14 janvier 2010
Le malheur, dirait-on, frappe toujours les mêmes miséreux… Le séisme de Port-au-Prince fera peut-être plus de 100 000 morts (et 2 ou 3 millions de réfugiés) : à l’heure où j’écris, nul n’en sait rien. Ce qui, en revanche, ne fait aucun doute, est qu’Haïti ressemble à ce que pourrait devenir toute la Terre. Je le disais dans L’Humanité disparaîtra, bon débarras !, où (voici 5 ans) j’écrivais ce texte :
Je me rappelle Hispaniola, cette Grande Antille aujourd’hui partagée entre Haïti et Saint-Domingue.
Christophe Colomb la découvre et s’en éprend. Elle est peuplée d’Indiens Caraïbes et ennoblie de forêts d’émeraude où la nature tire des feux d’artifice d’orchidées, de colibris et de perroquets. Il en reste une enfilade de collines pelées où les enfants des esclaves se partagent la misère, la peur et le vaudou. Haïti et Saint-Domingue composent le navrant résultat de cinq siècles de colonisation. Les Indiens Caraïbes ont été exterminés. Les Africains qu’on a déportés ici pour cultiver la canne à sucre ou la banane, ont accédé à une indépendance vite dévoyée par de sanglants dictateurs.
Les sylves originelles ont été rasées et brûlées. Privé de son ancrage de racines, l’humus a dégouliné vers la mer avec les pluies. La terre fertile a laissé la place à une latérite rouge, dure comme le roc, où rien ne pousse. Dans l’océan, les récifs de coraux ont été asphyxiés par la boue : or, ils constituent la base de la pyramide alimentaire dont dépendent mollusques, crustacés et poissons. L’humus manque au-dessus de la surface et tue au-dessous : double effet de la prolifération, de l’imprévoyance et de la rapacité de notre espèce, pour laquelle il n’est de bon espace que celui qui rapporte – et vite ; et beaucoup…
Je crains qu’Haïti et Saint-Domingue ne nous montrent ce que sera, demain, la planète entière. Nue. Moche. Stérile. Hostile.
Je songe à ce misérable pêcheur, dans sa pirogue mal taillée, au large de Cap-Haïtien. Il relève son filet. Il n’a pris qu’un minuscule poisson. Je lui demande : « Ne devrais-tu pas le remettre à l’eau, afin qu’il grandisse, se multiplie et donne de bonnes pêches à tes enfants ? »
L’homme me répond tristement : « Demain, peut-être. Mais c’est aujourd’hui que je dois rapporter à manger à mes enfants… »

Port-au-Prince, le palais présidentiel en ruines.

