29 février 2008
« On coupe les blés. Les perdrix doivent se dire : ils nous ravagent notre patrie ! » La remarque est de Jules Renard, dans son Journal. Etendons-la à la planète. Notre espèce détruit la maison de tout ce qui respire. Pour vivre et se reproduire. Pour créer ses villes et ses marchandises. Pour augmenter son chiffre d’affaires et le volume de ses armements. Pour s’amuser…
Le loup et le tigre marquent leur territoire en arrosant les arbres. C’est une signature parfumée que des concurrents peuvent brouiller, s’ils l’osent. L’homme ne lève pas la patte : il juge le geste obscène ; indigne de sa culture et de sa spiritualité. Au lieu de quoi, il plante des barbelés et des murs de Berlin, et il opère des purifications ethniques. Dans leur royaume, le requin et la panthère mangent une proie quand ils ont faim. Nous saccageons l’environnement même si nous sommes rassasiés.
Comprenons qu’à ce rythme, nous risquons de nous retrouver face à nous-mêmes ; avec des conflits de territoire que nous règlerons à la baïonnette ou au couteau, à la grenade offensive ou au missile de croisière. Je propose que ceux qui réclament la survie des loups, des ours, des pieuvres ou des baleines, s’en aillent désormais en cortège symbolique pisser sur les frontières de la patrie qu’ils veulent offrir à la vie sauvage.
Ce serait une manifestation d’écologie positive plaisante à regarder au journal télévisé.
Publié dans la catégorie partage par Yves Paccalet le 29 février 2008.
23 février 2008
J’ai écrit ce texte voici plus d’une douzaine d’années. C’était une de mes « Humeurs sauvages », dans la revue Terre sauvage. Je ne crois pas qu’il faille en retrancher grand chose aujourd’hui…
Neige sur la montagne. Blancs, les arbres ; blancs, les rochers ; blancs, les nuages… Blanche, l’hermine qui gambade sur le névé ; blanc, le lièvre variable aux narines frémissantes ; blanc, bien sûr, le lagopède changé en boule de neige par la magie du camouflage… Concentrés, quintessences de blanc. Avatars fascinants de la vie sans couleurs…
“Sans couleurs” ? Eh ! non, justement. Le blanc résulte de l’addition de toutes les couleurs. C’est le comble du mélange, le summum du composé, le point extrême de la mixité, du métissage, du croisement, de l’hybridation, de la bâtardise, de la combinaison de tous avec toutes. L’arc-en-ciel le démontre après la pluie. Isaac Newton s’amuse derrière les nuages avec son prisme. En songeant à ce simple fait physique, je me demande comment, dans le symbolisme simplet de notre vie quotidienne, nous avons pu associer le blanc au pur, au virginal, à l’immaculé, à ce qui est sans tache, sans mélange, sans contamination. L’espèce humaine conjugue l’illogisme à tous les temps, en se persuadant qu’elle est la raison même.
Or, c’est au nom de la pureté des êtres, des peuples et des religions que se commettent les injustices et les crimes les plus abominables. Ici, la femme est réduite en esclavage domestique parce qu’elle est “impure”. On la lapide parce qu’elle a été “souillée” par le péché d’adultère (un simple contact de peau, un peu de sperme !). Le fanatisme religieux poignarde l’apostat, égorge l’infidèle ou lance contre l’écrivain “blasphémateur” une condamnation à mort en forme de fatwa. Son bras armé terroriste dissimule une bombe dans un cimetière, qui hache dix enfants pour le plus grand bien de Dieu Tout-Puissant… Ailleurs, la dictature du “politiquement correct” isole les groupes humains en prétextant le respect des droits des minorités : touche pas à la “pureté” de mon sexe, de ma race ou de mon histoire, que je m’arroge le droit de récrire comme ça m’arrange…
Le massacre de la Saint-Barthélemy s’est perpétré à la gloire de la “pureté” de la religion chrétienne ; épisode, entre mille, de la façon dont les intégrismes se préservent de la “contamination” du paganisme et de l’idolâtrie. On brûle les sorcières ou les incroyants comme des linges infectés par la peste. Rien n’arrête l’escalade de l’horreur pure. Le nazi envoie six millions de Juifs à la chambre à gaz en invoquant la protection de la “race aryenne”. Le stalinien dénonce l’”origine de classe” suspecte et l’idéologie “putréfiée” de l’intellectuel ou du petit-bourgeois ; et il leur fait goûter la pureté du goulag. Le garde-rouge maoïste et le khmer rouge au Cambodge expédient, de même, quelques millions de “contre-révolutionnaires” vidanger les latrines et crever dans les camps, pour le grand profit de l’”idée juste” prolétarienne… Voyez le génocide des Indiens d’Amérique, des Aborigènes d’Australie, des Arméniens, des Kurdes : pureté, vous dis-je ! Considérez les massacres, les viols, les exécutions sommaires, les déplacements de populations en ex-Yougoslavie : “purification ethnique” ! Un demi-million de morts en deux mois au Rwanda. Ce n’est peut-être encore rien, comparé aux hécatombes monstrueuses qui se préparent en Inde ou au Nigeria.
