait repris Sartre. Cet endroit de bonheur ou je viens me ressourcer s’appelle le versant du soleil, c’est la que dans l’antique maison de famille nous oublions nos cartes et nos codes, nos horizons formatés par les dikatat économiques en vigueur. Dans le silence du chalet D’alpage, face à la Pierra Menta, juste au dessus de Foran, nous reffaisons souvent le monde, comme dans un dernier élan salutaire, dernier vestige de notre capacité à la résistance philosophique, seule mode de vie encore tenable, si l’on veut terminer debout, et contempler ces lieux d’exceptions sans rennoncer à nous même.
Je suis monté dans la neige, l’autre jour, au sommet du mont Jovet, en partant de mon hameau de Tincave. De là, j’ai contemplé vers le nord et le nord-est le mont Blanc, les Grandes Jorasses, le Grand Combin et la dent d’Hérens (en Suisse) ; parmi les cimes du Beaufortain, la Pierra Menta, bien sûr ! Un peu de notre substance montagnarde – dans l’odeur du temps!
Merci Yves pour ce commentaire sur la fameuse dent de Gargantua, au même endroit et à la fin de l’été je me demandais si mes lieux préférés auraient autant d’attrait sans la menace qui pèse sur eux, je me suis alors souvenu des mes anciens cours de philo à la fac, ou un vieux prof de Grenoble prénommé Monsieur Pascal, ça ne s’invente pas!!, tentait d’éclairer nos cerveaux de jeunes contestataires de tout bois en expliquant la différence entre la morale et l’éthique, c’est exactement ce que j’ai compris quelques années plus tard, lorsque en jeune papa il me fallait expliquer à ma fille qu’on ne pollue pas la montagne parce que c »est interdit mais parce qu’on a la conviction qu’on peut encore la sauver. Au plaisir de pouvoir un jour pousser plus loin cette conversation autour d’un verre d’ apremont, et pourquoi pas jeter les bases d’un café philosophique en altitude.
bonne fin de journée, cultivons notre jardin, c’est cela aussi vivre ses convictions et non les rêver.
Magnifique votre texte !
A lire en famille ou entre amis après le ski dans un grand chalet (240m2) sain et
confortable, à température régulée, été comme hiver, au milieu d’un espace sauvage des Vosges, à proximité de zones de commerces et de loisirs !
Pour vos vacances ou vos week-end dans les montagnes près des lacs des vosges, ce chalet (à 8 km de Gerardmer) vous séduira pour vos locations saisonnières.
Bravo. Merci… Mais si les tarines broutent et pètent encore bucoliquement dans les alpages, combien de bovidés emprisonnés dans leurs stabulations automatisées n’auront jamais respirée que les pets de leurs congénères ? Peut-être que cette statistique scientifico-politique aura un petit effet positif en pointant du doigt l’élevage industriel et la pollution qu’il engendre (lisiers, gaz, verrues inesthétiques…)
Chez moi en dordogne, les blondes d’aquitaine et les limousines broutent encore l’herbe verte du printemps mais à quelques centaines de mètres, les prim-holstein ne connaissent que les tôles du hangar et la traite automatisée de 19 h…
J’embrasse chaleureusement les humains conscients, les poètes et ceux qui y croient encore.