Autre photo trouvée sur la toile (pas de références d'auteurs).
Publié dans la catégorie catastrophe par Yves Paccalet le 14 janvier 2010.
8 janvier 2010
Pour continuer dans ce que Richard appelle gentiment mes « amalgames », et répondre à la curiosité de Marie et d’Ossian, voici un petit texte écrit voici déjà quelques années dans Terre sauvage, et repris dans Voyage au pays des fleurs (aux éditions de l’Archipel)…
Je discutais avec une amie végétarienne aux yeux bleuet et aux cheveux de blés mûrs. J’imaginais coquinement la joliesse de ses cuisses entretenues aux carottes. Elle soulignait comme il est affreux d’absorber de la viande. L’animal souffre, disait-elle, et sa mort est un crime. Par conséquent, il faut se nourrir de plantes. Je l’approuvais avec d’autant plus d’enthousiasme qu’elle incarnait un aimable sujet botanique. Je mange moi-même peu de viande, parce qu’un régime équilibré n’en nécessite guère ; parce que les graisses animales sont mauvaises pour le coeur et la forme ; enfin, parce que l’élevage intensif du bétail de boucherie constitue une absurdité écologique, un gaspillage d’eau et d’énergie, et une incitation à l’adjonction d’hormones et d’antibiotiques dans nos assiettes. Sans compter notre remords.
Ma végétarienne aux joues roses formula des arguments plus curieux. Il ne faut pas, énonça-t-elle, dévorer l’animal parce qu’il est « vivant ». Bien entendu, objectai-je, la plante ne vit pas moins que la bête : faucher le blé, cueillir la pomme ou déraciner le navet revient à leur infliger la mort, comme de saigner le poulet, d’égorger le cochon ou d’ôter le poisson de l’eau. Quoi qu’il en soit, ajouta mon amie, même s’ils sont vivants, les végétaux ne sentent rien. Ni la douleur, ni l’angoisse, ni cette terreur absolue qui étreint le mouton à l’abattoir ou le poilu à la guerre de Quatorze.
C’est à ce moment que nos analyses divergèrent. Nombre d’études scientifiques nous fournissent la preuve que, loin d’être inerte ou passif, le végétal perçoit son environnement, éprouve des sensations, endure des douleurs, manifeste des souffrances et les annonce parfois à ses congénères. Il semble subir, lorsqu’on l’agresse, un stress comparable à celui du homard plongé dans l’eau bouillante ou du veau offert au couteau du boucher. Les plantes ont un sens du toucher. Le mimosa pudique ou la sensitive replient leurs folioles au plus léger contact. La drosère, la dionée et les autres carnivores réagissent aux pattes des insectes. La plupart détectent le vent et durcissent leurs tissus pour résister aux tempêtes : dans ce mécanisme, interviennent des gènes qui gèrent le taux de calcium cellulaire et provoquent des réactions au dixième de seconde – aussi rapides que celles des nerfs animaux. Les végétaux ont une forme d’ouïe : des expériences l’ont montré. Ils sont sensibles à la lumière : grâce à des organites appelés « phytochromes », ils voient à leur manière ce que nous voyons, et réagissent même à des longueurs d’ondes qui nous sont interdites. S’il y a trop de soleil, ils sécrètent un mucus épidermique qui vaut nos crèmes bronzantes. Les plantes goûtent le sol avec leurs racines et y repèrent les engrais (les nitrates, les phosphates…) dont elles ont besoin. Elles reconnaissent, je parierais avec plaisir, leurs amis les champignons symbiotiques. A l’inverse, des feuilles de maïs, de betterave ou de coton identifient, dans la salive des chenilles qui les grignotent, une molécule nommée « volicitine », qui les induit à sécréter des terpènes et des indoles qui attirent les guêpes parasites des lépidoptères gloutons. Les tomates attaquées par un phytophage envoient des signes chimiques à leurs semblables : et toutes les tomates du jardin se mettent à synthétiser des substances propres à combattre les parasites, ou (ce qui revient au même) à appeler à la rescousse des ennemis de leurs ennemis. En Afrique, les acacias dévorés par les antilopes ou les girafes produisent des tanins qui rendent leurs feuilles immangeables. Ils lancent par le chemin du vent (sous forme de molécules d’éthylène) l’information aux autres acacias, lesquels augmentent aussitôt leur propre teneur en molécules amères. Si ce n’est pas de la souffrance, un cri de douleur parfumé, et de la solidarité devant une agression, qu’on me le dise !
Mon interlocutrice aux yeux bleuet ne voulut pas me le dire. Elle tenait à ses carottes. J’en fus triste et dolent comme une pomme de terre attaquée par les doryphores. Je me pris à songer aux souffrances de frère blé que j’avais mangé le matin même, en tartine, avec les fruits sucrés de soeur myrtille en compote. Je me retirai dans le pré où je me console en mâchonnant un brin d’herbe. Parfum suret de chlorophylle. Le rituel remonte aux pâtres grecs. Il consiste à s’asseoir dans l’herbe tendre, à cueillir une tige de pâturin ou de dactyle, et à la suçoter les yeux fermés. Mais je pose la question : puis-je ainsi déchiqueter une innocente créature ?

Cirse très épineux, mont Jovet, été 2009.

