31 janvier 2008
Puisque nous aimons nous faire la guerre (même ce blog le prouve !), voici un texte tiré de Voyage au pays des fleurs, où je suggère que la violence du vivant est pour le moins partagée…
La falaise de Saint-Adrien : une meringue blanche saupoudrée d’herbe verte. Je domine le serpent de la Seine. Au loin, la cathédrale de Rouen, en or et violet, comme dans la série de Claude Monet… La pelouse est piquetée de pulsatilles printanières : coupes d’améthyste à coeur d’or ; on jurerait les flèches et les rosaces de la cathédrale… Les giroflées jaunissent la craie où elles poussent grâce à l’engrais des fientes d’oiseaux (d’où leur parfum sublime). Des épervières piloselles campent comme des soldats en campagne.
N’en déplaise à mes amis flower power des années 60, les fleurs aussi se font la guerre. Elles se livrent des batailles. Elles doivent gagner leur place au soleil. Elles se disputent l’eau à boire, la terre où ancrer leurs racines, la lumière pour la photosynthèse. Leurs combats ne retentissent pas du fracas des armes : ils n’en sont pas moins furieux. Stratégie et tactique. Armes secrètes…
Certaines espèces jouent le nombre. Elles envahissent l’espace en dispersant des nuées de graines : plus de vingt mille pour une seule orchidée. Elles envoient, pour ainsi dire, leurs enfants au casse-pipe, sans coup de gnôle ni clé pour le paradis d’Allah. Le genêt, la balsamine ou l’érodium tirent leurs semences à la catapulte. Parfois, on assiste à une guerre de positions. La fougère-aigle, la canche et la fétuque développent des écheveaux de racines et de rhizomes qui étouffent les plantules de chênes ou de pins : assassinat de bébés. Dans les marais, on rencontre des roseaux, des massettes ou des scirpes, mais rarement les trois mélangés : la première espèce arrivée fonde une colonie de peuplement qui ne tolère aucun exogène. Elle fonde un royaume protectionniste et ségrégateur.
Les plantes ont inventé toutes les armes avant nous ; sauf la bombe atomique… La rose, le chardon, la ronce et le cactus brandissent le couteau, l’épée, la lance, en un mot l’épine. Les urticantes, comme l’ortie ou la lobélie, ajoutent le poison à la piqûre. Les toxiques élaborent le plus riche arsenal de molécules létales qui se puisse imaginer. Ces poisons sont souvent destinés aux animaux herbivores, mais beaucoup visent d’autres végétaux. On appelle « allélopathie » (« souffrance de l’autre ») une telle guerre chimique. Feuilles, tiges et racines exsudent des composés qui affaiblissent, assassinent ou stérilisent l’ennemi. Quiconque entretient des géraniums sur son balcon sait que la terre où ils ont vécu fait périr capucines et pétunias. Pline écrivait déjà que le noyer tue qui viole son ombre ; les chimistes ont isolé l’arme du crime : la juglone. Les aiguilles de conifères restituent à la terre des leucoanthocyanes qui inhibent la germination des autres arbres. Le gentil coquelicot concocte, par la racine, des substances proches de la morphine. Le parfum du thym, du romarin, de la sauge, de la sarriette, est un ustensile de guerre. L’absinthe, qu’on donnait aux « poilus » de Verdun, a d’abord été inventée par l’armoise pour monter à l’assaut de la concurrence botanique.
Il arrive que la guerre extérieure dégénère en guerre civile. Une busserole (ou raisin d’ours) de Californie répand dans le sol des doses de phénols qui exterminent les autres plantes. Mais, à partir d’une certaine concentration, les empoisonneuses s’intoxiquent elles-mêmes. Seul, un incendie pourra purger la terre… Le plus fameux spectacle de guerre des corolles m’est offert, sur cette falaise de Saint-Adrien, par l’épervière piloselle. Cette composée aux capitules jaunes et à l’allure de pissenlit à poils, injecte dans le substrat des tanins et de l’inuline auxquels peu de végétaux résistent. (Le thym et le serpolet répliquent à coups de thymol.) Une colonie naît et prospère. Mais les sujets situés au centre du groupe trépassent de l’excès de poisons répandus par leurs frères.
La piloselle nous donne trois leçons dans sa langue végétale. Primo : il n’y a jamais loin de la guerre étrangère à la guerre civile. Secundo : les pesticides que l’homme déverse dans la nature pour éliminer les « nuisibles », lui reviendront tôt ou tard au nez ou aux lèvres. Inspirez, dégustez ! Tertio : lorsque les piloselles ont contaminé un endroit au point que tout y crève, il suffit d’une grosse pluie d’orage pour nettoyer la terre.
