24 novembre 2007
(Pour continuer sur le thème du rôle passé, présent et à venir des femmes sur notre planète : ce texte dont, voici une dizaine d’années, j’avais fait une “Humeur sauvage” dans le magazine Terre Sauvage…)
J’ai décollé d’Aldébaran, de Bételgeuse ou de Sirius… Je suis un Extraterrestre : regardez mes tentacules ; considérez les douze doigts de mes mains ; observez mes écailles de soufre et mes yeux d’escarboucle. Mes trois coeurs battants, le premier pour le sang (que j’ai rose), le deuxième pour l’amitié, le troisième pour l’amour. Je suis explorateur. Cyrano de Bergerac ou Gulliver des galaxies. Je traverse l’espace à des vitesses supérieures à celles de la lumière.
Je repère l’étoile moyenne jaune que vous appelez “Soleil”. Je visite ses planètes. La troisième est d’azur et d’or. Vous la nommez “Terre”. Je l’approche. Je descends à sa surface. Une atmosphère m’enveloppe. On dirait une gaze, comme en portent les femelles de mon monde. Car nous avons des femelles, et des plus douces.
Je touche la planète Bleue. J’ai de l’eau sous les tentacules. L’océan est tiède et salé comme le liquide où baignent les foetus. J’y vois pulser des créatures. Des méduses, des requins, des baleines… Cette matrice liquide est féconde. Je remonte en surface. Un dauphin me sourit. Je gagne une mangrove. Je pénètre dans l’ombre des palétuviers, puis de la forêt vierge. Parfums sui generis d’humus et de plantes. Phéromones de bonheur. Touffeur exaltante, fragrances organiques. Des orchidées exhalent leur parfum érotique. Des insectes rampent, volent et zinzinulent. Des oiseaux composent des poèmes. Une panthère me dévisage avec ses yeux de jade. Un gorille me considère dans l’attitude du Penseur de Rodin. Mes trois coeurs battent la chamade. J’ai, une fois de plus, le sentiment de me trouver dans un ventre fécond. La planète m’offre à contempler ses millions d’enfants, sublimes ou biscornus, lourds comme l’éléphant, onduleux comme le boa, doux comme le koala, improbables comme le rhinocéros ou l’ornithorynque.
Une évidence s’impose : la Terre a un sexe et elle est femme. Elle entre en gestation et elle accouche. Elle enfante à répétition. Et cela durera jusqu’à ce que le Soleil en expansion l’embrase, dans un milliard d’années. La Terre est femme par raison cosmogonique, mythologique et légendaire. Elle est en même temps l’idée et la réalité de la vie. Elle a créé, à sa surface, le milieu nécessaire aux organismes ; l’atmosphère ; l’eau sous ses trois états ; la mer et les rivières ; les cycles de l’oxygène, du carbone, de l’azote et du soufre. Elle a inventé l’ADN, le code génétique et les protéines. Elle est la génitrice de l’immense cortège des êtres qui se sont succédé depuis quatre milliards d’années dans l’eau, puis sur les continents.
La Terre est femme, oui. Elle nourrit ses petits. Elle alimente chacun de ses enfants sans en omettre ni en favoriser un seul. Elle est magnifique, avec ses collines de seins, ses montagnes de fesses, ses forêts parfumées, ses vallées interdites, ses sources secrètes, son liquide amniotique qu’on appelle “océan”.
La Terre est femme parce qu’elle sent bon. Elle exhale l’encens, la myrrhe et le musc. Elle est chaude et humide. Tropicale, y compris aux pôles : voyez le souffle des baleines. Elle est femme parce qu’elle fredonne des comptines de vent. Elle dit des contes d’alizés et des fables de blizzards, avec des harmonies d’étoiles et des chants de sirènes. Elle est femme parce qu’elle a de beaux yeux : vue de haut, on dirait l’iris de Vénus, avec des moirures de nuages. Elle est femme, aussi, parce qu’elle pardonne les bêtises de sa progéniture. Elle l’est parce qu’elle donne du plaisir – des milliards de bonheurs par seconde ; et qu’elle console des chagrins, pour peu qu’on pleure sur son épaule d’herbes tendres. Elle est le passé, le présent, l’avenir, résumés dans la perfection d’une sphère. Déesse poétique et quotidienne. Idéale et réelle.
