28 avril 2009
Vu l’actualité, vu la trouille colportée et les câlins que vient nous faire H1N1 (j’en mourrai peut-être !), et vu les pouvoirs qui me sont conférés, je ne puis m’empêcher de vous mettre en billet cet article paru comme « Humeur sauvage », dans le numéro 98 du magazine Terre sauvage, en septembre 1993 (putain, seize ans !)…
Cette humble chronique se pourlèche de sensualité graveleuse et de gourmandise bestiale. Elle touchera aujourd’hui les sommets éthérés du pur esprit.
Dans le cochon tout est bon. Je ne parle pas de l’aspect charcutier des choses. Le cochon me plaît en large et en détail. Le gros porc comme le cochonnou. Le goret rose ou le noir de Gascogne. Le domestique ou le sauvage. Celui qui se vautre, fouaille et patauge en poussant des “grouik ! grouik !” de volupté bourbeuse. Celui qui glande sous le chêne. Ou celui que Félicien Rops attache en laisse à une dame aux belles cuisses… Il porco. The pig. Das Schwein. En patois savoyard : lou pouer. Regardez-le : il est beau, avec sa queue en spirale galactique et ses oreilles de hippie oublié. Verrat couillu, truie mamelue ou cochon de lait dodu ; solitaire grognon, laie aux aguets ou marcassin à rayures : personnages ! Comme l’éléphant d’Alexandre Vialatte, le cochon est irréfutable. Il y a du Socrate en lui. Il impose son évidence philosophique ; avec ce groin qui remue la terre en quête de vérités cachées, et ces cuisses prédécoupées comme des concepts. Je ne vous dirai pas, ici, le cochon qui sommeille en d’obscures régions de mon être : je manquerais de tenue. Je ne vous parlerai ni du sanglier d’Obélix et des Ardennes réunis (et rôtis), ni du cochon de payant populiste, ni même du Cauchon qui condamna Jeanne d’Arc à rôtir à son tour. Non. Je veux saluer le cochon tel qu’en lui-même l’évolution nous l’offre. Ordre des artiodactyles. Sous-ordre des suiformes. Famille des suidés. Je désire rappeler à quel point l’Homo sapiens et ce délicat mammifère sont proches.
Les Dayak de Bornéo ont une passion pour les porcs ; pas seulement pour la côtelette. Ils les assimilent aux humains. Ils y voient des manières de cousins ou de frères inférieurs, quoique hérissés de poils raides. Ils ont le sens de l’observation propre aux peuples de la forêt. Regardons les choses avec leurs yeux. Le sanglier et le cochon domestique, le babiroussa des Célèbes, le phacochère et le potamochère d’Afrique, le pécari d’Amérique se comportent comme vous et moi. Ils mangent salement et, je suis désolé d’avoir à l’écrire dans cette chronique du pur esprit, ils appartiennent au troupeau des obsédés sexuels. L’homme et le porc sont prolifiques et tribaux. L’un et l’autre sont malins (mettons que l’Homo sapiens possède, en plus, le tiercé du dimanche et la grenade à fragmentation). Tous deux s’adaptent et convoitent chaque biotope de la Terre. Diurnes ou nocturnes. Capables de tout digérer. Frugivores au petit-déjeuner, charognards à midi, prédateurs au goûter, déterreurs de tubercules au souper. Manger des cadavres et fouiller le sol pour croquer des bulbes ou des racines a dû composer l’essentiel de l’activité culinaire de nos ancêtres du Paléolithique : les cochons continuent. La ressemblance entre le mode de vie des porcs et de nos pères est si troublante que des paléontologues ont confondu les dents des deux espèces. J’ajouterai que, comme les cochons, les hommes sont impossibles à éradiquer dès qu’ils s’installent quelque part.
Enfant, je soupçonnais mon côté cochon. Adolescent, je l’ai admis. Adulte, je le cultive. Non seulement les Dayak de Bornéo et les paléontologues me confirment que j’ai raison, mais des biologistes. L’homme et le porc se ressemblent à tel point que le second remplace le premier dans les tests d’expérimentation pour la conquête de l’espace. Si l’on greffe un jour des coeurs ou des foies d’animaux génétiquement modifiés sur des humains, ce seront des organes de cochons. Si l’on installe des foetus d’Homo sapiens dans des utérus de bêtes, ce sera chez la truie. Je n’ignore pas que certaines religions tiennent le porc pour “impur”. Je me demande si ce n’est pas justement parce qu’il nous est si proche. Je grogne cette humeur en songeant aux belles cuisses de la dame à la laisse de Félicien Rops.
Puis je m’échappe dans la forêt vierge de Bornéo, où je trouve une mare de boue tiède et maternelle, dans laquelle je me vautre avec des “grouik ! grouik !” d’intellectuel à hure de Socrate mal lavé.
Publié dans la catégorie animaux par Yves Paccalet le 28 avril 2009.

