29 septembre 2008
Forêt d’automne, parfums de la terre. Pourriture noble, tanins, fruits rouges, vanille : j’en parle comme de grands crus. Je quête le pétrus ou le romanée-conti des frondaisons. Ce parfum-là appartient aux girolles. J’en découvre un peuple sur la mousse : écus d’or oubliés par l’arc-en-ciel. Je les hume à même le sol : une quintessence de terre et de vie. Je ne les cueille pas. Je n’arrache ni le cèpe ventru, ni la haute coulemelle (ce parapluie de troll), ni le pied-bleu (cet ange de Vénus).
Au détour du sentier, je tombe nez-à-nez avec un ramasseur humain en tenue réglementaire : bottes et bâton ferré ; le panier à la main. Il me dévisage d’un oeil où la consternation suinte. Il pense que je vais lui voler “son” butin. Je lui explique que j’aime le champignon le pied dans la terre davantage que cuit dans mon assiette ; pour sa secrète splendeur et sa biologie bizarre. Je précise que, de la sorte, j’apprécie l’amanite phalloïde et l’entolome livide, ces empoisonneurs, autant que le cèpe et le sanguin. Passe dans son oeil ce voile de vacuité qui accompagne la découverte, chez autrui, d’une forme de maladie mentale.
Nous nous séparons. C’est alors que je découvre le massacre. Mon homme (si ce n’est lui, c’est donc son frère) a piétiné la plus populeuse assemblée d’amanites tue-mouches que j’aie jamais observée… Remontent à ma mémoire des phrases que j’entendais enfant : “Ecrase le vilain champignon ! Il est méchant. Il veut te tuer : tue-le !” J’ai obéi – une seule fois. J’avais neuf ans. J’ai ravagé un rond de lactaires. Mes victimes pleuraient un lait orange. J’en ai chialé de honte.
Ce n’était pas seulement la tristesse d’avoir massacré des êtres dont je pressentais qu’ils partagent avec moi leurs meilleures molécules. C’était d’avoir exhalé trop de haine et de bêtise. J’ai compris, depuis lors, que l’homme est le seul animal qui étende sa rage au monde entier. Nous avons conscience de nous-mêmes, de notre clan, des ressources qui nous sont nécessaires, de notre mort inéluctable et des périls qu’il nous faut éviter pour retarder la fin. Nous prenons les devants, nous entassons des provisions, nous menons des guerres préventives. Cette aptitude à l’anticipation a servi notre évolution. Elle nous a aidés à bâtir notre empire sur la Terre.
Le problème est que nos connaissances sont limitées, tandis que nos instincts de territoire et de domination ne souffrent aucune borne. La conjonction de notre conscience et de notre trouille existentielle nous rend atroces. Nous imaginons des dangers, nous inventons des adversaires, nous traquons le métèque, nous exterminons le “nuisible”, nous égorgeons l’”ennemi héréditaire” ; bref, nous faisons le vide autour de nous. Nous cultivons l’intolérance et le rejet. Nous érigeons nos superstitions en dogme et notre cruauté en vertu. Ces champignons saccagés résument Homo sapiens. Je tombe à genoux. Je caresse leur chair en lambeaux. Le rouge et le blanc… Je ferme les yeux. Il me semble que ce sont les cadavres de mes frères humains assassinés, eux aussi, pour cause de différence. J’entends le gémissement de millions de martyrs de l’Histoire, éliminés au nom de la patrie, de la pureté de la race, de l’espace vital, de la cause du peuple ou du Seul Vrai Dieu.
Publié dans la catégorie humanité par Yves Paccalet le 29 septembre 2008.
20 septembre 2008
Bon, c’est pas tout, ça : je tire ma flemme à écrire les 1 000 pages de mon livre en cours (mais j’en ai deux autres en retard), à faire des conférences (jeudi dernier au Sénat, avec un des hommes que j’estime le plus : Jean-Marie Pelt), à causer dans le poste (France Bleu Savoie, le samedi matin), à envoyer des articles ici ou là, et à ne rien écrire sur ce blog où tant d’idées luisent, fusent, s’opposent ou s’allient… Mais fini les vacances : le Grenelle de l’environnement recommence.