Est-ce cette “pureté”-là qu’on voudrait continuer de me faire associer au blanc ? Mais je refuse ! Mais la seule couleur symbolique qui lui convienne, c’est le rouge ! Le rouge sang dont elle dégouline… Avec l’ignoble brun des dysenteries d’Auschwitz ou de Kigali ; la sanie verdâtre des typhus et des pestes ; et le bleu-noir des blessures de guerre puantes de gangrène, que visitent les mouches !
La montagne enneigée étincelle d’un blanc que, dorénavant, je ne qualifierai plus que d’“impur”. Engrossé par toutes les nuances de la vie. Avec le vert tendre des herbes qui naissent, le mauve des crocus, l’argent des pulsatilles, le brun de l’hermine et du lièvre en été, l’or des trolles, le bleu roi des gentianes et le rouge, le rouge merveilleux du sang qui pulse dans les artères des enfants heureux, quelle que soit la couleur de leur peau.
Publié dans la catégorie société par Yves Paccalet le 23 février 2008.
19 février 2008
Trente ans… Il y a trente ans et quelques semaines, j’étais comme hier en Belgique, et j’écrivais ces deux pages de mon « Journal de nature » (paru sous le titre L’Odeur du soleil dans l’herbe, chez Robert Laffont, en 1992 ; un bouquin difficile à trouver maintenant…) :
»21 décembre
(Bruxelles)
L’eau des étangs de la Cambre est du même argent que les goélands des Hébrides.
Les colverts mâles ont au cou la chlorophylle assombrie des feuilles de nénuphar. Leurs femelles portent sur chaque aile une fenêtre d’azur.
22 décembre
(Forêt de Soignes)
A mes pieds, la mousse profonde d’un vallon qui s’achève en étang elliptique. Je marche vers la boue froide que je devine entre les laîches.
Pour aujourd’hui, ce modeste morceau de marécage sera ma tourbière primitive. Je n’aurai que les semelles dans la fange, mais je noierai mon esprit dans dix mille siècles de sphaignes pourrissantes.
Un ichtyostega du dévonien sort de l’eau à ma droite. »
Le temps n’a aucune consistance. Trente ans !… Ma mère et mon père étaient en pleine vie ; à Bruxelles, la mère et le beau-père de Kathleen ; à Rome, son père ; et mes enfants n’étaient pas même ébauchés… Toutes ces années enfuies me plongent dans une nostalgie douloureuse et délicieuse à la fois, dont rien ne saurait m’extraire, sauf peut être ce vol d’un couple de canards aperçu hier, au-dessus des étangs de la Cambre : on eût dit deux âmes errantes aux pieds palmés.
Publié dans la catégorie temps par Yves Paccalet le 19 février 2008.
10 février 2008
Notre aimable Parlement est en train de discuter la loi sur les OGM, post-Grenelle de l’Environnement. Les débats avancent dans le style un cheval (pour les pro-OGM), une alouette (pour les contre) : j’interdis le Monsanto 810, mais je permets les « expériences » en plein champ ; je donne le droit de cultiver sans OGM, mais aussi de cultiver avec (comme s’il y avait un juste équilibre) ; etc.
Dans le même temps, la presse spécialisée (presque personne ne reprend l’info) donne une inquiétante nouvelle. Aux Etats-Unis, on a planté beaucoup d’OGM, notamment de coton. Certaines de ces cultures ont un gène emprunté à un microbe, le Bacillus thuringiensis, qui produit une toxine appelée Cry1Ac, laquelle est insecticide et rend le coton capable de lutter contre ses parasites.
Problème. Le coton qui sécrète l’insecticide en question, et dont on pensait qu’il était « miraculeux » (les semenciers nous le vendaient pour tel), a induit chez les insectes qui le boulottent un phénomène de résistance. Notamment chez les chenilles de papillons noctuelles Helicoverpa zea. Certaines souches de ces bestioles se moquent désormais des toxines de la plante.
Le même phénomène s’est produit avec tous les insecticides : on a utilisé le DDT, le DDD et leurs cousins, avant de voir apparaître des résistances et de devoir utiliser d’autres molécules, toujours plus toxiques, notamment des organophosphorés et des organochlorés (parathion, malathion, lindane, gaucho, régent… : rien que de beaux noms).
