2 septembre 2007
(L’envoi de mon essai Sortie de secours, chez Arthaud. Je reviens d’une balade sous la roche de la Grande Cornelle, à Tincave. Melancholia, dirait Baudelaire…)
La roche de la Grande Cornelle, sous le plan de la Duy, où je menais les chèvres de mon grand-père lorsque j’étais gosse… Le grand corbeau tourne dans le ciel d’hiver et passe la cime obscure des épicéas. Je salue en lui l’âme d’Edgar Poe. Ou celle de Van Gogh, à supposer que les fougères fanées de l’éboulis soient les blés mûrs du dernier jour.
Grand corbeau
Roche froide
Ancien nouvel an
L’oiseau étend ses ailes aux doigts de plumes. Il écrit mon destin en lettres noires sur champ d’azur que seuls les oiseaux savent lire…
Je le connais. Nous nous sommes rencontrés quand nous avions cinq ans. Il cherchait un territoire, je conduisais les biques « en champ ». Nous sommes pétris de la même terre. Nés du même soupir de la montagne. Exhalaisons des glaciers bleus de la Vanoise. Résultats éphémères de la combinaison du vent, des sources et des arbres.
Le grand corbeau croasse la brièveté de nos existences dans la fuite du temps. Je me demande comment il a passé toutes ces décennies. Il est moins fringant qu’autrefois. Enroué. Tassé. Noueux. Avec des pertes de mémoire et des rhumatismes… Je compare nos carrières. J’ai ôté mes doigts de mon nez, lu la Critique de la raison pure et écrit quelques livres. J’ai embrassé la mer Caraïbe, la forêt d’Amazonie, la Chine et les Quarantièmes Rugissants. J’ai une femme et quatre enfants, une maison à Tincave et une chatte noire qui ronronne. Bon père de famille par parole et par action. Pervers polymorphe par pensée et par ennui. Ma barbe est blanche. J’aurai bientôt des rhumatismes et des pertes de mémoire.
Le grand corbeau n’a pas changé d’adresse. A-t-il (ou elle : j’ignore jusqu’à son sexe) compté ses nichées ? Connu la disette ? Eu les plumes gelées en hiver ? Voué le chasseur aux gémonies ? J’enfile mon habit de plumes. Je deviens grand corbeau. Je jouis de la vie par becquées. Je bois mon vin comme Li Po sous la Lune, ou Omar Khayyam dans son jardin de roses. Je copule sans référence au docteur Freud et je me lisse la poitrine quand j’ai vidé mes génitoires.
Je me persuade que j’ai acquis de la substance ou de l’épaisseur, mais c’est une illusion.
Je ne suis rien. Je ne sais rien. Je ne vois pas plus loin que la morve de mon nez. Je ne joue aucun rôle. Je n’ai ni âme, ni destin, ni place au paradis, ni supplice à craindre en enfer. Rien à espérer du Bon Dieu barbu, rien à redouter du diable cornu.
Né d’une fantaisie de l’acide désoxyribonucléique et des protéines, je suis apparu sur une planète naine, en orbite autour d’une étoile moyenne, dans une galaxie qui en compte cent milliards, sachant qu’il existe cent milliards de galaxies dans l’univers et peut-être plusieurs univers emboîtés ou chiffonnés depuis l’inflation du Grand Bang.
S’il y a eu un Grand Bang.
Je croasse ces soupirs sur mon carnet dérisoire que le vent effeuille ainsi qu’un arbre sec, sous les glaciers du temps perdu.
Salut,
Très inculte en philo et en littérature, mais un peu moins en musique, ce texte m’évoque les paroles d’un poète contemporain qui se nomme Jacques HIGELIN.
Cette chanson s’appelle : Grain de poussière.
Je suis qu’un grain de poussière,
Un grain de poussière,
Qui colle a tes bottines
Qui bloque la machine
Qui fait d’une ville un désert
Un grain de poussière
Le fils de la terre et du vent
Je suis qu’un grain de poussière,
Un grain de poussière,
Perdu comme un enfant
Dans l’oeil du firmament
Prisonnier d’un courant d’air
Un grain de poussière
Le fils de la terre et du vent.
Je suis qu’un grain de poussière,
Un grain de poussière,
Qui erre a la lisière
De l’enfer et du ciel
Un ange gardien du néant
Un grain de poussière
Infiniment petit ou grand
Je suis qu’un grain de poussière,
Un grain de poussière,
Perdu comme un enfant
Dans l’oeil du firmament
Prisonnier d’un courant d’air
Un grain de poussière
Le fils de la terre et du vent.
PS. Je crie : « AT, AT » parce que je ne CROA pas.
je viens de decouvrir votre livre l humanite diparaitra bon debarras je viens de decouvrir votre nom que je ne connaissais pas je viens de decouvrir votre blog
Vous écrivez si bien. Une danse avec les mots.
Merci
Dingo
Bonjour,
Je me suis permis de reprendre une partie de ce texte sur mon blog.
J’ai plus qu’aimé « Humeurs sauvages »
Et vous lis toujours avec attention et une sorte de « jouissance » poétique et ravie
Merci de nous réveiller