Mardi prochain, réunion pour faire le point avec les ministres (Jean-Louis Borloo et Nathalie Kosciusko-Morizet). La semaine suivante, rebelote en discussions avec les gros transporteurs, gros industriels, gros agriculteurs, gros commerçants, petits paysans « bio », syndicats, administrations, etc. Vous avez suivi l’actualité : les bras de l’écologiste lui en sont tombés. Notre taxe carbone est carbonisée, nos exigences sur les pesticides pulvérisées, et ainsi de suite. Chaque projet de mesure un peu « vert » est descendu au lance-flammes, non seulement par le MEDEF, les syndicats de camionneurs, les hypermarchés ou la FNSEA, mais par les députés et les sénateurs. Je vous parle ici des plus terrifiants démagogues que nous ayons élus depuis longtemps : pour la plupart, ils n’ont que les mots de « développement durable » à la bouche, et ils s’insurgent contre tout ce qui y ressemble.
Tant pis pour eux ! Nous remontons au front… Je suis totalement pessimiste sur l’avenir du Grenelle en particulier et de l’humanité en général, mais rien ne m’empêchera d’aller faire le couillon là où on me le demande pour tenter de prouver que nous avançons vers un avenir radieux. En psychiatrie, ce type de comportement se situe entre la schizophrénie et le syndrome bipolaire. En langue d’oc, cela s’appelle « devenir fada ». En verlan parigot, « être totalement barjot ».
Publié dans la catégorie politique par Yves Paccalet le 20 septembre 2008.
11 septembre 2008
Lorsque j’étais enfant, j’étais obsédé par la blancheur du Nord. Je dévorais les récits d’aventures des explorateurs – Barents, Hudson, Davis, Ross, Franklin, Nansen, Nordenskjöld, Peary, Amundsen ou Charcot. J’avais l’impression qu’ils marchaient sur une planète immaculée. Un univers de neiges, de banquises, d’icebergs, de brumes et d’ours polaires. Le Blanc. Le Pur. Le Beau.
Or, voici qu’on salit l’Arctique de mes rêves. J’ai vu la marée noire de l’Exxon Valdez en Alaska. Nombre de bateaux dégazent aux abords de l’océan Glacial. Des tankers couleront dans la tempête, ou parce que leur capitaine cuvera sa cuite à la passerelle. La souillure pétrolière est un désastre écologique et symbolique à la fois. Or, voici que les Administrations américaine, canadienne, russe ou danoise, en plein délire productiviste et après-moi-le-désastre, en accroissent follement le risque. Les grandes compagnies pétrolières vont être autorisées à pratiquer des forages et à faire passer leurs pipe-lines dans les plus beaux paysages du Grand Nord. Danger mortel pour la faune et la flore précieuses de ces contrées jusque-là protégées…
Je crains qu’au nom du profit, on ne salisse la belle innocence du monde polaire. Je m’inquiète pour l’Arctique, que le tourisme de masse pollueur et saccageur s’approprie. Je me fais du souci pour ce milieu fragile, quand on sait que les passages du Nord-Ouest et du Nord-Est vont être ouverts au trafic maritime par la fusion de la banquise. Et quand on apprend que les biologistes trouvent des concentrations ahurissantes de PCB, dioxines, pesticides et métaux lourds dans le corps des phoques, des morses, des bélougas ou des baleines… Je suis tracassé en apprenant que chaque année la glace marine est moins étendue et moins épaisse ; que les calottes gelées du Groenland, de Baffin ou d’Ellesmere se réduisent ; et que les villages des Inuit, des Samoyèdes ou des Tchouktches s’effondrent, parce que le sol normalement froid de la toundra (le permafrost) se met à fondre sous l’effet du réchauffement climatique.
Urgence ! Urgence pour ce qui ressemble à la « matière blanche » de notre planète – comme il y a une matière blanche de notre cerveau… On ne souille pas impunément l’idée que l’enfant se fait du Beau.
Publié dans la catégorie arctique par Yves Paccalet le 11 septembre 2008.