Je ne suis qu’un Extraterrestre amoureux d’une planète : la vôtre. Je dépose mes trois coeurs au pied de la créature sur laquelle vous vivez, dont vous buvez le lait couleur de galaxie, et dont il me semble que vous n’êtes pas si respectueux qu’on devrait l’être d’une épouse, d’une amante et d’une mère.
Publié dans la catégorie humanité par Yves Paccalet le 24 novembre 2007.
18 novembre 2007
J’aime les derniers commentaires arrivés sur ce blog : ils parlent d’autruches. Ces grands oiseaux – ces dinosaures à plumes – ont un côté humain à l’envers. Voilà pourquoi ils me plaisent…
Bien entendu, aucune autruche ne s’est jamais caché la tête dans le sable pour refuser de voir en face les périls du monde. La politique de l’autruche, c’est autre chose.
Chez cette espèce, le mâle parade en tortillant des fesses et en montrant son truc en plumes afin d’attirer jusqu’à son nid la femelle ; laquelle accepte l’hommage, pond et puis s’en va ; avant d’être remplacée par une autre ; et peut-être une autre… Il arrive que monsieur se retrouve avec deux ou trois douzaines d’oeufs à couver. Il s’y colle seul. Les femelles passent leur temps à glander au bistrot ou dans les escaliers d’immeubles, heu…, dans la savane. Lorsque les poussins éclosent, c’est toujours le type qui assume, qui protège la marmaille, lui donne le biberon, lui torche les fesses, l’emmène à l’école (enfin, les équivalents pour autruches)…
Résultat ? Dans la société autruchienne, on déplore bien moins de violences, de guerres, de tortures et de glorieux assassinats que dans la nôtre. Amis humains, tentons le féminisme ornithologique. Commençons dès aujourd’hui à nous laisser pousser le cou, et le bec, et les pattes, et les plumes, autruchette !
Publié dans la catégorie animaux par Yves Paccalet le 18 novembre 2007.
12 novembre 2007
Bien sûr, je suis du côté des plus faibles. Bien sûr, je reste (moi !) soixante-huitard de coeur et d’esprit, compagnon des grévistes, et plus encore des éremistes et des SDF pour qui le mot « grève » n’a même aucun sens.
Mais cette division de la société en corporations économiques, politiques, culturelles, religieuses, qui toutes « revendiquent », « sont révoltées », « réclament justice », etc., me semble la pire évolution possible pour notre pays, pour l’Europe, pour l’humanité.
Il s’agit toujours, dans ces batailles catégorielles, de s’imposer à autrui par la force ; de prendre l’argent (donc le pouvoir) dans la poche du voisin (de payer moins d’impôts en demandant toujours davantage à l’Etat) ; d’entuber son semblable ; de le réduire en bouillie ; en tout cas, de ne songer qu’à soi – et jamais à l’universalité de l’homme.
Cette société-là est la pire de toutes celles qui se sont succédé depuis Cro-Magnon. L’instabilité des situations, l’agressivité ambiante, l’incertitude sur l’avenir, l’injustice faite aux plus faibles, l’arrogance des plus forts (qui n’en sont pas plus heureux pour autant : ils doivent se défier à chaque seconde de la concurrence) : tout cela s’appelle un désastre. J’ai l’impression de vivre en permanence l’émission de Julien Courbet, « Sans aucun doute » - pour moi, un étalage de haines, de bassesses et de rancoeurs quotidiennes impossible à regarder, sauf à considérer les humains comme des rats de laboratoire risibles et dérisoires…
Cependant, le pire est encore devant nous, avec la raréfaction (relative ou absolue) des matières premières, de l’énergie, de l’eau, des produits agricoles, de l’espace…
Comment réinjecter un minimum de convivialité dans les relations humaines ? Comment cesser de tout juger à l’aune de la domination, de la force, de la réussite individuelle, corporatiste, communautaire ou nationaliste ? Comment faire revenir en surface les valeurs de la solidarité, de la compassion, du partage, du bonheur de vivre ensemble ?
