Rachid

13 septembre 2007

Bonjour, les amis !

En ces temps de normes à remplir pour les expulseurs d’immigrés, de convocation des préfets qui n’ont pas rempli leurs quotas de charters pour le Mali, de propositions de tests ADN pour savoir si l’enfant du regroupement familial est bien celui des parents, je vous donne à lire ce texte que j’ai écrit il y a presque dix ans, que j’ai proposé au « Nouvel Observateur », au « Figaro Magazine », à « l’Express », au « Monde » et ailleurs, et qui a été refusé partout. Petite vengeance : le voilà sur mon blog !

Gris sur la ville. Gris du ciel, gris du béton, gris des bagnoles, de l’asphalte et des trottoirs. Gris des mornes existences dans cette banlieue d’HLM et de pelouses jonchées de détritus…. Rachid ne voit ni la grisaille, ni les papiers gras, ni la laideur de la ville. Il a le cœur gai. Il court, saute, fonce, feinte et dribble. Il s’écarte à droite, revient à gauche et tire. Un boulet de canon. Un but magnifique, comme aucun footballeur n’en marqua depuis Pelé avec le Brésil ou Platini avec la Juventus de Turin. Rachid lève le poing puis joint les mains, comme Zidane après sa reprise victorieuse au Stade de France. Il attend les congratulations de ses partenaires. Il perçoit les mugissements de la foule. Quatre-vingt mille spectateurs entament une ola…
Rachid a onze ans. Son but, il l’a marqué en rêve. Entre deux poubelles, avec une bouteille de plastique vide. Il est seul. Il joue sur la pelouse, en bas de l’immeuble. Rachid est en sixième. Il ne travaille pas bien à l’école. Ses parents parlent à peine le français. Son père était ouvrier : on l’avait fait venir de son djebel du temps qu’on avait besoin de main d’oeuvre. A présent, il est au chômage. La famille subsiste de rares allocations. Rachid a six frères et sœurs. Comment voulez-vous qu’il fasse ses devoirs, dans une chambre à trois doubles lits superposés ? Le garçon vit dans la rue. Il rêve de gloire. Chaque soir, après la classe, il s’envole au royaume féerique des tacles et des reprises de volée. Il shoote son mal de vivre par-dessus les nuages. Jusqu’à la Lune, ce ballon de football absolu, cet idéal de sphère à jouer, blanche comme un rêve.

Rachid a l’œil noir, la peau mate, le cheveu bouclé, le muscle délié. Il est beau. Regardez-le courir sur l’herbe pelée. Il imagine l’équipe adverse. Il intercepte une passe. Il contrôle du droit, feinte, avance, s’engouffre dans le trou, sollicite le « une-deux », récupère la balle, la lève sur son pied gauche. Une aile de pigeon : l’arrière est lobé. Ne reste que le gardien. Rachid arme son tir. Entre les jambes !

Rachid a marqué. La France lui doit la coupe. Le jeune Beur est un héros. Il savoure son triomphe les bras levés. Il goûte, dans la tribune, les applaudissements d’un voisin qui, hier encore, le traita de « sale Bougnoule ». Rachid rêve qu’il aime la France et que la France le lui rend. Il deviendra footballeur. Peut-être. Ce soir, il a onze ans. Il illumine le gris des HLM.
Il ne fera pas le « Vingt heures ».

Ce contenu a été publié dans partage. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

16 réponses à Rachid

  1. Bebert le vert dit :

    Hortefeux salit la France avec ses quotas d’expulsion.

  2. Laurence dit :

    on expulse à coup de charters, on veut punir les maires qui ne veulent pas se joindre au « groupe »….ça rappelle d’étranges et de dérangeantes manoeuvres d’un autre temps et qu’on croyait révolues.
    Moi aussi, je rêve…de pouvoir encore rêver, comme le fait Rachid.
    Mais il n’y a guère que quand je suis dans le jardin de mon père et que j’observe les papillons dans les « arbres à papillons » (je ne connais pas le vrai nom !) que je me dis que ce serai bien d’être papillon….
    Encore qu’au jour d’aujourdh’ui, c’est un peu suicidaire, étant donné qu’ils disparaissent petit à petit, comme beaucoup de faune, de flore….
    C’est quoi, un rêve, déjà ?
    vive la strar academy !

