
30 mars 2008
Nouveau bébé de papier…
Atlantide, rêve et cauchemar,
aux Editions Arthaud
L’Atlantide… Depuis l’enfance, je rêve de cette immense île engloutie qui concentre les mystères de l’Histoire et de la légende… L’Atlantide naît sous la plume de Platon, qui en fait un pays idéal et maudit, dans ses dialogues du Timée et du Critias. Le philosophe grec ne laisse que des points de suspension au bout de ses évocations. Depuis lors, plus de cinq mille livres et des dizaines de milliers d’articles, de peintures, de BD, de films, etc., ont varié sur ce thème : où est l’Atlantide ?
On a localisé le continent perdu dans trente-six lieux de la planète, aux Canaries, aux Açores, aux Bermudes, en Scandinavie, au Sahara, en Palestine, en Perse, en Mongolie… Y a-t-il une hypothèse plus pertinente que les autres ? Peut-être celle qui inspirait Cousteau, avec lequel, voici trente ans, j’avais accompli des missions archéologiques en Crète et à Santorin…
Voyage à l’île du mystère ! Mais, au-delà du fantastique, l’actuelle montée des eaux marines, dont l’homme se rend responsable en engendrant un chaos climatique, ne risque-t-elle pas de conduire à un nouvel engloutissement qui concernerait notre civilisation tout entière ? La légende de l’Atlantide pourrait devenir le cauchemar de notre futur…
Publié dans la catégorie légendes par Yves Paccalet le 30 mars 2008.
24 mars 2008
Dans ma série de portraits (après Félicien et Lucette)…
Ils ne feront pas le « Vingt heures ».
Une poussière de bois blonde flotte dans l’atelier et danse dans un rai de soleil. L’air sent la sciure : mélange de tanins, d’émanations d’écorces et d’humus forestier. Un poêle en fonte carbonise les copeaux. C’est l’hiver. Il fait froid. Les joues du fourneau rougissent comme celles d’un adolescent timide.
Marcel sourit, comme toujours quand il travaille. La cinquantaine. Mince et petit. Les biceps saillants sous sa chemise à carreaux bleus. Les cheveux noirs, poudrés de sciure. L’homme rabote une planche qu’il a coincée sur son établi grâce à un valet de fer. Il dégrossit une porte. Le morceau de bois luit doucement, comme dans L’Invitation au voyage de Charles Baudelaire. Mais Marcel n’a guère voyagé. Depuis qu’il a quitté l’école, il est menuisier. Il scie, découpe, polit, ajuste, colle, visse ou cloue. Les copeaux giclent par le trou supérieur du rabot. Le petit homme travaille à longs mouvements auxquels son corps entier contribue. Il oeuvre avec les reins et les jambes autant qu’avec le torse et les bras. Après chaque série de coups de lame, il examine la planche. La caresse. La palpe de l’index ou de la paume. Gestes de sculpteur. Presque d’amant.
Marcel s’active, non pas à son rythme, mais à celui du bois. On a l’impression qu’il calque son labeur sur la longévité des arbres. Qu’il s’enracine dans les parties souterraines des végétaux. Qu’il enfonce chacun de ses gestes dans l’humus des siècles ; jusqu’au Néolithique, ce temps où l’homme inventa l’artisanat, l’agriculture et l’élevage. Marcel ne veut pas, ne peut pas faire violence au bois. Il aurait l’impression de briser une harmonie millénaire.
Il cajole, une fois encore, la planche qu’il a débitée lui-même, hier, sur sa grande scie mécanique à lame verticale. Il en éprouve le grain, la texture, la tiédeur, presque l’essence philosophique. C’est du sapin. Un bois moins « noble » que le chêne, le noyer ou le merisier. Mais que Marcel préfère aux autres, et qu’il appelle son « beau blanc ». L’homme est né dans la maison qui jouxte l’atelier, au creux de cette clairière du Jura. C’est ici qu’il assemble des meubles, non pas depuis trente-cinq ans, mais presque dix mille. Marcel incarne l’union de l’intelligence humaine et de la matière ligneuse, qu’aucune industrie métallique ou plastique ne dénouera. Le poêle ronfle. Le menuisier rabote, sur la planche du temps, l’inutilité des orgueils et des illusions productivistes de notre espèce. Il taillera un jour, avec le même sourire, les pièces de son cercueil, qui se décomposeront sous la terre avec ses restes pour nourrir un sapin du Jura. Marcel imagine cette résurrection végétale, et sourit dans un nimbe de sciure.
