20 décembre 2007
Bon. Pour changer de Sarkozy, pour Adrien et pour Michel, et pour ceux qui aiment, je recopie ci-dessous l’un de mes petits textes de botanique, extrait (Véronique le sait) de « Voyage au pays des fleurs », aux éditions de l’Archipel.
Printemps dans la montagne…
L’autour des palombes au ventre de neige tourne sur les arbres en récitant un quatrain de la Chanson du mal-aimé d’Apollinaire :
Mort d’immortels argyraspides
La neige aux boucliers d’argent
Fuit les dendrophores livides
Du printemps cher aux pauvres gens
L’autour des palombes aime la poésie hermétique : les oiseaux en savent davantage qu’on ne pense. Je marche sur les boucliers d’argent (les « argyraspides », me siffle l’autour) de neige fondante. Ils nourrissent cent ruisselets qui gargouillent, sinuent, divergent et se rejoignent comme des branches d’arbres (des « dendrophores », ajoute le rapace philologue). Je me demande si je n’ai pas abusé de quelque breuvage illicite avant la balade. Je me concentre sur ce que je fais de moins mal : contempler les fleurs. Les premières de l’année : un congrès de nivéoles printanières. J’en détaille une. Six pétales en clochette, d’un blanc de neige fondante, décorés chacun d’une moucheture vert pâle à la pointe. Je m’agenouille dans la boue. Je hume les corolles. J’ose soulever l’ourlet d’une jupette. Coup d’œil coquin : six étamines aux anthères orange et un pistil en colonne à trois stigmates.
Etamines : organes mâles, androcée. Pistil : organes femelles, gynécée… La fleur est un étalage de sexes turgescents, gluants, lourds de sucs et d’extases. Revigorante pornographie, dans la lumière de la neige tardive… Je me remémore la façon dont la reproduction des plantes fut traitée. La fleur passa longtemps pour un modèle de virginité. Le lis était candide, la rose pour la rosière, le cœur-de-Marie pour la Vierge, etc. La pure jeune fille s’occupait de botanique sans que sa vertu en fût offensée. Rien à voir avec la géologie, qui manipule la saleté de la terre ; l’anatomie, vouée au sang et au cadavre ; ou la zoologie, si peu morale.
En 1682, l’Anglais Nehemiah Grew suggère que la fleur recèle les sexes de la plante : il assimile l’étamine au pénis, le pollen au sperme, le pistil à la matrice : « Quand le pénis est en érection, le pollen tombe sur l’utérus. » L’image scandalise. Se peut-il que la pure jeune fille, en confectionnant un bouquet, palpe des paquets de sexes en érection ? Shocking. Cependant, il faut s’y faire. La belle tripote ce genre d’organes, et même il lui arrive de les renifler avec extase… Le Suédois Carl von Linné insiste. Oui, dit-il, les sacs à pollen sont des testicules ; le stigmate du pistil est une vulve, le style un vagin, l’ovaire une matrice. Le Français Julien de La Mettrie voit les nectaires comme des mamelles et le nectar comme un lait…
En 1737, dans La Clé du système sexuel, Linné ruine définitivement la réputation d’innocence de la botanique. Il base sa classification des végétaux sur la structure de leur appareil reproducteur. Tout n’est plus que séductions, fiançailles, mariages et copulations. Avant leurs « noces légitimes », les amoureux revêtent leurs « habits de cérémonie ». « Les pétales servent de couches nuptiales que le Créateur a préparées, parées de nobles rideaux, et parfumées de senteurs si douces que le jeune époux et sa promise peuvent célébrer leurs noces dans la plus grande solennité. »
Linné répartit les espèces en plusieurs classes, selon le nombre de leurs étamines : les monandres ont un époux, les diandres deux, etc. ; jetons un voile sur les turpitudes des polyandres… Dans chaque classe, il crée des ordres, selon le décompte des pistils : les monogynes possèdent une épouse, les digynes deux, etc. Adviennent trente-six combinaisons que la morale réprouve, mais que le fantasme cajole : un époux et une épouse, dix époux et une épouse, un époux et dix épouses… Je renonce à évoquer la perpétuelle orgie des polyandres polygynes.
La nivéole printanière possède six étamines et un pistil à trois stigmates : six maris et trois femmes. Je salue ce joli monde sous la jupette blanche à points verts… Ne vexer personne ! Pas question que je trouble l’harmonie de cette partie fine avec mes modernes notions de biologie – l’évolution de l’archégone, la double fécondation, le noyau végétatif et le noyau reproducteur. La véritable sexualité des fleurs est éloignée des analogies linnéennes. Disons que c’est un poème aussi difficile qu’un quatrain d’Apollinaire.
Le végétal s’en moque.
Le monde entier est une corolle fertile à laquelle l’homme cherche un sens, mais qui n’en a pas.
Larme de nectar sur la neige.
Merciiiiiiiiiii
)
Quand je vous demandais un billet sur une fleur et ses meours, là, vous m’avez pris au mot! ;o)
c’est quand meme plus intéressant que le tribulations de Sarko au Vatican!
Nivéole printanière = leucojum vernum?
Si oui, un lien wikipedia pour la photo:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Leucojum_vernum
Une pensée
http://alpinisme.camptocamp.com/imagecatalogue/imageview/2015/?RefererURL=/news1102.html
amicale pour vous Yves (et les visiteurs de votre blog).