Fritillaire impériale, Tincave.
23 avril 2009
Pour changer d’ambiance et relativiser les insignifiants crocs-en-jambe de nos existences quotidiennes, je vous transcris un petit passage de l’introduction du Grand roman de la vie, l’essai dont je suis en train de livrer les dernières pages à mon éditeur, Jean-Claude Lattès (parution fin mai). Un pavé de plus de 500 pages, qui sera suivi d’un autre, Le Grand roman des hommes. Plaisir égoïste et masochiste de l’écrivain ! Extraits :
Qui suis-je ? Un « presque-rien », un « je-ne-sais-quoi », pour parler comme Vladimir Jankélévitch. Une combinaison éphémère de particules et de forces, une fragile transition de matière et d’énergie… Je suis le légataire de milliards de milliards d’atomes qui ont déjà composé autre chose, et qui formeront bientôt d’autres objets que moi-même. J’incarne l’usufruitier d’un édifice de molécules qui ont déjà des milliards de fois servi, et qui resserviront encore lorsque je serai démembré, décharné, recyclé, restitué au magasin du cosmos.
C’est à peine si j’existe dans l’infini de l’espace-temps. Mais je suis un animal à gros cerveau : 1 300 grammes de matière blanche ou grise, cent milliards de neurones… Grâce à mon encéphale, je suis devenu un empilement de particules qui rêve de particules ; un réseau de forces qui met en équations les forces ; un entrelacs d’atomes qui étudie les atomes ; une collection de cellules qui explore les cellules.
Publié dans la catégorie philosophie par Yves Paccalet le 23 avril 2009.

Cachalot, Pico, Açores.
20 avril 2009
Le Grenelle de la mer a commencé sans moi ; et finira probablement de même.
Le ministère de l’Ecologie (MEDAD) a jugé que ma participation n’était pas indispensable. Certains lui avaient fait observer que j’étais, depuis des années, l’un de ceux qui connaissaient le mieux le milieu. Que j’avais été, pendant plus de quinze ans, le « bras droit du commandant Cousteau ». Que j’avais écrit des centaines d’articles et des dizaines de livres sur le sujet (plus de vingt bouquins et deux encyclopédies comme co-auteur avec Cousteau, et bien d’autres ensuite : Secrets de corail, Lions de mer, Baleines, Méditerranée: le miracle de la mer, La Mer et la vie, Voyage au pays des mers, La Vie secrète des requins, La Vie secrète des dauphins, Mystères et légendes de la mer, etc.).
Mais, comme disent les bureaucrates du MEDAD, mon nom « n’est pas remonté »… En fait, comme me l’ont suggéré quelques bons connaisseurs de la cuisine gouvernementale, il a été éjecté. Ce qui ne plaisait pas, c’était mon état d’esprit, mes prises de position radicales contre la surexploitation des richesses marines (la pêche industrielle, mais pas seulement), mes indignations contre le saccage des côtes et les pollutions de toutes origines (notamment industrielles et agricoles), mes vitupérations contre l’irresponsabilité historique des autorités françaises dans cette matière.
Dommage. J’étais sans illusions, mais non sans bonne volonté (comme je l’avais montré au Grenelle de l’environnement). Le Grenelle de la mer n’a pas besoin du « principal collaborateur du commandant Cousteau ». On verra ce qu’il en sortira. Je continuerai, quant à moi, d’écrire mes articles et mes livres, obstiné comme l’arapède (ou chapeau chinois) sur son rocher battu par les vagues.
Publié dans la catégorie mer par Yves Paccalet le 20 avril 2009.

Perce-neige, Tincave, avril 2009.
11 avril 2009
Un printemps précoce repeint la clairière au bleu des endymions. Les jacinthes des bois composent un tapis céleste pour mes pieds de vieux faune. Dans ses Métamorphoses, le Latin Ovide raconte qu’Endymion fut un berger d’une grande beauté ; que la déesse de la Lune l’aima ; et que Zeus, jaloux, le transforma en fleur. Le romantique anglais John Keats chante cet avatar. Je mêle mes humbles strophes à celles des poètes, en espérant qu’elles réveilleront une nymphe aux cuisses roses. La mythologie était politiquement incorrecte. De nos jours, Zeus serait poursuivi pour harcèlement sexuel.
Le parfum des endymions me semble du même bleu que leurs corolles ; sucre et miel, avec une pointe de bonbon rose. Je suis un écrivain sans gloire, mais un renifleur de parfums qualifié. J’en fais un art de vivre. Profession : docteur ès nectars. Je trouve, dans cette activité inspirée et inspirante, une morale, une esthétique, presque une philosophie. Je connais la senteur de chaque corolle. Celle du perce-neige est une promesse de menthe. Celle de la violette se rapproche du margaux. Celle du lilas s’étale comme un nuage au crépuscule. Sauf respect, celle du narcisse des poètes est un sublime concentré d’odeur de pisse.
Je renifle les fleurs, mais je sais que leurs nectars n’ont pas été conçus pour l’homme. L’Homo sapiens est un rien du tout qui s’imagine au centre du monde. Illusion… La fragrance des corolles résulte de la coévolution (l’évolution combinée) des végétaux et de certains animaux. Les fleurs sécrètent un nectar que divers convives sucent, lèchent ou pompent ; en échange de quoi, ils se poudrent de pollen qu’ils vont déposer sur les pistils de la plante voisine en assurant la fécondation. Des oiseaux ou des chauves-souris participent de cette zoophilie. Les insectes assurent l’essentiel du boulot. Ils pollinisent quatre fleurs sur cinq.
Je m’extasie du parfum des endymions. J’incarne un dérivé d’australopithèque fasciné par les exhalaisons des corolles : les fleurs se moquent que je les hume. Elles sentent bon pour l’abeille ou la mouche. Je suis un escroc de la nature. Un voleur de parfums, le temps d’une brève balade sur mon sentier sauvage…
Publié dans la catégorie botanique par Yves Paccalet le 11 avril 2009.