Mon côté champignon

12 juillet 2007

Le texte promis…

Les brumes de l’automne s’effilochent sur les branches. Je pénètre dans la clairière comme en un temple ; non pas un lieu de culte, mais un poème de Baudelaire (“La nature est un temple où de vivants piliers…”). Mon métabolisme de base s’accorde à celui de la saison : novembre a peint mon coeur en roux. Sur le sol, la limite des arbres est occupée par un incroyable rond de sorcière d’amanites tue-mouches. Des centaines de chapeaux rouge clair à points blancs… Les champignons par excellence. Les maisons des Schtroumpfs. La chair hallucinogène des chamanes sibériens que la muscarine emportait au royaume des Esprits… Je n’en ai jamais vu tant, ni en un cercle aussi grand : 30 mètres de diamètre ! Je cherche le sorcier du conte. C’est un casse-noix. Je m’incline sur les tue-mouches. Je caresse du doigt leur peau douce au subtil arôme de pomme de terre.

J’ignore pour quelle raison je m’en sens si proche. Je songe que tout homme comporte une part végétale, même s’il la renie ou la moque. Les locutions qui nous identifient aux plantes ne sont pas nobles : tel est une vraie poire, une bonne pomme, un cornichon, une banane. Tel autre fait le poireau ou se creuse la citrouille. On peut être chou, avoir un coeur d’artichaut ou (à Dieu ne plaise !) se peler l’oignon en pelant le haricot de son prochain. D’aucuns en ont gros sur la patate. Voire (pauvre de moi…) se comportent comme des glands. N’empêche. Je suis plus champignon que je ne n’en ai l’air, non seulement parce que les créatures de la Terre s’organisent à partir d’un unique code génétique (adénine, cytosine, guanine, thymine), mais parce que nous sommes peut-être vraiment de la lignée de la truffe…

On pensait autrefois les règnes zoologique et botanique bien séparés. On disait les animaux capables de mouvement, mangeurs d’autres organismes et dotés de membranes cellulaires sans cellulose ; tandis que les végétaux, immobiles, riches en cellulose, vivaient de molécules minérales grâce à la chlorophylle. La distinction se dilue. Des plantes bougent, d’autres n’ont pas de chlorophylle, d’autres digèrent des insectes.

Les champignons vont plus loin. Ils comptent des espèces bizarres, comme les myxomycètes, qui se déplacent à la façon des amibes et se repaissent de petits organismes. Qui chassent… Dans leur ensemble, les girolles et leurs cousins (de la moisissure à la morille) sont peut-être plus proches de l’animal que du végétal. Le biologiste Carl Woese a dressé un tableau original de l’évolution de la vie à partir des premières cellules, nées voici près de 4 milliards d’années. Selon lui, ces cellules initiales ont engendré trois lignées : les archéobactéries (“anciennes bactéries”), les eubactéries (“bactéries vraies”) et les urcaryotes. Ces derniers auraient ensuite divergé en trois branches : les végétaux ; les animaux unicellulaires ; et un groupe composé des champignons et des animaux multicellulaires.

L’hypothèse de Carl Woese est étayée. N’ayant pas de chlorophylle, les champignons se nourrissent, comme les animaux, de substances organiques ; certains (saprophytes) de cadavres ; d’autres (parasites) en volant la substance d’un hôte ; d’autres (symbiotiques) en travaillant à bénéfice réciproque avec un partenaire ; d’autres encore comme des prédateurs, à l’image des myxomycètes chasseurs de bactéries… La parenté est-elle réelle ? Je l’ignore. Mais elle expliquerait ma passion pour ces créatures bizarres, livides ou colorées, gluantes ou veloutées, poudrées de spores, souvent psychotropes, parfois mortelles, qu’on nomme “champignons”. Non seulement je ne renie pas mon côté champignon, mais je le revendique. J’en jouis. Et j’interdis qu’on se répande en plaisanteries stupides sur le fait que, dans ces conditions, il me faut assumer ma double nature amanite : phalloïde et vaginée ; ma fraction paxille excentrique ; ma composante bolet satan ; mon moi profond agaric meurtrier, hygrophore pleureur, lépiote déguenillée, russule à odeur de hareng, cortinaire à odeur de bouc, panéole du fumier, vesse de loup perlée, russule camembert et – comment l’oublier ? – phallus impudique ou satyre puant.

(Terre sauvage, n° 89, novembre 1994)

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5 réponses à Mon côté champignon

  1. Gilles dit :

    Sympa de se replonger dans ces recits de balades de Terre Sauvage…. j’en ai encore pas mal de numeros qui ont survecu, planques au fond d’un tiroir, a plusieurs demenagements. Je ne sais ce qui m’a pousse a les garder malgre leur jaunissement. Peut etre la trouille que tres vite ce qui etait dedans ne devienne aussi historique que Nefertiti….
    Il nous manque les photos :-) mais continuez !
    (je recommande les « plus beaux sentiers », qui bien qu’esquinte et ecorne me guide souvent vers de bien beaux endroits….)
    Gilles

  2. Anne-Marie dit :

    Votre texte est magnifique…Comment ai-je pu passer à côté? Je vais lire « les plus beaux sentiers »… Merci!
    Anne-Marie

  3. véronique dit :

    J’hallucine !

  4. Bonsoir,
    Je vous invite à visiter mon site :
    http://www.champisart.fr
    L’objectif de ce site n’est pas de parfaire vos connaissances en mycologie, mais tout simplement de vous en mettre plein les yeux par l’originalité et la flamboyance des spécimens photographiés.
    Cordialement
    Isabelle FERRAND

  5. Yves Paccalet dit :

    Bonjour, Isabelle Ferrand !
    J’ai regardé votre site, les photos sont superbes – belles, pleines d’humour et de talent… Je ne sais pas si vous avez déjà pensé en faire un livre, mais ça vaudrait le coup !

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