  3. Yves Paccalet dit :

    Bonjour, Laurence !
    Particulièrement bienvenue, cette conjonction de votre lecture avec l’arbre à papillons… Car lui aussi est un immigré ! Il s’appelle Buddleia davidii, buddléia du Père David. Ce missionnaire et naturaliste français l’a décrit au XIXe siècle, en Chine, en même temps qu’il nous a fait connaître le grand panda… L’arbre aux papillons s’adapte merveilleusement à nos campagnes après s’être enfui de nos parcs et jardins. Nombre de nos compatriotes le rangent spontanément parmi les « bons Français ». Or, c’est un envahisseur asiatique. Doublé d’un évadé de prison auquel on n’a pas eu le temps de passer un bracelet magnétique…
    Conclusion ? Les Rachid d’aujourd’hui sont nos arbres à papillons de demain !

  4. Anne-Marie dit :

    Ce texte est magnifique.
    Comment ne pas penser à la qualité d’accueil de mes amis , Zouhair, Nabil et Abderrhamane et de leur famille sur le sol tunisien. Comment ne pas penser à ce chat semi-sauvage venu mourir à mes pieds après six mois d’absence, Ne sommes nous pas tous frères? quelle que soit la couleur de la peau et du poil ? Combien de temps faudra-t-il encore avant que l’humain ne respecte toute forme de vie sur terre et reconnaisse l’interdépendance des êtres vivants? Le temps presse…

  5. Anne-Marie dit :

    Le Nouvel Obs préfère les articles qui font l’éloge de la violence : cette semaine : José Tomas : Roi de l’arène qui « est en méditation et qui « manie la muleta religieusement »…
    « On n’a pas un coeur pour les humains et un coeur pour les animaux ,on a un coeur ou on n’en a pas » Lamartine

  6. Anne-Marie dit :

    Je lis progressivement les commentaires de ce blog que je trouve passionnant mais je n’ai pas terminé…Puis-je me permettre de dire à Véronique que selon Boris Cyrulnik : trop d’empathie conduit au masochisme…(et les vrais pervers ne connaissent pas l’empathie)

  7. véronique dit :

    @anne-marie : »que selon Boris Cyrulnik… » : Je ne veux plus entendre parler de Boris Cyrulnik, qui fait partie, si je ne me trompe, de la commission Attali. La seule excuse que je pourrais admettre est qu’il soit là pour défendre la croissance de tous les territoires réservés aux animaux! J’aimerais y croire, j’ai du mal à y croare …
    De plus, l’excès d’empathie ne conduit pas seulement au masochisme (trop simple)…
    Quant à « Combien de temps faudra-t-il encore avant que l’humain … » m’est-avis qu’il disparaîtra avant…et Bon débarras!

  8. véronique dit :

    @yves paccalet, et à tous: pour ma part j’ai écrit ça:
    http://veroblaireau.free.fr/index.php/2007/09/19/120-la-honte
    à yves paccalet : le ton de votre billet me renvoie à un livre que j’ai beaucoup aimé et que je « conseille » à qui veut : « Le ventre de l’Atlantique », d’une toute jeune écrivaine : Fatou Diomé. Le prétexte du football lui sert de la même façon à décrire le problème de l’immigration, les rêves engendrés par le foot et le miroir aux alouettes de la richesse occidentale (sauf que son Rachid à elle est encore en Afrique, il n’est pas né en banlieue). Mais les deux textes ont vraiment un air de famille… S’il vous tombe sous le nez n’hésitez pas !

  9. Anne-Marie dit :

    Véronique: j’aime bien te voir secouer les vieilles branches car toutes vieilles branches à besoin d’être secouées mais par trop fort!
    Je ne suis pas sûre que Boris Cyrulnik soit à la commission Attali pour défendre le territoire réservé aux animaux, je crois qu’il faudrait lui demander pourquoi il participe à cette commission…
    Personnellement, je n’ai pas envie de jouer pour savoir qui sera la plus pessimiste des deux , car à quoi sert le pessimisme ou l’optimisme? Est-il vraiment utile de se demander si le monde a un sens? Seule l’action (et pas n’importe laquelle…)peut peut-être encore changer quelque chose et seule l’action peut permettre de se regarder dans une glace…et de croiser le regard de nos enfants ou celui des êtres vivants écrasés, piétinés , bafoués, torturés etc

  10. veronique dit :

    @anne-marie:si j’ai choqué je m’excuse tout platement car ce n’était vraiment pas le but recherché. C’était de l’humour(noir), anne-marie, à prendre avec beaucoup de recul. C’est vrai que la netiquette demande de poser des « émoticônes »,j’aurais dû. Je précise que je suis nulle en concours, concurrence et cette sorte de chose, en réalité ce sont des notions qui me sont presque étrangères, donc si mes propos ont pu y ressembler c’était bien involontaire. Quant à l’action que tu évoques, je suis bien d’accord avec toi, même si quelquefois mes actions sont plutôt des « non-actions » positives, qui sont plus à ma portée. (en accord avec moi-même et avec la phrase ci-dessus !).
    Et puis zut, on a déjà dit que sur ce blogue, nous étions réalistes ! pas pessimistes….mais des rêveurs quand même (avec un grand R)
    Rêveurs Raleurs, zet Réalistes, ça te va ? Rêvant d’un monde où les animaux n’auraient plus de raison de râler, ça te va ?Tout le monde se reconnaît ?