Grâce aux semences OGM, non seulement nous aurons des problèmes de dispersion de gènes indésirables dans la nature ; non seulement nous diagnostiquerons des troubles de la santé chez les consommateurs (allez m’expliquer qu’un maïs ou un blé bourrés d’insecticides internes sont à recommander !) ; mais nous allons mettre notre agriculture dans une situation désastreuse. Si les ravageurs résistent aux OGM insecticides, et que la variété des semences continue de chuter parce que les semenciers accroissent leur monopole, alors les bestioles s’en donneront à coeur-joie.
Il nous faudra traiter à grands coups de pesticides chimiques des champs d’OGM bourrés de pesticides biologiques. Nous aurons répandu dans le sol, l’eau, l’air et les êtres vivants, y compris nos enfants, au gué, au gué, non pas deux fois moins de pesticides, comme on veut nous le fait croire, mais deux fois plus.
Une éclatante victoire de la raison humaine…
Publié dans la catégorie OGM par Yves Paccalet le 10 février 2008.
6 février 2008
Salut les amis !
Lundi dernier, j’ai donné une conférence à Lille sur le thème « Développement durable ou disparition de l’humanité », devant les élèves de l’Ecole centrale de Lille, de Marseille, de Paris…
Bien sûr, j’ai repris mes thèmes et mes craintes – ceux-là même qui constituent le fonds de L’Humanité disparaîtra, bon débarras ! La plupart de mes auditeurs étaient intéressés par mes propos, plus radicaux que ceux des tenants du « développement durable », version « peinture verte ».
Mais l’un de ces jeunes m’a interpellé de façon très vive en me reprochant d’évoquer des dangers non démontrés. Il a eu ces mots qui m’ont touché : « En quelque sorte, vous tenez des discours qui ressemblent à ceux du président George Bush avant la guerre d’Irak ! »
J’ai répondu que je me tenais du côté de la science, ce qui est prétentieux ; que je n’engageais que moi, ce qui est faux ; que je n’avais rien à vendre, ce qui est abusif, puisque mes livres sont en librairie ; et que je n’avais aucune ambition personnelle, ce qui est encore plus mensonger, puisque je tire avantage d’être celui qui parle et qu’on écoute.
Je vous livre ce morceau de vie. Je vais de ce pas enfiler mes bottes et coiffer mon chapeau de cow boy.
Publié dans la catégorie dialogue par Yves Paccalet le 6 février 2008.
1er février 2008
Bien entendu ! La guerre des fleurs n’est qu’un aspect de la question…
Je me tue à le répéter à tous les darwiniens primaires qui justifient l’oppression ou l’exploitation d’autrui par la notion (certes darwinienne également) de « lutte pour la vie » : l’essentiel de la réussite évolutive ne gît pas dans la guerre, mais dans l’amitié. Dans les rapports de solidarité entre individus ou espèces. Dans l’association au sens large – le commensalisme, le mutualisme, la symbiose temporaire ou permanente…
La plus belle histoire de fraternité que je connaisse, en la matière, est celle des chênes d’Europe. A la fin de la dernière glaciation (celle de Würm), voici environ 10 000 ans, ces arbres ont morflé : comme ils ne poussent ni sur la glace, ni dans la toundra, ils ont été quasiment exterminés. Il n’en reste qu’au sud du continent, dans la péninsule des Balkans. Serrés les uns contre les autres. Chênes pédonculés, chênes sessiles, chênes tauzins, chênes blancs, chênes-lièges, chênes verts, chênes kermès…
Comment reconquérir l’Europe enfin réchauffée ? En semant des glands autour de soi. Ce n’est pas rapide… Si chacune des espèces susnommées avait procédé ainsi, elle n’aurait récupéré son aire d’origine qu’après des millénaires de lente migration. Or, à l’époque, toutes les espèces ont voyagé dix fois plus vite qu’elles ne pourraient le faire aujourd’hui.
Comment ? En se serrant les coudes. Pour recoloniser leurs anciens territoires, les chênes ont fait bien davantage que de s’entraider : ils ont mélangé leurs patrimoines héréditaires. Ils se sont hybridés. Ils ont mis leurs gènes en commun – et en avant vers de nouvelles aventures ! Chaque fois qu’une population arrivait dans un milieu écologique donné (région méditerranéenne, montagne, zone atlantique…), l’espèce la mieux adaptée récupérait son matériel génétique particulier. Et son royaume.
« Un pour tous, tous pour un » : la devise des Trois Mousquetaires et des chênes. Pourquoi pas la nôtre?
Publié dans la catégorie écologie par Yves Paccalet le 1 février 2008.