Nos armes chimiques, bactériologiques et nucléaires stériliseraient pour beaucoup plus longtemps la planète.
Publié dans la catégorie botanique par Yves Paccalet le 31 janvier 2008.
28 janvier 2008
Je suis revenu du Japon, où j’ai pu câliner Adrien Yuuto Paccalet. J’aurais préféré aller là-bas en bateau plutôt qu’en avion. Y avait pas de bateau.
Le Japon ? Le merveilleux Japon de Bashô, Issa, Hiroshige et Hokusaï ? Comme le monde entier, c’est devenu un univers du gratte-ciel et de la bagnole. Les lieux de nature sont à l’image des bonsaïs : des fragments de beauté perdus dans le béton et le bitume. Avec des gaspillages d’énergie insensés…
J’étais ému, attendri, heureux de prendre mon petit-fils dans mes bras, de humer son odeur et de caresser ses cheveux (il en a beaucoup !), et consterné par l’état du monde que nous transmettons à sa génération.
Ce n’est pas très original.
Ce qui n’est pas original non plus, c’est la bagarre née sur ce blog à propos de l’Europe, du traité de Lisbonne, de la question de sa ratification par le référendum ou par le parlement, des avantages et des inconvénients de la démocratie suisse ou française.
Nous discutons, en vérité, pour affirmer notre domination sur autrui : cela transparaît à un moment ou à un autre. Même entre personnes qui partagent la plupart des idées, même entre gens qui s’aiment, même entre amis, même dans les couples. Ecce homo. Espace vital et volonté de puissance.
L’une des rares méthodes qui nous permettraient d’avancer était déjà pratiquée dans l’Antiquité par les sophistes grecs, que Platon haïssait parce qu’il croyait aux idées pures. Je l’ai testée en ayant avec moi des Israéliens et des Palestiniens : c’est dire ! Elle consiste à obliger chaque acteur d’un débat à défendre la thèse du camp opposé. Chacun développe les arguments d’en face…
Je vous propose, pour la prochaine fois, que les partisans de l’Europe la déglinguent, et inversement ; que les défenseurs du parlement préconisent le référendum, et vice versa ; et ainsi de suite. On verra ce qui adviendra. De toute façon, ça ne peut pas être pire !
Publié dans la catégorie dialogue par Yves Paccalet le 28 janvier 2008.
17 janvier 2007
Véronique lance la question qui fâche : sur le mini-traité (pas si mini, en vérité) européen, faut-il un référendum ou un vote du Parlement réuni en Congrès ? La situation est grave, mais pas triste. On se retrouve ici devant un conflit de deux procédures aussi démocratiques l’une que l’autre. Les élus du peuple le représentent et sont parfaitement fondés à trancher pour lui. Mais le référendum semble se rapprocher davantage de la démocratie directe…
Le problème naît du fait qu’au précédent référendum européen, la plupart des « nonistes » n’ont pas répondu à la question posée : « Voulez-vous ce nouveau traité européen ? », mais à la question implicite: « Etes-vous satisfait du gouvernement français ? »… Même les nonistes convaincus du caractère antisocial et ultra-libéral du texte ont égaré leurs partisans sur la mythique existence d’un »plan B » dont personne n’a jamais vu la première ligne.
Sur une question de ce genre, la procédure référendaire est viciée… J’avoue (moi qui ai voté « oui ») avoir eu honte d’être français quand le »non » l’a emporté : c’est comme si j’avais giflé les autres Européens, lesquels m’avaient invité à partager leur maison. Je leur faisais un bras d’honneur. J’ai horreur de me conduire en goujat avec mes amis, même avec mes simples voisins.
D’un autre côté, disent les nonistes, si le peuple a répondu « non » une fois sur un sujet, la démocratie commande qu’on lui repose la question sur un sujet connexe ! L’argument est convaincant.
Entre deux procédures aussi démocratiques l’une que l’autre, comment choisir ? On peut ne rien décider, comme l’âne d’Aliboron (ce que feraient, grosso modo, les socialistes s’ils persistaient à vouloir s’abstenir) ; mais ce serait déjà répondre « non ». Puisqu’on me demande de trancher, je tranche. En faveur du Parlement. Et pour une raison décisive : je refuse qu’un scrutin sur l’Europe se transforme en vote pro- ou anti-Sarkozy. Ce n’est pas le problème…
Michel ajoutera, avec raison, que si nous avions en France (comme en Suisse) davantage de référendums d’initiative populaire, et de référendums tout court sur les sujets capitaux, notre corps électoral apprendrait à se servir de l’instrument et cesserait de répondre à côté.