  11. veronique dit :

    j’ai encore oublié d’ajouter le smiley : :-) :-) ;-)
    voilà c’est réparé

  12. veronique dit :

    Précisions : la commission Attali me laisse sceptique, mais je n’ai pas lu le dernier livre du Monsieur, car je ne voulais pas l’acheter ‘CAD, lui donner de mon argent que j’ai petitement gagné. Ma bibliothécaire ne voulait pas non plus investir dans ce livre sur les deniers du contribuable (par contre, Paccalet : oui !Vive ma bibliothécaire …) Il reste un ami qui pourra me prêter l’ouvrage quand on lui aura rendu, et c’est bien suffisant. Après avoir lu le livre, je serai en mesure de vérifier si mon intuition négative était juste ou pas ; j’avoue que je ne suis pas pressée de le lire. (c’est un a-priori, mais en aucun cas un jugement, je peux changer d’avis)
    Cependant, qu’il s’agisse d’Attali, de Cyrulnik, ou de Joël de Rosnay, ma question est la même : quelle place pour la nature sauvage ? quelle place pour la plante et l’animal non-esclaves, non-asservis ? quelle place pour la liberté de la plante et de l’animal, partant, de l’humain ….
    Et voilà, je démarre toujours sur des choses simples, et je me retrouve toujours sur des grandes questions … Oooups…désolée! mais c’est pour ça que j’aime ce blogue…

  13. veronique dit :

    Précisions : la commission Attali me laisse sceptique, mais je n’ai pas lu le dernier livre du Monsieur, car je ne voulais pas l’acheter ‘CAD, lui donner de mon argent que j’ai petitement gagné. Ma bibliothécaire ne voulait pas non plus investir dans ce livre sur les deniers du contribuable (par contre, Paccalet : oui !Vive ma bibliothécaire …) Il reste un ami qui pourra me prêter l’ouvrage quand on lui aura rendu, et c’est bien suffisant. Après avoir lu le livre, je serai en mesure de vérifier si mon intuition négative était juste ou pas ; et je saurai où me situer par rapport à Attali. J’avoue que je ne suis pas pressée de le lire, mais quelle importance ? aucune !!! O:-)
    Cependant, qu’il s’agisse d’Attali, de Cyrulnik, ou de Joël de Rosnay, ma question est la même : quelle place pour la nature sauvage ? quelle place pour la plante et l’animal non-esclaves, non-asservis ? quelle place pour la liberté de la plante et de l’animal, partant, de l’humain ….
    Et voilà, je démarre toujours sur des choses simples, et je me retrouve toujours sur des grandes questions …(est-ce que je ne radoterais pas ? ) Oooups…désolée! mais c’est pour ça que j’aime ce blogue…

  14. Anne-Marie dit :

    Pour Véronique : Il se peut en effet que « parfois » je manque un peu d’humour…la question est de savoir si on peut rire de tout? (Coluche, je crois?, disait oui mais pas avec tout le monde)Avec certains militants de la cause animale (ou militants tout court) c’est en effet assez difficile…Le recul est parfois impossible devant certains spectacles…

  15. veronique dit :

    Pour Anne-Marie : A qui le dis-tu! je suis allée voir « le marché de la faim » lundi soir …Est-ce que tout le monde a vu le sort que nous réservons aux poulets??? Tout le monde a-t-il vu également quelle eau boivent les paysans brésiliens? je n’en dis pas plus.Et pour « Bêtes et hommes » j’ai acheté le livre/catalogue-qui me tendait les bras dans ma librairie- en pensant à toi! ;-)

  16. jo benchetrit dit :

    anne marie; « selon Boris Cyrulnik : trop d’empathie conduit au masochisme… »
    c’est étrange. Je dirais que ça conduit à la depression. Il n’y a pas trop d’empathie mais trop d’indifférences sur cette terre. ça redouble la déprime.
    Mais la mélancolie a le sens des responsabilités.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>