Une joie à jamais

21 août 2007

Je sais une orchidée d’automne plus belle que le sein blanc de la nymphe. Son nom ? La spiranthe en spirale. Je la cherche sur le pré plat et gras qui domine la mer. Elle est là. Minceur velue, vrille de fleurs arrangées en hélice sur la tige. Les corolles s’ouvrent tour à tour sur leur axe et semblent baiser la totalité du cercle sidéral. A genoux, humblement, je détaille les fleurettes. Langues de lait frangées de dentelle. Coeurs collants de sucs lourds et lisses.
J’ai l’impression que la plante me regarde. Que je suis vu, pour ainsi dire, végétalement. Etrange expérience… Mais, telle la rose d’Angelus Silesius, la spiranthe “est sans pourquoi”. J’ai beau essayer d’y lire un message, je n’y déchiffre que mon désir d’y trouver quelque chose. Ce concentré de lumière solaire, par la médiation de la chlorophylle, des pigments cytochromes et de l’adénosine triphosphate (idolâtrons l’adénosine triphosphate : c’est l’énergie de la cellule), n’a que faire de mon espèce. Je puis l’anéantir d’un coup de pied. Ou lui envoyer une pelle mécanique, parce que j’aurais acheté le pré où elle pousse et que j’y voudrais bâtir ma villa. La spiranthe ne se plaindra pas. Elle ne revendique rien. Elle ne s’attribue aucun destin ni aucun droit. Elle est. En toute innocence. Corolles de lait, seins de nymphe.
Je m’interroge sur les motifs pour lesquels, moi, Homo sapiens à barbe d’erectus échappé de la Préhistoire, j’aime cette fleur que je ne mange pas et qui n’a rien à me dire. Je tente de cerner les raisons qui me poussent à la protéger, à désirer qu’elle vive, qu’elle conserve son environnement, qu’elle ait une descendance. J’en trouve plusieurs. Je sais, bien sûr, que la diversité des espèces est nécessaire à l’équilibre écologique de la planète, duquel je dépens nonobstant mon livret de caisse d’épargne et mon numéro de Sécurité sociale. Je me figure qu’un jour, on extraira de ces corolles un remède grâce à quoi je guérirai au moins une des trois cent soixante-cinq maladies mortelles qui me gagnent. Je suppose que j’aime mes enfants et que je désire leur transmettre l’héritage de nature que mes parents ont déposé dans mon berceau, avec leur tendresse et un tas de problèmes à résoudre.
Je passe en revue ces raisons rationnelles, raisonnantes ou raisonneuses, dont je crains qu’elles ne participent d’une écologie “politiquement correcte”, discours rabâché qui se dessèche et dont on se détourne. Sur quoi je me rends compte que la spiranthe ponctue mon existence. Ici même, sur ce pré plat et gras qui domine la mer… Je l’ai repérée, pour la première fois, à l’automne de 1976. Je l’ai revue à l’automne de 1986, puis à l’automne de 1996, puis à celui de 2006. Je n’ai pas le culte des anniversaires. Je me fais reprocher, à la maison, des les oublier tous. Mais je goûte ce hasard des rendez-vous décennaux. Je me représente le temps qui passe comme la fermeture d’un rideau invisible sur la scène d’un théâtre où l’on ne joue qu’une pièce. J’ai donné la réplique à l’orchidée. Elle a tenu son rôle dans un assourdissant silence. Vingt fois, durant cette période, elle a fleuri au soleil. Vingt fois elle a offert – sans savoir qu’elle s’offrait, sans vouloir qu’on la voie – son labelle de dentelle et son sein de nymphe. Vingt fois, elle a gonflé ses ovaires, jauni son pollen, mûri ses fruits de papier et lâché ses volées de graines légères comme une poussière de vie. Dans les trois occasions où elle m’a vu – végétalement -, elle m’a ravi. Emporté. Transformé en fourmi. Enivré de sucs lourds et lisses. Métamorphosé en pur plaisir de goûter, de humer, de toucher, d’admirer, sachant que ce bonheur éternel dure le temps d’une rosée.
Je songe aux spiranthes d’automne, auxquelles la brise marine donne un baiser salé. La plus authentique raison qui me pousse à les protéger, tel un trésor fragile, fut écrite au temps du romantisme par l’Anglais John Keats, dans La cigale et le grillon : “La poésie de la Terre ne s’arrête jamais.” Ou, par le même, dans le Prologue d’Endymion : “Une chose de beauté est une joie à jamais.” A thing of beauty is a joy forever. J’apprends à lire sur les pétales de l’orchidée sauvage. En anglais. En petits caractères, de la taille des molécules de la vie. Sans savoir que je lis, sans vouloir qu’on me voie.
Le temps d’une joie, autant dire : l’éternité.

