Rêve de loup

4 avril 2008

(« Le » loup – on dit toujours « le », comme s’il n’y en avait qu’un… Je l’ai vu deux fois récemment, près du hameau de Tincave. J’ai reformaté, pour l’occasion, un petit texte que j’avais composé il y a une dizaine d’années, dans le Mercantour, quand l’animal n’avait pas encore reconquis les Alpes entières – et, désormais, son bon vieux Gévaudan !)

Comme l’éléphant d’Alexandre Vialatte, le loup est irréfutable. C’est un animal prouvé, au contraire de la Licorne ou du Vampire. Il est vif, rusé, coruscant, hirsute. Il vous considère de ses yeux jaunes, mais pas forcément pour vous manger mon enfant. Il exhale une évidence logique, zoologique et morale. Il ne saurait être révoqué du monde, ni par le ministère du Gibier et Accidents de Chasse, ni par l’Office du Ski et Fractures ; pas davantage par le syndicat de la Joyeuse Chevrotine ou l’amicale des Immeubles de Béton dans la Montagne.
Le loup est irréfutable… Quiconque, une fois dans sa vie, a vu frémir ses babines, devient une autre personne. Ou plutôt redevient ce qu’il fut avant l’invention du ministère des Accidents de Quatre-Quatre et des Balles Perdues réunis. Le loup et l’homme sont des bêtes sauvages, mais civilisées, composées de la même substance organique et passionnelle. Ils occupent des niches écologiques identiques. Grands prédateurs, amateurs de gigot du dimanche, ils font plus souvent leur ordinaire de petits animaux et de plantes : lapins, grenouilles, myrtilles ou fraises. L’homme y rajoute du coca ou du château margaux, selon son degré de civilisation.
Les deux animaux s’organisent en familles et en clans. Ils forment des meutes ou des villages. Ils se parlent dans un langage chanté-modulé qui donne le frisson dans la montagne ou à l’opéra. Ils se caressent, se reniflent, se lèchent, se bécotent, marquent leur territoire, se prosternent devant le chef, subissent la mondialisation et s’envoient des coups de patte dans le dos de l’arbitre. Certains pratiquent l’altruisme. Beaucoup passent leur vie la queue basse.
L’homme et le loup ont des destins qui se croisent. Canis lupus et nous-mêmes partageons trop de légendes et d’aventures pour que la cohabitation cesse faute de loups. Qui voudrait la mort de son frère ? Depuis le Moyen Age, nous exterminons nos semblables aux yeux jaunes. Nous les fusillons, nous les piégeons, nous les empoisonnons. Nous comprenons désormais que c’est une faute écologique et un crime contre les générations futures. Non seulement le loup est irréfutable, mais il est indispensable. Si nous ne réussissons pas à lui faire un peu de place sur cette Terre, cela voudra dire que nous n’en laisserons pas davantage aux éléphants, aux tigres, aux ours, aux baleines, aux requins, ni à aucun autre grand animal, puisque toutes ces créatures gênent quelqu’un, quelque part. Mais, dans ce cas, nous nous punirons nous-mêmes. Nous ruinerons nos mythes et nos plus beaux poèmes, nos symphonies, nos peintures et nos rêves, en un mot tout ce qui nous a fait hommes avant que nous n’inventions l’Administration réunie des Pelles Mécaniques, des Bombes à Fragmentation et des Fusils Mitrailleurs.
Demain, je marcherai dans la forêt de Tincave, au-dessus de Bozel, où j’espère bientôt revoir « le » loup. Je grimperai les flancs du mont Jovet sur la trace de cet animal admirable, heureusement revenu en France depuis l’Italie, et par ses propres moyens. Je veux croire que mon frère aux yeux jaunes me regardera comme un frère. Nous attendrons la nuit, la pleine lune, et nous hurlerons ensemble un hymne à la beauté du monde.

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17 réponses à Rêve de loup

  1. pascal dit :

    Je crois que le loup n’a pas plus de place dans notre monde que bien d’autres animaux quand je vois le traitement que nous leur infligeons.Peut-être lui laissera-t-on un territoire mais sûrement grillagé.Je pense que tant que nous ne respecterons pas la vie elle disparaitra au fur et à mesure autour de nous.Je pense que l’homme est un être égoiste trop occupé à regarder son nombril (ou les cours de la bourse) plutôt que la beauté du monde et dire que j’en fais partie.

  2. Baptiste dit :

    Bonjour Yves,
    nous nous sommes croisés à Marseille et je me suis souvenu que vous aviez un blog. Comme on ne peut vous lire dans les journaux d’objecteurs de croissance…
    Voilà, je tombe sur ce post sur le loup et je suis séduit. Bien entendu je me dis que c’est un texte intime qui ne covertira que des convertis.
    Moi j’aime bien rappeler à ce propos que si Paris avait été fondé par Rémus et Romulus, nous n’aurions pas ce genre de Ministère des Chevrotines ou 4×4 Vercors… Comprennent ceux qui savent !
    A une prochaine, et bonne ascension.