La principale « Sortie de secours », pour notre espèce, n’est ni technologique, ni scientifique, ni politique, ni même écologique au sens strict : elle est morale et philosophique.
Et je pose à nouveau la question : est-elle ?
Publié dans la catégorie humanité par Yves Paccalet le 12 novembre 2007.
9 novembre 2007
Il est des circonstances dans lesquelles la raison quitte les rails de la raison.
Voici trente ans que je fais l’écolo. Dans mes livres, mes articles, mes conférences, je ne cesse de réclamer qu’on donne la priorité aux transports en commun. Or, que me répondent ceux qui me lisent ou m’écoutent ? « Les transports en commun, non merci : ils sont toujours en grève ! » Il y a de l’exagération dans cette réaction, j’en conviens. Mais comment pourrais-je approuver des grèves purement catégorielles et corporatistes, quand l’absolue nécessité du futur s’appelle « solidarité » ou « partage » ?
De gros dégâts se profilent. Les maigres avancées du Grenelle de l’environnement vont être pulvérisées avant même d’avoir été changées en lois. La grève SNCF et RATP coule l’idée de la priorité aux transports en commun. La grève des marins pêcheurs, qui sont en effet ruinés (par la hausse du prix du pétrole, mais surtout par l’épuisement des bancs de poissons), entraîne qu’on leur vendra peut-être du gazole moins cher ; passe-droit que réclament déjà (avec menaces) les gros paysans, les chauffeurs de taxis, les camionneurs, etc. Il faudra faire quelque chose pour les banlieusards, pénalisés par le coût de l’essence et du fioul domestique. Au bout du processus, on enterrera sans fleurs ni couronnes l’idée même d’économiser les énergies fossiles, de taxer le carbone et de se rapprocher d’un idéal de sagesse climatique.
Je replonge dans mes pires délires pessimistes. Les intérêts matériels contradictoires nous mènent collectivement à la pénurie, à la haine et à la guerre. La rancoeur des uns contre les autres, les ravages de la jalousie tous azimuts, nos irrépressibles pulsions de territoire et de domination, nous condamnent à disparaître.
Une pellicule de neige couvre Tincave. Les flocons recommencent à descendre. Le vent les brouille et y sème un désordre qui ressemble à celui des sociétés humaines. L’un de ces cristaux me tombe sur le coeur et le glace.
Publié dans la catégorie humanité par Yves Paccalet le 9 novembre 2007.
4 novembre 2007
On me demande toujours qui était l’écolo lèche-cul qui allait parader et papoter de ministre en ministre, et que j’ai évoqué dans un moment d’irritation bénigne en racontant la réunion de l’Elysée avec Sarkozy, Al Gore et Barroso. Ce n’était évidemment pas Nicolas Hulot : lui, c’est plutôt les ministres qui viennent le lécher en essayant de poser avec lui pour la photo. Ce n’était aucun des participants ONG aux discussions finales du Grenelle. Oh ! et puis je laisse tomber. Mettons que je me sois trompé ; qu’il allait revendiquer et non pas quémander… J’ai eu tort de rigoler là dessus : nous sommes tous capables, un jour ou l’autre, de nous coucher devant un puissant pour en obtenir une faveur. Il me vient à l’instant cette terrible certitude exprimée en latin d’arrière-cuisine : Homo homini lechecus, « l’homme est un lèche-cul pour l’homme ».
Publié dans la catégorie humour par Yves Paccalet le 4 novembre 2007.