Il ne fera pas le « Vingt heures ».
Publié dans la catégorie humanité par Yves Paccalet le 24 mars 2008.
17 mars 2007
Faut-il avoir peur de l’avenir ? La réponse est non : nous finirons tous en molécules éparpillées. J’oserais ajouter : heureusement que nous n’avons pas d’âme ! Connaissant notre agressivité, ça se concluerait en guerre civile au Paradis, avec le Père Eternel, Yahve, Allah, Manitou et Brahma pour compter les points. A moins que ceux-ci ne s’étripent déjà dans la stratosphère.
Faut-il craindre le futur ? La réponse est oui : aucun des espoirs utopiques qu’on peut formuler, et que j’ai développés dans Sortie de secours, ne semble trouver le moindre commencement de début de concrétisation. L’idée d’une philosophie du peu continue de se faire écrabouiller par l’illusion de la croissance matérielle. Personne n’a envie de partager avec le voisin, encore moins avec ce salaud d’étranger qui vient manger notre pain (ou voler nos bagnoles). Quant aux Etats-Unis du monde, ils ne sont même pas évoqués à l’ONU.
Il y a quinze jours, j’étais à Moscou à la réunion de Green Cross International, sachant que je suis président de Green Cross France. Cette ONG fondée par Mikhaïl Gorbatchev, et dont les buts sont essentiellement ceux du partage de l’eau et de la paix, me semble mener le bon combat. Le problème est qu’elle aurait besoin de davantage de démocratie : j’en ai réclamé, je me suis retrouvé dans une réunion du comité central du Parti communiste ! Ca s’est un peu arrangé depuis, mais j’ai traversé une zone de turbulences.
J’ai tenté, l’an passé, comme la plupart des écolos, de travailler avec le « haut » – les dirigeants de notre pays. Ca a donné le Grenelle de l’environnement, où tout le monde s’est parlé et dont on pouvait attendre des résultats concrets. Hélas ! Pas le moindre commencement de loi, de décret ou de règlement n’en est sorti. Tout ce que nous avons réclamé, tout qui nous a été promis, est d’ores et déjà enterré, dénaturé ou renvoyé à une commission, ce qui revient au même : taxe carbone, OGM, agriculture bio, nouvelles énergies, etc. Reprenez la liste, comparez. Zone de turbulences.
Si le « haut » ne marche pas, me disais-je, il me reste le « bas ». J’étais élu communal à Bozel et adjoint au maire à l’environnement. Je me suis bagarré pour la station d’épuration, les sentiers, la promotion de la belle nature (sabot-de-Vénus, dent du Villard et mont Jovet), la nécessité de ne pas se laisser berner par les sirènes réunies du ski et des remontées mécaniques (qui n’ont aucun avenir dans les villages de basse altitude, et encore moins avec le réchauffement climatique)… Résultat ? J’ai pris une claque aux dernières élections. Même pas 450 voix sur plus de 1 000 exprimées, alors que j’en avais plus de 600 au scrutin précédent. J’aurais pu être élu au deuxième tour, mais j’ai laissé tomber : aucune envie de faire la potiche dans un conseil municipal de bétonneurs et de chasseurs. Zone de turbulences.
La démocratie ne permet les progrès de la sagesse écologique (et humaine) ni au niveau international, ni au niveau national, ni au niveau local. Et la dictature, fût-elle « verte », demeure une infamie. Que faire ? Pratiquer l’art, l’amitié, l’amour, ça c’est sûr. Et boire un verre de bon vin. Mais le moindre coup de vent d’une zone de turbulences peut disperser ces poussières de bonheur comme une pincée de molécules négligeables.