De toute façon, vous le savez, je suis un Européen non seulement convaincu, mais enthousiaste. Et davantage encore (je l’ai expliqué en long et en large dans « Sortie de secours ») : un citoyen de la planète, qui en appelle à l’instauration urgente (dès le XXIe siècle) des Etats-Unis (démocratiques) du Monde !
Comment voulez-vous que je conçoive les choses autrement ? Ce samedi, je pars pour Tokyo embrasser mon petit-fils franco-japonais Adrien Yuuto. Un citoyen du monde en barboteuse, et qui vous fait la risette…
Publié dans la catégorie politique par Yves Paccalet le 17 janvier 2008.
14 janvier 2008
Hélas ! Le constat a été fait depuis belle lurette : seule la violence est efficace. Il a fallu les fauchages de maïs OGM et la violence contre eux-mêmes des « faucheurs volontaires » en grève de la faim, pour que la France fasse jouer sa clause de sauvegarde dans l’affaire du Monsanto 810. Et il va falloir recommencer. Et les gros agriculteurs de la FNSEA vont nous en assener, des coups à leur façon !…
De même, nous autres, écolos, hurlons comme des chacals dans le désert, depuis plus d’un quart de siècle, pour que soit supprimé ce tonitruant bazar énergivore et crétinogène qu’on appelle le « Paris-Dakar ». Ni les enfants africains écrabouillés par les bolides, ni les indignations des belles âmes n’y ont rien fait. Ceux qui ont eu raison de cette course imbécile sont des abrutis sanguinaires, membres d’Al Qaida : en assassinant des touristes français en Mauritanie, ces islamistes intégristes ont obtenu ce que nous aurions aimé voir triompher par la justesse de notre raisonnement et la force de notre conviction.
Est-ce qu’enfin, un jour, la non-violence remportera une victoire ? Est-ce qu’une seule fois, la raison triomphera de la passion ? Je crains que non.
Excusez mon abattement, ça va passer. Mais, pour aujourd’hui, je file me coucher.
Publié dans la catégorie politique par Yves Paccalet le 14 janvier 2008.
13 janvier 2008
Séquence émotion, comme ne disait pas Cousteau !
J’étais parti quelques jours pour une conférence en Bretagne, à l’invitation du »Café Philo » de Quimperlé. J’en ai profité : je suis remonté sur la Calypso. J’ai touché le bois de sa coque, j’ai caressé son plat-bord, j’ai retrouvé le carré où nous allions nous asseoir pour manger ou tirer des plans sur la planète. Je suis passé près de la cabine du pacha (JYC, le commandant, le bonnet rouge…). J’ai même revu l’encoignure de ma bannette…
Oh ! La Calypso n’est pas prête à reprendre la mer… Je suis allé la visiter à Concarneau, au chantier naval où sa réparation a commencé, après dix ans de pourrissement dans le port de La Rochelle. C’est une ruine, dont la passerelle et les mâts sont démontés, dont la coque et le pont semblent si fragiles qu’on ose à peine les toucher, et où presque tout a été volé… On n’y contemple évidemment plus ni matériel de plongée, ni soucoupe plongeante, ni hélicoptère : rien d’autre qu’une carcasse délabrée que les animaux marins térébrants avaient commencé de recycler…
Les péripéties passionnelles et juridiques qui ont mené jusque là ne m’intéressent plus. J’ai maintenant l’espoir que ce bateau, qui devrait être classé « monument historique », et qui a représenté l’aventure et la beauté de la planète aux yeux du monde, continue d’exister. Qu’il devienne un ambassadeur itinérant de l’écologie…
Jacques-Yves Cousteau m’avait dit qu’il voulait le couler avant de mourir. J’aurais aimé la séquence où le navire se serait enfoncé dans la houle, par exemple en mer Rouge, au-dessus du récif de Shab Roumi, où se trouve encore (auréolé de coraux, de gorgones, de lis de mer et d’ascidies) le garage de la soucoupe plongeante du village sous la mer « Précontinent II » (mission 1963).
Puisqu’un destin différent lui a été réservé, que la Calypso vive donc sa nouvelle vie ! Quant à moi, plus d’une décennie après la mort de Cousteau, j’ai recommencé en rêve l’une de ces expéditions dont j’ai eu le plaisir d’être le chroniqueur pendant plus de quinze ans.
J’avoue que ma gorge s’est serrée et que, si mes yeux sont devenus plus humides, ce n’était pas seulement parce qu’il pleuvait sur Concarneau.
Publié dans la catégorie cousteau par Yves Paccalet le 13 janvier 2008.