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8 réponses à Une joie à jamais

  1. jean-marie dit :

    La Potentille des montagnes, le carex de Schreber font-ils encore, au Vésinet, la joie des rares botanistes ?
    Cueille-t-on encore, à Montmorency, l’ancolie, la linaigrette à larges feuilles, le carex de Maire ? A Domont, l’orchis vert, la pyrole mineure et la pyrole à feuilles rondes ?
    A Nogent, près de la gare, la rarissime scutellaire de Columna, le carex pauvre ? La tulipe sylvestre fleurit-elle toujours à St-Cloud ? L’anémone pulsatille, belle « herbe au vent », survit-elle au bois de Boulogne ?
    Que de visages effacés à jamais, que de richesses estimables seulement en monnaie de bonheur disparues sous la brique, l’asphalte, écrasées sous les pas .

    Je ne résiste pas à l’envie de vous proposer ce texte de Lieutaghi mis en musique par Julos Beaucarne (disque : le chanteur du silence), avec juste un petit commentaire personnel (issu du souvenir de la lecture d’un livre d’Hubert Reeves), la Vie, c’est l’expression anarchique de la matière face à la rigeur des lois de la physique et de l’atome de fer, le pied de nez de la peau de Terre contre l’atome de fer ?

    Mes respects, madame la Vie.

  2. Yves Paccalet dit :

    Merci de rappeler le nom de Pierre Lieutaghi (dont on trouve encore les livres) : je le considère comme un de mes maîtres en botanique et en écologie. Je l’ai lu et relu après mai 68. Et, tiens : pourquoi ne pas y revenir ?

  3. Anne-Marie dit :

    Très beau texte…
    Connaissez-vous la Monodiella Flexuosa? Petite fleur que Théodore Monod découvrit en 1940 dans le désert…et qu’il n’a jamais retrouvée ensuite…Elle était unique comme celle du Petit Prince…

  4. Jean Salim R dit :

    Quelle Splendeur ! Mais au-delà des couleurs et des odeurs de toutes les fleurs, par delà même la reconnaissance de leurs présences, ressentie à les retrouver innocentes, c’est l’essence du Vivant, flamboyant, resplendissant, tenace à renaitre dans cet univers pervers, comme un contrepoint de beauté parfaite, immaculée, sans vanité, devant les êtres pensants, imaginant à tort, mériter confort et réconfort, au détriment du silence, de la paisible renaissance de la Vie renouvellée.

    Aucun Homme n’atteindra jamais une telle évanescence, je crois.

  5. Ping : Endymion

  6. véronique dit :

    J’ai trouvé ceci (sur http://www.aufildemeslectures.net/
    bien sur) Je le dépose en cadeau ici, à vous, et à tous les ami/e/s du blogue.
    « La beauté naît du regard de l’homme. Mais le regard de l’homme naît de la nature.  »
    Hubert Reeves (L’Espace prend la forme de mon regard, p. 51, Éditions l’Essentiel, 1995)

  7. loury dit :

    HA! Hubet Reeves…..
    malicorne, passience dans l’azure, somme nous seul dans l’univers, je luis dirai que mon regard s’émerveille quand je me font dans « nos » univers.

  8. veronique dit :

    J’ai trouvé autre chose, avec l’aide de mon copain Parazar -il est très fort – ;-)
    « Tu ne vas quand même pas passer ta vie dans l’adoration d’un brin d’herbe, me disait celui qui passait sa vie dans l’adoration du monde où rien ne pousse, pas même un brin d’herbe. »
    C’est extrait de « L’éloignement du monde », de Christian Bobin Collection Entre 4Yeux Ed.Lettres vives 1993

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