Publié dans la catégorie politique par Yves Paccalet le 17 mars 2008.
7 mars 2008
Pour Adobo (« Bébé Ad », Adrien, Yuuto) – qui n’a que trois mois et ne se met pas encore debout !
Bébé s’éveille dans son berceau. Bébé babille et sourit. Il s’accroche aux barreaux. Il tire sur ses bras, se redresse, vacille, manque lâcher prise, bande ses muscles et se casse la figure. Il recommence et opère un rétablissement de champion de barre fixe. On le félicite. Il triomphe. Ses petites jambes ondulent, ses genoux dansent, mais il tient. Il éclate de rire. Il émet une modulation de Tarzan miniature. Le chat détale. Maman n’en peut plus d’être aussi fière. Elle applaudit et ronronne plus fort que le chat. Demain, bébé marchera. Il parlera. Il posera des questions et répondra à celles d’autrui. Il forgera son corps et sa cervelle d’Homo sapiens ordinaire, c’est-à-dire cruel et superbe.
Le petit humain sourit. Il est beau, tendre, irremplaçable. Les yeux vifs. Les sens en éveil. Il scrute son environnement. Il l’interprète comme une énorme sucrerie. Il va non pas dévorer la vie, ce qui correspond à un psychisme de saurien, mais la humer, la lécher, la cuisiner, la teindre, la parfumer, la façonner, s’en délecter, la rendre mille fois plus subtile et savoureuse. Il va apprendre non seulement les gestes utiles, mais ceux des plaisirs sans nécessité. Il entendra avec ravissement des comptines absurdes ; des légendes de sorcières et de méchants loups. Il ouvrira son âme au Beau, peut-être au Vrai. Il est destiné à jouir de l’art, de la science et de la philosophie. Il appartient à une espèce sans pareille, au moins dans le cercle rapproché des planètes. Il hérite d’une culture qui lui offre Lascaux et Angkor, Confucius et Newton, Bashô et Verlaine, Einstein et Picasso.
Une perfection commence. L’enfant sourit à sa mère. Il l’appelle. Elle l’attrape, le soulève, le cajole, le couvre d’une couche de tendresse tiède et rose. Depuis le refuge des bras maternels, bébé toise le monde. Il lui parle. Il lui accorde une risette.
Mon esprit froid s’empare de ce sourire et remonte à l’origine des choses. Un petit homme de 7 kilogrammes se compose de 10 puissance 27 atomes (un, suivi de vingt-sept zéros.) Adulte, sa masse sera dix fois supérieure : 10 puissance 28 atomes. La Terre entière recèle 10 puissance 50 atomes. Vertige des chiffres. Pascal avait raison de nous peindre entre deux infinis – le grand et le petit. Je me demande par quel prodigieux assemblage de causes et d’effets, par quel improbable recoupement de hasards et de nécessités, tout ce que je contemple a pu paraître. Des particules aux atomes. Des atomes aux molécules. Des molécules aux cellules. Des cellules à l’homme… La vie a commencé voici 4 milliards d’années sur ce bout d’univers. Elle a été bactérie, protozoaire, éponge, ver, échinoderme, poisson, amphibien, reptile, mammifère, avant de s’épanouir sur les lèvres, dans les yeux, les mains et le cœur de cet enfant qui, pour la première fois, s’est mis debout dans son berceau. Des trillions de trillions d’atomes ont préparé cette risette. La probabilité pour que cela advienne était infinitésimale. Cela est advenu.
Un enfant. 10 puissance 27 atomes d’innocence et d’espoir. L’humanité devrait être solidaire. Hélas ! Nous ne nous aimons pas les uns les autres. Nous méprisons les générations futures. Nous leur préparons des jours de sang, de sueur et de larmes. Quiconque a contemplé une seule fois la risette des atomes, ne peut plus supporter qu’elle se résolve en amère grimace.
Publié dans la catégorie enfance par Yves Paccalet le 7 mars 2008.