Und jetzt, confection de soupe à la courge, slurp!
il est bizarre, ce smiley…
Pour les traductions d’Apollinaire et Paccalet en esperanto, je peux toujours m’accrocher ! mais je travaille, je travaille …
travailler plus pour traduire plus! ;o)
Veronique dévoile sa face cachée productiviste!!
travailler plus pour produire de l’inutile pour tous, ou pour personne, sans gagner rien, tard le soir …j’ai tout faux, mais il est exact que je veux bien contribuer à la croissance de l’esperanto, la seule croissance qui vaille !
pour yves paccalet : magnifique, le billet ! Michel a bien fait de réclamer ! mais bon : « z’appelez-ça l’art d’être grand-père ? »
c’était ma dernière pitrerie pour ce soir. Beaucoup trop de veronique sur ce blog … plante invasive comme dirait gilles clement ….
Génial! Dans le même style en moins poétique mais tout aussi humoristique , vero connait peut-être déja : « l’intelligence animale » et la sexualité des orchidées sur TerreTv de Jean-Marie Pelt.
Intelligence animale et végétale bien sûr…
Je découvre depuis peu le blog d’yves Paccalet et je m’en rejouis.Voilà de la lecture qui fait rêver;pourquoi ne pas enseigner les sciences naturelles à la « Paccalet »,c’est tellement beau.
@ anne-marie, (et olivier 225250
) j’ai déjà vu cette émission (pelt/cyrulnik sur terre tv) et justement, en lisant ce billet, je me posais cette question: pauvres pistils, pauvres étamines, sans insectes, sans abeilles, quel avenir ?
@yves paccalet : je vous ai trouvé une « soeur d’écriture », une « cousine de plume » ? Qu’en dites-vous ?
« Dans le parc, les ailes des papillons vibrent dans l’air. Sous leurs yeux à facettes, ils lèchent le nectar des roses. Ivan répétait souvent qu’il aurait voulu être papillon, et aspirer le nectar des roses. Si Ivan aime les senteurs des fleurs, je leur préfère de loin celles des secrétions corporelles, plus basses, plus sourdes que celles qui sont exhalées par les pétales. Elles me semblent adaptées au monde humain.
Manoirs de velours pour insectes pollinisateurs, les corolles des fleurs n’appartiennent qu’à l’univers des créatures à six pattes et plus. Pourtant, lorsque je vois le tramé des pétales, leur liseré amoureux, je regrette presque de n’être pas abeille. De ne pouvoir me poser en équilibre fragile sur la piste d’un immense pétale. Puis plonger, descendre dans cette grotte aux parois végétales. Emerger éblouie, me perdre dans le ciel brûlant, toute jaunie de pistil jusqu’au bout des antennes. Tout cela ne nous est pas donné. Nous, homo sapiens sapiens, devons nous contenter de ce qui s’offre à l’échelle de notre espèce, les autres humains, leurs peaux, leurs chevelures, leurs ouvertures. (…) Chaque odeur n’est conçue que pour être perçue par un être du même monde. Je me disais que les arbres immenses, de leurs cimes, devaient pouvoir d’une façon ou d’une autre, flairer les nuages lourds de pluie. Et la peau de la mer doit pouvoir aussi sentir la lune qui grossit.Qui la tire. »
Anne Calife – Fleur de peau – Editions Héloïse d’Ormesson p 111
@tous : si vous êtes nez, renifleurs, collectionneurs d’odeurs, réceptacles de ces petites particules qui trainent tout autour , Allez-y le livre vous plaira …
Véronique: merci, c’est très beau mais je ne suis pas tout à fait d’accord avec Anne Calife. Il me semble que l’homo sapiens peut jouir aussi de ce que nous offre la nature (minéral, végétal et animal) Nos cinq sens peuvent être comblés par un beau paysage, un belle musique,une délicieuse odeur etc même si il existe des limites entre les espèces.Sans être zoophile ni misanthrope certain préfère l’odeur de leur chien à celle de leur voisin!
Véronique: j’ajoute « de ce que nous offre ENCORE la nature car bien sûr, comme toi, je suis angoissée à l’idée de voir disparaître les fleurs et les papillons…
oui, Anne-Marie ! D’accord, -en tout cas à moitié d’accord – avec toi pour le « jouir » au sens large !
Moi j’ai trouvé que les deux textes allaient bien ensemble, qui parlaient du jouir sexuel. Je dois corriger également le « soeur d’écriture ». En fait, je ne voulais pas dire que les deux styles étaient semblables, mais seulement qu’Yves Paccalet et Anne Calife écrivent bien tous les deux (+ une vision poétique et sensuelle du monde, mais chacun à leur manière…).
Bien d’accord,les émetteurs récepteurs sont propres à chaque espèce en particulier pour le sexe! Mais , et là, les psys se ferment les yeux et oublient leurs théories fumeuses…, une communication existe bien entre les espèces qui donne de la jouissance égale peut-être à la jouissance sexuelle? Le chant des oiseaux n’a-t-il pas inspiré les meilleures symphonies? Les paysages n’ont-ils pas inspiré les plus grands artistes peintres ? etc La communication interespèce nous fait jouir et nous invite à la création qui est aussi une jouissance…
Les textes d’Yves Paccalet et D’Anne Calife sont bien sûr très proches…J’avoue qu’ils me fascinent par leur richesse.
Il y a plein d’exemples de communication homme/animaux dans le livre dont nous avons déjà parlé (sans les animaux le monde ne serait pas humain). Vive ma bibliothécaire!