Lucette

6 octobre 2007

J’avais écrit ce petit texte, il y a quelques années. L’épisode m’est revenu en mémoire à l’occasion d’un autre drame. Je vous le livre.

Gris et rose de l’aube. La ville dort encore. On aperçoit un pan de ciel rose à l’orient. Lucette arrive à l’hôpital. Elle grimpe à l’étage et se change. Elle chausse ses sabots plats et enfile une blouse du même rose que celui de l’aurore. Elle renifle l’odeur de désinfectant qui imprègne chaque parcelle du couloir et de la salle de garde. Elle se prépare un café. La machine renâcle. Lucette est mince, blonde, le cheveu frisé, l’oeil gris, la lèvre rose comme le ciel du côté de l’est. Elle sourit. Elle a décidé qu’elle devait aux malades un petit pan de bonheur teinté d’aurore.

Lucette est aide-soignante à l’Assistance Publique. Elle n’avale qu’une gorgée de son café trop amer et jette un coup d’oeil au cahier où sont consignés les incidents de la nuit. La sonnerie retentit. Chambre 214. Lucette n’est pas infirmière, mais l’hôpital manque de personnel. Elle se précipite. Le patient respire mal. Elle le connaît. Il vient souvent. C’est un jeune homme qui dut être très beau, mais dont le corps s’est décharné. Vidé de ses muscles et de sa substance… Il a vingt ans. La peau couleur d’ivoire. Il est frappé par l’une de ces maladies des temps modernes dont on voudrait qu’elles n’eussent jamais existé parce qu’elles maudissent la jeunesse et le plaisir mêmes.

Lucette ajuste le masque à oxygène sur le visage émacié. Elle vérifie le goutte-à-goutte, relève l’oreiller, éponge le front en sueur. Le garçon tremble de fièvre. Une diarrhée l’a sali. Lucette se met au travail comme l’exigent son statut d’aide-soignante et cette volonté supérieure qu’on appelle “conscience”. Ou “compassion”. Peut-être même ”humanité”. Elle ouvre le lit, déplace le trop léger jeune homme, ôte le pyjama, nettoie les souillures. L’odeur est épouvantable. Lucette n’a pas un haut-le-coeur. Elle s’occupe du malade comme d’un bébé. Elle change les draps avec une étonnante et douce habileté. Elle lave le corps qui frémit. Elle le poudre, le masse, le rhabille et le parfume d’une aspersion d’eau de toilette que, syndicalement, elle n’est pas tenue d’offrir. Elle regarde le garçon. Elle sait qu’il va mourir, et qu’il le sait aussi. Il ouvre la bouche et murmure : “Merci !” Il soupire qu’il a mal. Elle lance l’injection d’une nouvelle dose de morphine. Il se détend. Une grâce rassérène son visage et le transfigure en archange. Lucette lui serre la main. Il redevient, un instant, le garçon heureux qu’il fut naguère. Une larme coule sur sa joue.

Lucette, blouse et lèvres roses, incarne l’aurore. Son reflet rosit les joues de l’innocent torturé qui ne verra bientôt plus aucune aube se lever. Elle pose, sur le front du jeune homme, un baiser rose qui, dans le gris de la ville, résume ce que l’humanité pourrait ou devrait être.

Profession : aide-soignante. Lucette n’est qu’un petit pan d’aurore payé au SMIC. Elle ne fera pas le « 20 heures ».

Ce contenu a été publié dans humanité. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

15 réponses à Lucette

  1. cedric dit :

    j’ai moi méme un ami de renom décede réssament je vous comprends anciennement responsable afc paris je me permet une pensée
    Sinon cela me ferait rappelé patient anglais avec juliette binoche.
    http://www.destin-tanganyika.com

  2. Alain dit :

    Merci Yves.
    Ce texte est très beau.

  3. Alain dit :

    Merci…
    et honneurs soient rendus à toutes ces « Lucette » magnifiques qui oeuvrent merveilleusement dans un quotidien fait de courage et de simplicité.
    Puissions-nous prendre exemple sur elles et multiplier ces gestes de solidarité qui font grandir l’humanité.

  4. canis lupus dit :

    merci yves, ceci est la réalité de chaque jours.j’ai perdu un ami en 4 mois d’un cancer du poumon.

  5. Claude dit :

    Je viens pour la première fois sur ce blog et je ne remercierai jamais assez Laurent Monserrat créateur du site http://www.leflambeau.com et rédacteur de l’article : « Yves Paccalet : sauver la planète pour nous sauver nous-mêmes! » de me l’avoir fait découvrir ce début d’octobre

    Pour ce qui concerne ce récit bouleversant, la poésie de la rédaction renforce encore l’horreur du contexte dramatique.
    Et comme bien souvent, je ne peux s’empêcher de me poser la question : « Et si j’étais à sa place ? ».
    J’ai honte de l’avouer mais je ne pourrais jamais être à la place de Lucette car en dépit de toute la compassion que m’inspire ce garçon martyr, je trouverais peut-être le courage de lui porter les mêmes soins UNE, DEUX fois, mais certainement pas de manière répétitive. C’est ce qui provoque mon immense admiration pour toutes les « Lucette » qui nous réconcilient avec le genre humain.