    Baptiste

  3. Vincent dit :

    Le loup, comme beaucoup d’autre, à souffert de l’appellation « nuisible » que certains osent encore utiliser. Et même si ce terme disparait peu à peu, son équivalent végétal à encore de beau jour devant lui. Ma chère et tendre m’a demandé pas plus tard qu’hier d’arracher une « mauvaise herbe », à la place elle a eu droit à un laïus sur le droit des hommes à décréter qu’une plante est bonne ou mauvaise, et là malheureuse pousse non identifiée trône toujours fièrement dans son pot !

  4. Lionel D dit :

    L’homme civilisé, cultivé et moderne n’est finalement pas très différent du loup, seul le verni social nous protège des coups de canines de nos semblables; quoi que… lorsque l’on songe à nos comportements à l’ouverture du supermarché un samedi de solde..!
    J’étais ce dimanche de l’autre côté du mont Jovet, pas vu de loup mais profité de la douceur des collines sur le versant du soleil, et de la lumière chaude d’une belle fin d’après-midi, on se dit alors que si tout est foutu sur terre, il nous restera le souvenir et les images d’un monde sublimé par notre esprit sensible. Tout est finalement question de point de vue et d’époque, le même endroit aurait il était si charmant dans des temps reculés où le froid et la famine sévissaient, un temps où le loup et d’abominables bêtes sauvages auraient fait des paisibles paysans des proies de choix?
    À moins que d’autres histoires plus machiavéliques encore attisées par de sombres croyances d’églises nous aient terrassés avant même d’avoir vu l’oreille d’un loup.

  5. Lio dit :

    L’homme civilisé, cultivé et moderne n’est finalement pas très différent du
    loup, seul le verni social nous protège des coups de canines de nos semblables;
    quoi que… lorsque l’on songe à nos comportements à l’ouverture du supermarché
    un samedi de solde..!
    J’étais ce dimanche de l’autre côté du mont Jovet, pas vu de loup mais profité
    de la douceur des collines sur le versant du soleil, et de la lumière chaude
    d’une belle fin d’après-midi, on se dit alors que si tout est foutu sur terre,
    il nous restera le souvenir et les images d’un monde sublimé par notre esprit
    sensible. Tout est finalement question de point de vue et d’époque, le même
    endroit aurait il était si charmant dans des temps reculés où le froid et la
    famine sévissaient, un temps où le loup et d’abominables bêtes sauvages auraient
    fait des paisibles paysans des proies de choix?
    À moins que d’autres histoires plus machiavéliques encore attisées par de
    sombres croyances d’églises nous aient terrassés avant même d’avoir vu l’oreille
    d’un loup.

  6. hifi dit :

    D’accord avec Yves Paccalet, Pascal, Vincent qui énoncent des vérités de profond bon sens.

    Oui, respectons le loup, mais aussi toutes ces créatures presque invisibles, de la fourmi au plancton, qui tous sont au service de l’être humain, ce demi Dieu ingrat, qui ose couper les ailerons de requins vivants avant de les rejeter à la mer, ou qui ne cache pas sa jouissance morbide devant l’agonie sans fin du taureau dans l’arène.

    Protègeons le loup, mais arrêtons aussi ces massacres organisés dans les arènes européennes !

  7. A. dit :

    J’aime bien vos petits textes. Je me suis permis d’en publier (avec réferences evidemment)deux sur mon prôpre blog.

  8. TAOMUGAIA dit :

    Ton propos sur le loup reste assez proche de la magnifique lettre à l’éléphant de Romain Gary, écrite en 1968, pour s’excuser, au nom de l’humanité, des persécutions auxquelles ce massif animal est sujets.
    Romain Gary achève sa lettre en disant qu’un monde débarrassé de l’éléphant (ce qui lui semble inéluctable) ne sera pas pour autant adapté à l’homme !
    La disparition de l’éléphant (et aussi du loup, de la panthère, du thon rouge…) est bien un funeste présage pour l’homme.

  9. Patrice dit :

    magnifique lettre au loup, Yves. Le seul que j’ai pu voir dans ma vie était dans un zoo … ah ! si j’en ai vu un autre très célèbre, celui de Tex Avery !
    En tout ca bravo pour ces destins croisés mais j’ai encore peur que vous ne soyez pas bien suivi, car ce monte entend, mais n’écoute pas.

  10. Yves Paccalet dit :

    Je reviens d’une semaine de balades dans le Midi, au rendez-vous des fleurs. Lavandes, cistes, pistachiers, sublimes salsifis étoilés, immortelles d’Italie au parfum de safran, urospermes de Daléchamp comme des super-pissenlits aux rebords tranchés net, etc. Avec, surtout, des orchidées de maintes espèces – barlias déjà en fruits, orchis mâles rose vif au coeur piqueté de pourpre, sérapias coeurs, sérapias langues et sérapias négligées (plus leurs hybrides), orchis boucs aux labelles en longs tortillons, limodores violet-mauve, orchis pourpres et même un rare orchis singe… Avec, encore, l’ophrys araignée et l’ophrys bécasse…
    En montant la pente du puy de Tourrettes, je suis allé à la rencontre des pivoines sauvages. Elles sont épanouies depuis une semaine, et ne le resteront pas plus de trois.
    Elles reparaîtront chaque printemps en sublimes coupes purpurines au coeur poudré d’étamines dorées. Si l’homme ne dévaste pas leurs dernières stations. S’il ne les détruit pas comme il anéantit les loups.