6 janvier 2008
Je suis comme vous : il m’arrive de regarder la télévision. Lorsque des philosophes causent dans les étranges lucarnes, je suis heureux d’écouter des collègues. Un peu de réflexion dans l’univers de la Star Academy ne saurait nuire… Mais quelle désolation, ce week-end !
Le premier que je vois, sur LCI, c’est Luc Ferry. Il bavarde avec Jacques Julliard, du Nouvel Obs. Une sorte de dialogue de papys radoteurs aux cheveux teints en noir djeune par le même coiffeur… Luc Ferry n’aime pas les écolos. Il a écrit, naguère, un essai où il les traite collectivement de fascistes (je schématise). Pour étayer cette idée rigolote, il se base sur l’existence d’une prétendue « écologie profonde » (deep ecology) qui rêverait d’anéantir l’humanité au profit des bêtes. En trente ans d’écologie militante, je n’ai jamais rencontré un seul tenant de l’ »écologie profonde ». Luc Ferry en voit partout.
Ce fantasme s’accompagne, chez lui, d’une sidérante nullité scientifique. Dans son dialogue avec Julliard, il nous ressort, brut de décoffrage, l’argument le plus éculé de la propagande des »majors » agro-alimentaires : les semences OGM vont résoudre le problème de la faim dans le monde. J’en reste soufflé. Je pensais que plus personne ne pouvait délirer à ce point : même Monsanto et Novartis sont plus subtils. Qu’un philosophe étale tant d’ignorance prétentieuse me remplit de tristesse.
Je reçois le deuxième coup sur la tête avec Pascal Bruckner, hier au soir sur France 2, dans « On n’est pas couché » de Laurent Ruquier. Il nous refait, quant à lui, le coup du « on ne sait pas si le réchauffement climatique est dû à la nature ou à l’homme ». Il cite, à l’appui de sa thèse, l’avis de Claude Allègre, l’un des derniers « sceptiques » sur la question (avec Jean-Marie Le Pen), dont la principale référence, le travail de Vincent Courtillot, vient de se faire descendre en flammes par la communauté scientifique (graves accusations de manipulation de chiffres, de trucages, etc.)… J’ai l’impression, en écoutant Bruckner, que ce philosophe-là, au lieu d’incarner la curiosité du monde, au lieu de jouer son rôle d’ébranleur d’idées (j’essaie moi-même d’être un ébranleur honorable), radote tel un vieillard et va répétant des phrases que même les moins scientistes des philosophes n’avaient pas le culot de prononcer il y a trente ans.
Notre époque est imprégnée de science. Si les philosophes continuent d’être aussi déplorables dans ce domaine, je ne vois pas comment ils pourront jouer leur rôle essentiel : éclairer nos choix. Si la philosophie consiste (comme il me semble l’avoir entendu dire par Bruckner) à attribuer le réchauffement climatique à « un ralentissement de la vitesse de rotation de la Terre autour du Soleil », alors je reprends ma casquette de physicien et de biologiste !
Ou de vagabond de la Terre, aux yeux émerveillés…
Publié dans la catégorie philosophie par Yves Paccalet le 6 janvier 2008.
3 janvier 2008
Voilà des années que nous autres, écolos bornés, bêtes et méchants, le prédisons : ça y est ! Le pétrole a franchi la « barre » psychologique des 100 dollars par baril. Enfin !…
Enfin les consommateurs, petits ou grands, vont devoir comprendre que notre civilisation entière est bâtie sur l’énergie bon marché – cette énergie que la vie, durant des millions d’années, a accumulée dans le sol sous la forme d’hydrocarbures et de charbon… Enfin, le principe de réalité donne une baffe existentielle à l’utopie de la croissance…
La seule « sagesse » que les humains consentent est celle qui procède de la contrainte. Les accidents de la route n’ont diminué que grâce aux radars, aux PV et aux points retirés sur les permis de conduire. Les accidents de la consommation ne deviendront moins nombreux qu’avec l’augmentation générale des prix de l’énergie, c’est-à-dire de tous les prix sans exception.
Les pauvres seront encore plus malheureux, mais c’est dans leur nature : Dieu ou le Marché les ont créés pour ça. Ils leur reste à travailler plus pour gagner moins. Les riches y trouveront de nouvelles occasions de se moquer des SDF, RMistes et autres peuples du Tiers Monde condamnés à survivre avec moins d’un euro par jour.
Le Soleil n’en continuera pas moins de tourner autour de la Terre, comme le croient ceux qui prétendent aussi que « l’humanité finira bien par trouver des solutions »…
Bonne année à tous !
Publié dans la catégorie énergie par Yves Paccalet le 3 janvier 2008.