28 mars 2009
(De Québec. Suite de ma rêverie pour un monde futur. Anouar vient de téter, rote et sourit.)
Je revendique ma liberté de rêver.
Mon devoir de philosophe m’oblige à assener que la situation démographique, écologique et militaire de l’humanité rend urgent l’usage immodéré de la drogue utopie.
Puisque la mondialisation est en marche, puisqu’elle s’installe sous son apparence la plus anarchique et la plus brutale, tentons le tout pour le tout. Utilisons sa force pour la renverser. Comme au judo ! Enfilons le kimono et battons-nous sur le tatami de l’Histoire (ça nous changera du champ de bataille).
Inventons la démocratie universelle.
Instituons le gouvernement de la Terre.
Créons les États-Unis du Monde !
Cette entreprise sera notre Contrat social et notre Everest… Escalader ce sommet ne constituera pas une balade du dimanche, mais une aventure sublime, exaltante et incertaine, au cours de laquelle nous risquons de nous « dérocher », comme on dit dans en Savoie. Nous ne sommes pas des chamois : nous ne trouverons aucun passage facile. Nous sommes coincés par en bas, alourdis par nos pulsions, entravés par la tyrannie de nos désirs, embourbés dans les ornières de l’Histoire. Il nous faut sortir par le haut.
Nous devons imaginer et faire fonctionner un gouvernement de la planète. Bâtir un seul pays : la Terre. La Terra humanis. La Terre humaine, enfin ! Tous ensemble, sur le globe, nous nous trouvons dans la position des Insurgents d’Amérique en 1776 ou des révolutionnaires français en 1789. Il nous incombe de mettre sur pied une Assemblée constituante, et rédiger la Constitution de la planète.
Nous ne bénéficierons pas deux fois de la même conjoncture. Si nous refusons d’emprunter l’itinéraire du cœur et de la raison, escarpé et malaisé, mais digne de nos plus belles découvertes, alors nous pourrons commander notre monument aux morts, que nous sculpterons dans un tas d’ordures et sur lequel le dernier d’entre nous aura peut-être la force de graver ces mots : « Ci-gît l’humanité, vanité envolée. Ni fleurs, ni couronnes. Rien qu’un grand éclat de rire ! »

Anouar sur sa Mamie.
Publié dans la catégorie rêve par Yves Paccalet le 28 mars 2009.
24 mars 2009
De Québec, chez Anouar…
I have a dream…
« J’ai fait un rêve… »
Martin Luther King : quarante-six chromosomes et une âme en lambeaux… Dans l’épiderme, quelques grains de mélanine de plus que le Visage pâle. Les mêmes joies et les mêmes peines. Le même sang, les mêmes cellules, le même ADN que le Yankee. Peut-être une excellente compatibilité tissulaire avec son assassin du Ku Klux Klan.
J’ai fait un rêve.
Au XXIe siècle – peut-être pas ce soir ni demain matin, mais l’an prochain à Jérusalem, à La Mecque ou dans la Cité du Soleil de Campanella –, tous les hommes seront égaux.
Non seulement par principe, mais « pour de vrai », comme disent les enfants. Égaux dans la Déclaration de leurs droits comme dans leur vie quotidienne. Avec solennité et familiarité. Avec enthousiasme et sentiment.
Dans mon utopie, les humains auront compris que, sur cette Terre, il existe quantité de nuisances, comme les gaz à effet de serre, les pesticides, les polluants chimiques, la radioactivité, la tronçonneuse, la bétonneuse, les nouveaux virus, voire (pourquoi pas ?) une météorite géante ou une hypothétique attaque des Martiens. Mais que la plus dangereuse reste la beauté du diable. J’entends : notre irrépressible vanité. Notre obsession luciférienne du territoire et de la hiérarchie. Le plaisir satanique que nous éprouvons à posséder et à dominer.
L’Homo sapiens est consternant : c’est ce qui le rend émouvant.
Dans mon rêve, mes congénères savent que le malheur procède de l’égoïsme, tandis que le bonheur est le fils du partage. Au XXIe siècle, les humains doivent bâtir non plus la Société des Nations (la SDN), mais la Société des Frères (la SDF). Non plus l’Organisation des Nations unies (l’ONU), mais un monde de « ouf ». O.U.F. : comme dans Ordre des Utopies fusionnelles. Ou bien encore comme dans Fraternité universelle des Terriens pour une Utopie réaliste. Cinq mots pour un acronyme qui s’écrit « FUTUR »…
Publié dans la catégorie rêve par Yves Paccalet le 24 mars 2009.
17 mars 2009
Un peu d’optimisme dans ce monde de brutes : un deuxième petit-fils est arrivé ! Il est né à Québec ce matin, 3,4 kilogrammes, et il s’appelle Anouar ( »Lumineux » en arabe ; sa mère est d’origine algérienne). Yuuto ( »Murmure du soir ») Paccalet à Tokyo, Anouar Paccalet au Canada, en attendant les autres : la démocratie du monde que j’appelle de mes voeux dans « Sortie de secours » commencera par être une démocratie du sentiment ; passionnelle, dirait Charles Fourier. L’utopie des amours mêlées vaincra la pulsion du massacre mutuel ; aujourd’hui, du moins, je veux le croire.
Publié dans la catégorie paccalet par Yves Paccalet le 17 mars 2009.