  11. Patrice André dit :

    Je pressens une différence fondamentale entre mon animal totem, le loup, et moi, l’homme.
    Il est furtif, alors que je laisse chaque jour mon empreinte mortelle sur cette planète.

  12. Yves Paccalet dit :

    Très vrai, pour l’empreinte ! A part, de temps à autre, une trace de pied dans la boue ou une touffe de poils accrochée aux épines d’un églantier, on n’aperçoit pas grand chose du loup… Sa démarche même le caractérise : il est l’image de la légèreté sur cette Terre. L’homme est le modèle de la lourdeur.

  13. Remy CHAMPENOIS dit :

    Dans votre essai  » Blabla, bon débarras !  » vous semblez préconiser le suicide. Je vous autorise à le faire. Bon voyage dans le royaume d’où on ne revient jamais !

  14. Canis lupus 73 dit :

    Lio replied:

    L’homme civilisé, cultivé et moderne n’est finalement pas très différent du
    loup, seul le verni social nous protège des coups de canines de nos semblables;
    quoi que… lorsque l’on songe à nos comportements à l’ouverture du supermarché
    un samedi de solde..!
    J’étais ce dimanche de l’autre côté du mont Jovet, pas vu de loup mais profité
    de la douceur des collines sur le versant du soleil, et de la lumière chaude
    d’une belle fin d’après-midi, on se dit alors que si tout est foutu sur terre,
    il nous restera le souvenir et les images d’un monde sublimé par notre esprit
    sensible. Tout est finalement question de point de vue et d’époque, le même
    endroit aurait il était si charmant dans des temps reculés où le froid et la
    famine sévissaient, un temps où le loup et d’abominables bêtes sauvages auraient
    fait des paisibles paysans des proies de choix?
    À moins que d’autres histoires plus machiavéliques encore attisées par de
    sombres croyances d’églises nous aient terrassés avant même d’avoir vu l’oreille
    d’un loup.

    mai 5th, 2008 at 19:47.

    Il est vrais que ces beau du côté de Tessens, j’ai pas vu le loup, mais de nombreuses indices.Tout résament crottes& os frais.Puis des empreintes en mai08.

  15. Emilie D. dit :

    Je découvre tout juste ce blog, et chaque lettre est un plaisir (parfois teinté d’amertume).
    Cette page sur le loup me touche à 2 niveaux : j’habite tout près de Tincave, et je n’ai jamais vu de loup. Sans doute n’ai je pas l’oeil entrainé de l’animal, ou est-ce peut-être parce que j’habite du mauvais coté de Bozel, trop près déjà des remontées mécaniques. Mais le simple fait de savoir qu’il est là me remplit de joie et de crainte mélées : joie car son retour est une belle chose et crainte car les mentalités ne sont pas toujours favorables (loin s’en faut)à sa présence ici…
    Cela me rappelle également une réflexion que j’avais eu étant petite : En 6ème, membre du conseil municipal jeunes de ma commune, j’avais lancé une pétition pour la sauvegarde de l’ours des pyrénées (vaste ambition, mais j’avais la naïveté de mes 10 ans…). Ma désillusion fut à la hauteur de mes espoirs. Voilà la remarques des gens qui signaient : « tu es mignone, on va signer ! » Ainsi, la destin de l’Ours brun ne tiendrait qu’à la tête des gens qui s’engagent pour sa défense ! Ne mérite-t-il pas d’être protéger pour lui-même, parce qu’il a sa place dans ce massif ? A 10 ans, j’en suis arrivée à me poser une question pour laquelle je n’ai toujours pas de réponse définitive : L’Homme vaut-il la peine que ces espèces soient sauvées ? Ne serait-ce pas son ultime leçon de vie que de se retrouver seul comme un C.. sur son bout de caillou ? Je ne le souhaite pour rien au monde (et surtout pas pour ces espèces), mais parfois certains discours m’entrainent à cette conclusion…

  16. Chris dit :

    J’aime beaucoup passer par ici et j’ai apprécié ce texte sur le loup. J’ai eu la chance de voir « le » loup à deux reprises au printemps. Deux rencontres que je n’oublierais jamais, notamment la seconde fois, où nos regards se sont croisés, je me suis assis et j’ai pu l’observer un moment. Une merveille, dans cette montagne, face au Mont Jovet que j’adore.
    Bravo Mr Paccalet pour vos écrits.

    Pour les intéressés, un article sur mon blog, concernant la rencontre avec le loup.
    Tapez : http://lapertedufou.e-monsite.com.
    allez à la rubrique blog et chercher l’article,  » La rencontre. »

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