Bleuets, près du Puy-en-Velay, été 2008.
La campagne pour les élections régionales va commencer. Il y a beaucoup à discuter, à proposer, à faire avancer… Je vous joins le lien avec le site Europe Ecologie Rhône-Alpes :
http://rhone-alpes.regions-europe-ecologie.fr/
A vous d’y dire votre mot, réactif, négatif, positif, mais toujours démocratique !
Publié dans la catégorie botanique par Yves Paccalet le 8 janvier 2010.
3 janvier 2010
« Que faire ? » demandait Lénine. Il voulait déclencher la Révolution prolétarienne. Nous désirons accomplir la Révolution écologique. La première a mal fini. La deuxième pourrait connaître le même sort – à supposer que nous réussissions à la lancer…
Nous, Homo sapiens, avons un grave problème : non seulement, comme je l’ai analysé dans « L’Humanité disparaîtra… », parce que nous employons la plupart du temps notre intelligence à conforter nos instincts de domination, de territoire et de reproduction (au lieu de lui faire servir nos pulsions positives, notamment altruiste et esthétique) ; mais aussi parce que, même lorsque nous sommes animés des meilleures intentions, même lorsque nous voulons sauver la planète, nous sommes tragiquement incapables de nous comprendre et de nous supporter les uns les autres.
En écologie comme dans les autres domaines (économie, emploi, éducation…), nous instituons notre hiérarchie personnelle des questions à résoudre, et nous la proclamons à la face de la Terre en refusant même d’entendre la hiérarchie d’autrui. En la matière, les récents emportements d’Hifi m’ont beaucoup amusé : il est obsédé par les canons à neige et le trophée Andros. Qui sont objectivement des problèmes mineurs. Mais il n’est pas le seul à tenir le langage du : « et pourquoi ne commençons-nous pas par…? »
A la vérité, nous agissons tous de la même façon. Pourquoi ? Parce que les priorités ne sont pas identiques pour chacun d’entre nous (elles dépendent de notre histoire personnelle, de nos désirs immédiats et de nos fantasmes particuliers) ; et que, de surcroît, elles changent avec le temps. Quand j’ai « commencé l’écologie », pour parler bref, les priorités étaient le DDT et les pesticides (dénoncés par Rachel Carlson dans « Le Printemps silencieux ») ; puis sont venues la pollution de l’air des villes (le smog, etc.) ; les marées noires (Torrey Canyon, Amoco Cadiz et autres) ; les pollutions chimiques industrielles (Minamata, Bhopal, Seveso…) ; les catastrophes nucléaires (Three Mile Island, Tchernobyl…) ; les craintes épidémiques (grippes, SRAS, virus en tous genres) ; les ressources en eau potable; la question des OGM ; la destruction générale de la biodiversité ; la panique climatique ; etc. D’autres pointent le nez, comme les nanotechnologies…
Le problème est double : ces menaces ne sont pas aussi graves les unes que les autres ; mais toutes le sont dans leur genre. Par-dessus tout, ces dangers ne s’additionnent pas. Ils multiplient leurs effets…
Le seul moyen, pour établir la bonne (ou la moins mauvaise) hiérarchie des risques, comme pour étudier leur processus de renforcement mutuel, consiste à recourir à une discipline intellectuelle qui s’appelle la science. Seule, cette dernière a le pouvoir de nous rapprocher du réel. Seule, elle nous aide à tenir le bon discours. Le bon logos… Nous devons proclamer bien haut que l’écologie est d’abord une science. Et qu’elle doit le rester.
Mais nous devons passer aux actes. Et c’est là que nous retombons sur notre incapacité primaire à utiliser notre raison… C’est là que nous recommençons à céder à nos pulsions – en général, au nom même d’une logique en apparence imparable.
Comment bâtir un discours commun, basé sur la science, mais qui slalome entre nos désirs, nos instincts et nos fantasmes, y compris les plus indignes ou les plus criminels ? Comment construire cette société vivable, pacifique et même heureuse que nous appelons de nos voeux ?
La méthode que je qualifie de « José Bové » est intéressante. Elle consiste à déclarer que telle question est tellement importante qu’elle relève de la « conscience », et qu’elle doit être traitée par n’importe quel moyen. Fût-ce par la violence… Puisque les OGM nous menacent, allons faucher les champs Monsanto. Ou démonter les canons à neige (ô Hifi !). Ou faire sauter les chantiers nucléaires. Etc. José Bové a gagné une bataille ; mais il est à présent député européen ; en tant que tel, il fait la loi européenne. Quelle sera sa réaction le jour où, au nom de leur « conscience », un individu ou un groupe d’individus transgresseront la loi qu’il a votée ?
L’autre méthode s’appelle la démocratie. Discuter, négocier, équilibrer les avantages et les inconvénients pour les uns et les autres, tenter de fabriquer de bric et de broc un monde moins agressif et plus partageux.
Difficile, lent. Et risqué : car celui qui discute est, dans la minute qui suit le commencement du dialogue (et même avant la première parole échangée !), accusé par divers matamores sûr d’eux-mêmes et opposés à toute « compromission », de trahir la cause et de vendre son âme.
J’ai toujours milité à la base, j’ai été trois fois élu dans un Conseil municipal, je me présente à ces élections régionales non pas pour faire « triompher » mon point de vue omniscient, non pas pour « vaincre » qui que ce soit, mais pour instiller un peu de sagesse dans un monde de brutes. C’est une ambition modeste, je sais.
Mais qui ne m’empêche pas de proclamer mes utopies dans mes livres.
Tel est mon choix.

Neige à la Saint-Sylvestre 2009-2010, Tincave...
« L’expérience est une lanterne qu’on porte dans le dos, et qui n’éclaire que le chemin déjà parcouru. »
Confucius.

Dauphins communs, Delphinus delphis, Açores.
Ces dauphins des Açores, juste pour être raccord avec les derniers commentaires…
Publié dans la catégorie politique par Yves Paccalet le 3 janvier 2010.