3 mars 2009
(Une de mes “Humeurs sauvages”, de ma période Terre Sauvage, reprise dans Voyage au pays des montagnes, aux Editions de l’Archipel. Il arrive de plus en plus souvent que je m’amuse de mes anciennes bêtises ; c’est la définition de la sénilité.)
L’hiver dans la montagne. Mercantour ou Vanoise, Valais suisse ou Grand Paradis…
Les bouquetins glissent dans les couloirs de neige. Ils se laissent filer à toute vitesse dans la pente, virevoltent ainsi que des ballerines, remontent et recommencent. Ils dansent. Oui : ils dansent… Quel autre verbe conviendrait ? Les grands mâles se dressent sur leurs pattes arrière, au bord des vires de vertige, puis se percutent cornes contre cornes. L’écho des chocs se propage. Les femelles font mine de regarder ailleurs.
Est-ce par mimétisme ? Il me vient l’envie de danser sur la neige et d’éprouver l’amour à la façon d’un bouquetin. Je reprends le contrôle de moi-même. Je songe à ce que nous savons des parades nuptiales. On imaginait, jadis, que le Mâle, avec un grand « M », était aux commandes. Vainqueur du tournoi des prétendants, il attrapait la belle à la hussarde, selon la logique du plus fort ; par les cheveux dans la version Cro-Magnon du conte. En vérité, ce n’est jamais le cas. Les mythes du chef, du pacha, du seigneur, du droit de cuissage se disloquent. Chez toutes les espèces, au moins de vertébrés, les femelles ont le privilège du choix. Elles élisent leur partenaire. Elles le sélectionnent avec soin. Il existe à cela une bonne raison mathématique. Le nombre d’ovules est inférieur à celui des spermatozoïdes. La nature a horreur du gaspillage et privilégie des mécanismes qui protègent le matériau le plus précieux : la moitié femelle de l’œuf, ou zygote. Dont procède l’embryon.
La belle décide, y compris chez les lions et les éléphants de mer, dont on croit qu’ils vivent en harems. Les critères de sélection varient. Il en existe autant que d’espèces, je veux dire : des milliers et des milliers. Le mâle le plus désiré est parfois le plus grand, le plus expansif, le plus coloré, le plus porté à la gesticulation, à la démonstration et à l’esbroufe. Du type gorille qui se bat la poitrine ou cerf qui brame plus fort que la concurrence.
Le plus souvent, les critères de sélection sont tout autres. Ils peuvent paraître bizarres. La femelle du poisson guppy élit le prétendant paré de la plus lumineuse tache orange. Celle de la rainette aime le cri long, celle du crapaud le coassement répété, celle de la grenouille la vocalise compliquée. Le pinson gagnant siffle les plus beaux harmoniques. Le colvert est prié de se dandiner avec autant d’énergie que de grâce ; le tétras de dresser une crête écarlate ; l’hirondelle de posséder la plus longue caudale et le plus petit nombre de poux. L’élu poisson porte-épée brandit l’arme la plus affûtée, même rajoutée par un expérimentateur facétieux. Le meilleur paon est celui qui déploie le plus d’ocelles. Le plus séduisant oiseau à berceau orne son arceau de bibelots plus nombreux et plus colorés que son voisin. Dans la famille mésange charbonnière, la victoire est attribuée à celui qui fait voir, sur son poitrail jaune, la bande noire la plus large.
Mâles, mes frères, que hante le projet d’une descendance et l’exécution des galipettes généralement associées à ce bonheur, sachez que nous ne sommes pas grand chose. On nous aime pour notre apparence. Notre « beauté intérieure » ne compte pas. Nous sommes des objets. Nos attitudes, nos couleurs, nos habits, nos émissions sonores, nos parfums importent davantage que la qualité de notre âme. Que nous soyons aristocrate ou loubard de banlieue, citadin ou paysan, adolescent timide ou grison travaillé par le démon de midi, perdons toute illusion. Nous ne choisissons pas : nous sommes sélectionnés.
Je me permets, par bonté d’âme, en m’appuyant sur les précieuses découvertes de la science éthologique, de vous donner quelques conseils pour rallier le corps électoral féminin à votre candidature. Coiffez votre crâne d’un bonnet rouge comme une crête de coq. Passez un habit de gala queue-de-pie, de façon à imiter l’hirondelle, et n’oubliez pas de vous épouiller avec soin. Ayez, sur le poitrail, le plastron jaune à large jabot noir de la mésange. Décorez votre garçonnière de bibelots de couleurs vives, comme l’oiseau à berceau. Faites la roue avec le paon. Dandinez-vous avec la grâce du colvert, tout en poussant la chansonnette (fréquente, longue et variée) qui assure le triomphe du crooner, du pinson et du batracien. Portez, bien sûr, l’épée d’académicien du poisson xiphophore.
Si vous appliquez ces infaillibles recettes, vous remporterez de nombreux suffrages. Disons : peut-être un. Je vous présente mes vœux de bonheur. Si, par hasard, mes trucs copiés de Mère Nature échouaient, il vous resterait la poésie lyrique, l’algèbre de Boole, la peinture abstraite, la musique polyphonique et la méditation transcendantale, où se nichent d’autres satisfactions. Vous y gagneriez assez peu de regards énamourés.
Mais, au moins, auriez-vous dissipé vos espérances de Roméo, et en seriez-vous parvenu à l’état de vieux sage amusé par la scène du monde, la danse des bouquetins et l’abracadabrant cortège des parades spéciales inventées par la vie – pour la vie.
Publié dans la catégorie amours par Yves Paccalet le 5 mars 2009.