21 octobre 2008
(De Nîmes, où j’ai assisté hier au soir avec une belle vanité d’auteur à la représentation du spectacle que Michel Boy a tiré de « L’Humanité disparaîtra, bon débarras ! », et parce qu’un des spectateurs, à la sortie, s’est dit obsédé par les virus et autres germes désastreux que nous mettons en goguette… Je reproduis ce texte que j’avais donné en 1994 – putain, quatorze ans ! – à la revue « Terre sauvage ».)
La forêt du Guatemala. Odeur d’humus et d’orchidée. Passeport pour le paradis. Je marche au hasard des temples de Tikal ; non parmi ceux qu’on a exhumés de leur gangue de terre et de plantes, mais parmi ceux qui demeurent enfouis dans le double mystère de l’Histoire et des végétaux… Je foule une pierre plate qui (mon Dieu ! protégez-moi de mes doux rêves ; mes cauchemars, je m’en charge…) fut un autel où les prêtres Aztèques arrachaient le coeur battant de jeunes vierges. Une guêpe me vrombit autour du crâne, tel un prêtre aztèque armé de son poignard. Le dieu Soleil rend fous ceux qu’il veut perdre. Je contemple le fouillis d’arbres, de fleurs, de fougères, de mousses et de champignons qu’arpentent, croquent, lèchent ou sucent des légions d’insectes, d’araignées, de mollusques… Encore n’aperçois-je que les grandes créatures, mettons d’un quart de millimètre au moins. Mille milliards de fois plus nombreuses sont les petites : acariens, amibes, paramécies, bactéries, mycoplasmes. Ne parlons ni des virus, ni des prions.
Voici 100 ans, peu d’humains visitaient les temples mayas. De nos jours, les avions atterrissent à deux pas. « Clic-clac » : photo. « Clap-clap » : les semelles du touriste repartent. La population humaine explose, vaque, brasse et se mêle. Les migrations s’accélèrent. Les guerres et les glorieux assassinats jettent sur les routes des cortèges de réfugiés. Dans le même temps, nous saccageons les milieux naturels. Nous rasons les forêts tropicales. Nous forons des puits. Nous draguons les océans. Nous nous installons dans les plus lointaines oasis et au sommet des montagnes.
Je ne suis pas le seul à craindre que nous n’ouvrions ainsi une boîte de Pandore autrement dangereuse que celle de la mythologie. Nous avons appris à vivre avec une cohorte de parasites qui nous veulent du mal, mais que notre système immunitaire contrôle. Notre espèce pourrait devoir affronter, demain, des tueurs qu’elle s’ingénie déterrer dans les recoins de la planète, et à lâcher dans les villes. La première cause de mortalité des Indiens du Nouveau Monde, qui amena en un siècle leur population de 80 à moins de 4 millions d’individus, ne fut pas l’accumulation des crimes des colons (pourtant inspirés par ce noble massacre), mais les maladies introduites par les Européens, y compris par les missionnaires et les avocats des Peaux-Rouges. Les Indiens trépassèrent surtout de grippe, variole, rougeole et poliomyélite.
Nous pourrions nous retrouver dans la situation des Hurons ou des Quechuas du XVIIe siècle. Les envahisseurs sont parmi nous et nous l’ignorons. Ils ne descendent pas d’une autre planète et n’ont pas le petit doigt en l’air. Ils sont invisibles. Là, au coin de la rue, dans l’autobus, au café, au ministère de la Santé… Nous en connaissons quelques-uns. Le VIH donne le sida : il nous a peut-être agrippés dès les années 1950, à partir d’une souche de singes d’Afrique centrale. D’autres surgissent. Les virus du singe vert, de la fièvre de Marburg et de la maladie du légionnaire. Ceux de Junin, de Machupo et de Sabla, apparus en Amérique du Sud, et que les microbiologistes surveillent d’un oeil nerveux. Le hantavirus, exalté par le collapsus de l’Union soviétique et la prolifération concomitante des souris. L’étrange « virus X », qui a tué des milliers de personnes au sud du Soudan avant de disparaître… Totalement ?
Je ne veux effrayer personne, mais je regarde les virus avec de moins en moins d’humour. Sans parler des bactéries (choléra, tuberculose, syphilis…) et des protozoaires (paludisme…) animés d’une force nouvelle. Je me demande si, au-delà des vieilles querelles écologiques, la première raison de lutter contre le saccage de la Terre ne va pas devenir le simple souci de la santé publique. Les scientifiques ont établi l’existence d’incroyables masses de bactéries dans les profondeurs du sol, à plus de 3 000 mètres. Certains de ces microbes anaérobies, peut-être aussi vieux que la vie même, ont reçu le nom de Bacillus infernus. Il semble qu’il y en ait dans des poches de pétrole très profondes.
Réveillerons-nous ces monstres pour quelques barils de future marée noire ?