  6. Gilles dit :

    Vos trois dernieres interventions sur ce blog, Monsieur Paccalet, sont empreintes de ce qui definit, entre autres, l’humanite.

    C’est ce qui me conduit a avoir, depuis longtemps, beaucoup de respect pour vous, et a apprecier votre combat pour nous ouvrir les yeux sur, justement, l’humanite, avec ses qualites et ses (nombreux) defauts.

    Merci pour tout cela. Et merci de le partager avec nous.

    Preuve aussi que l’on peut ecrire trois belles pages, sans utiliser le mot « croissance ». Certains en doutent. :-)

    Quant a Tadoussac et a l’embouchure du Saint Laurent, la-aussi avec tous ses defauts cet endroit est de ceux qui ouvrent a la conscience ecologique. J’y ai passe plusieurs jours avec mes enfants il y a 15 ans – ils ne voulaient plus en repartir !- et je suis sur que cela les a aides dans leur demarche et dans ce qu’ils sont aujourd’hui.

  7. DUMEIGE dit :

    Merci ,monsieur paccalet,je suis une lucette ,et j’aime mon travail, donner un peu de soi à ceux qui vont mal ,sans rien attendre ,(donner c’est mieux que recevoir…)
    Bonne continuation

  8. denis ketels dit :

    Merci,
    simplement.

  9. SOYER dit :

    Mr Yves Paccalet
    Je vous envoie ce message via votre blog en commentaires car il n’y a pas de contact (email) sur votre site !

    quote
    Une nouvelle église est née : l’église des photons !
    A voir sur : http://www.wearethephotons.com pour télécharger le livre Les PHOTONS (un pdf gratuit de 73 pages).
    Un petit roman politiquement très incorrect pour casser la pensée unique et faire « péter le système »
    :-)
    Bonne lecture
    unquote

    PS : sur la page apocalypse du site, vous remarquerez que votre livre « l’humanité disparaîtra … » est mentionné. A ce propos, regrettable est le commentaire de Mr Cheynet sur décroissance.org. Il ne comprend visiblement rien au second degré et à la provocation salvatrice (comme mon livre les photons)
    Bien cordialement

    Patrick SOYER

  10. Didier dit :

    Je passe souvent ici et je fais ma pause d’humanité. Petite bulle de fraicheur. Aujourd’hui, je pleure doucement en lisant cette portion de vie comme il en existe tout le temps et partout, bien planquée dans les coins, anonymes. J’ai essayé de lutter mais je laisse aller..personne ne me voit alors je vide le trop plein.
    Dans cinq minutes, je serais accaparé comme vous tous par autre chose, ma pensée repartira ailleurs et repoussera Lucette et son temps partiel loin de moi.La mémoire de ce papier elle aussi ne sera plus avec le temps qu’un souvenir parmi d’autres. Pfffft circulez, ya rien à voir. J’ai toujours détesté ça !
    J’embrasse toutes les Lucette de la terre.

  11. Laurence dit :

    Bonjour à tous et à Yves,

    A vous, chère famille Paccalet qui connaissez si bien le métier d’aide soignante car votre maman a pu connaître les soins que peuvent prodiguer les « lucettes », à vous, merci de ce très beau texte.
    Je travaille tous les jours avec des aides-soignantes qui vont au domicile de personnes âgées ayant besoin de soins et je connais leur « humanité » et, pour elles, merci.

  12. cecile dit :

    Quel bonheur de vous lire Mr Paccalet. Comme c’est étrange de lire un texte empreint de tristesse et sentir comme un baume sur son coeur. Il y a tant de circonstances où nous avons besoin de nos « Lucettes », dans la maladie mais aussi dans la vieillesse.
    Peut-être que le monde n’irait pas si mal si on mettait de la compassion, de la douceur dans notre quotidien. Un sourire par ci un sourire par là …il y a toujours des gestes qui sont à notre portée.
    Merci encore

  13. Ce texte est une bouffée d’oxygène, un sourire derrière les larmes, on voudrait pouvoir dire merci à toutes les Lucette qui ne reçoivent aucune gloire à réconforter les malades, ceux qui souffrent, un brin d’humanité dans ce monde en ébullition…

  14. Sylvie dit :

    Yves, vous avez pile poil l’âge de mon papa. C’est un détail sans importance, mais j’avais envie de le dire. Parce que vous pourriez être le mien. Je viens à l’instant de terminer votre livre « L’humanité disparaîtra… ». Je ne connais rien de vous. J’ai 33 ans et je me demandais pourquoi ma vie n’a pas de sens, errant dans un rayon librairie lors d’une pause déjeuner solitaire… Il n’y a pas assez de Lucettes sur la planète.

  15. margareth dit :

    Bonjour, MONSIEUR PACCALET, votre blog est une bouffée de fraicheur, malgré tout ce monde qui tourne mal! Homme qu’à-tu-fais de ta planète? je viens de lire: ‘l’humanité disparaitra, bon débarras et sortie de secours. Cela m’a ouvert les yeux!! merci de nous réveiller!!
    amicalement
    margareth.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>