22 février 2010
Pour détendre l’atmosphère de ce blog, tout en répondant à ma façon à Elisabeth Badinter (Le Conflit, la femme et la mère), un peu d’innocence chez les mammifères à poils rares !
Les mains de Marie palpitent comme des papillons roses sur un pré en fleurs. Elles volettent, ondulent et tournoient, selon leur fantaisie. Elles explorent le monde sans savoir qu’elles l’explorent. Innocentes. Mignonnes. Tantôt elles se posent sur la bouche de leur propriétaire, qui s’ouvre et suce un pouce trop vite échappé. Tantôt elles touchent une couette qu’elles agrippent et reperdent. Marie voudrait discipliner ses papillons roses, mais le caprice les emporte. Ses mains dirigent un concerto de lumières et de parfums, écrit pour un bébé.
Marie vient d’avoir un jour. Et une nuit. Elle a paru, hier, sur la scène du monde – émerveillée et effrayée à la fois. Elle s’est extirpée, rose et gluante, de la caverne d’eau tiède où elle avait vécu neuf mois. Ses poumons se sont emplis d’air. Elle a senti la brûlure de la vie et poussé un cri de plaisir et d’effroi mêlés. Quelqu’un l’a posée sur la poitrine maternelle. Elle a reconnu les battements du coeur. Elle s’est imprégnée du parfum. Une autre main – mettons : celle du père – a tranché le cordon ombilical.
Marie est âgée de vingt-quatre heures. On l’a séchée, pomponnée, vêtue de coton tendre. Elle est jolie comme un ange – un duvet blond sur la tête. Elle fronce les sourcils, pince les lèvres et sourit, de ce sourire délicieux des nouveau-nés dont les psychologues affirmaient naguère qu’il n’existait pas avant deux semaines, mais qu’on a, depuis lors, filmé in utero.
Marie se sent soulevée. Elle atterrit en douceur sur la poitrine de sa mère. Elle la sent, aux deux acceptions du verbe. La touche et la hume. Corps sur corps. Amour sur amour. Elle tourne la tête et suit la piste d’une odeur irrésistible. Sa bouche escalade une colline de chair que terminent une aréole grumeleuse et un gros mamelon charnu. Les lèvres de l’enfant hésitent, se tendent, gobent le téton, le lâchent, se hâtent de le reprendre. Les narines frémissent, les joues se creusent, le lait sourd du sein gorgé d’énergie comme la lave tiède d’un cratère de Paradis. Le liquide onctueux et sucré gicle sur la langue. Marie tète. Le lait enchante sa gorge. Ses mains papillons roses s’ouvrent et se ferment avec des spasmes. L’enfant n’a rien d’autre à faire de plus urgent, ni de plus important, que de s’emplir le ventre. Elle incarne le destin des mammifères évolués. Un résumé du mystère de la vie. Lorsqu’elle a bien bu, elle se plante le nez en l’air, sourit aux anges et rote comme on rêve – un grand rot sonore et baveux, par lequel elle proclame son entrée négligeable mais essentielle au royaume des humains.
Elle ne fera pas le “Vingt heures”.

Anouar endormi.
Publié dans la catégorie enfance par Yves Paccalet le 22 février 2010.
14 février 2010
Notre esprit doit être de tolérance, jamais de faiblesse : nous devons proclamer la liberté de conscience, pas celle de coercition. Les fanatiques de toutes les croyances (mais aussi fractions, nations, provinces ou ethnies…) se tiennent prêts. Ils n’avancent pas masqués : les talibans brandissent leur burqa, les salafistes leur niqab. Ceux-ci disent sans détour ce qu’ils feront à toutes les femmes lorsque, par notre lâcheté ou notre démission collective, nous les aurons laissés prendre le pouvoir. Les démocrates qui « excusent » ou « comprennent » le voile intégral, « excusent » ou « comprennent » aussi l’excision : dans un cas, on coupe aux filles leur clitoris, dans l’autre, on leur tranche (socialement) la tête. Avant de les lapider pour adultère, ou sous n’importe quel prétexte. Souvenons-nous de l’Inquisition catholique ou des « sorcières de Salem » brûlées par les protestants : obscurantistes de toutes les religions, vous êtes déjà unis !
J’écrivais ceci dans Le Grand Roman de la vie :
Il arrive que des sociétés religieuses tempèrent leur fanatisme et tolèrent les avancées de la raison. Mais toujours par opportunisme ou par faiblesse passagère : jamais par principe. Lorsque le dogme revient au pouvoir, quand la théocratie se rétablit (qu’elle soit juive, chrétienne, islamique ou – dirait le capitaine Haddock – anacoluthe ou bachi-bouzouk), il n’existe aucun exemple que la société échappe à la tyrannie des idées simples ; ou plutôt simplistes : « Dieu est grand ! », « Allah o Akbar ! » On voit vite triompher l’obscurantisme, l’excommunication des pécheurs, la dénonciation des blasphémateurs, la Sainte Inquisition pour les impies, la lapidation pour la femme infidèle, le pal ou la question pour le mécréant, la décapitation ou le bûcher pour l’apostat.
Je ne suis pas injuste ou moi-même intolérant en écrivant ces phrases : au contraire ! Je me sens l’âme légère, papillonne, atomique, moléculaire ou fouriéresque ; rabelaisienne (propagandiste du « Fays ce que vouldras ! » de l’abbaye de Thélème) ; ou encore voltairienne, avec à la bouche le leitmotiv du Traité sur la tolérance : « Écrasons l’infâme ! »
Écrasons l’infâme !
Durant les affaires Calas, Sirven et de La Barre, Voltaire signait ses lettres en abrégeant la formule : « Écr.L’Inf. » Je contresigne.


Niqab, burqa, Inquisition : trois symboles d'humanité en marche.

Photo de famille ! Souvenir, souvenir...
Publié dans la catégorie religion par Yves Paccalet le 14 février 2010.
1er février 2010
Le film de Jacques Perrin, Océans, vient de sortir. Je suis en phase (??) électorale, mais je me souviens que, pendant deux ans, j’avais contribué aux premiers préparatifs de ce long métrage. (Je me demande si je suis au générique, je ne suis pas encore allé voir l’oeuvre finie.) J’avais alors écrit ce petit texte pour donner une idée du projet…
Je me souviens… Dans l’océan Glacial… Un iceberg, comme un fantôme. Le clapot brille sous les étoiles. Dans le ciel, s’allume une draperie de lumière violet, rose et vert. Le rideau phosphorescent ondule et scintille. Une apparition. La déesse du Nord. En vérité, une aurore boréale… Une tête se matérialise dans l’eau noire ; une autre ; et une autre encore. Une douzaine d’animaux font surface, soufflent et regardent vers le haut. Des dauphins. Des dauphins à flancs blancs… Ils contemplent l’aurore polaire avec (j’en jurerais) la même fascination, le même sens du Beau, le même désir de rêve que moi.
Je me souviens… En mer de Cortez, près du désert de Basse-Californie. Soleil brûlant. Les goélands et des sternes zèbrent l’azur. L’eau se met à bouillir. Une torpille, puis dix, puis cent, puis mille brisent la surface, soulèvent l’écume en fumée blanche, soufflent, ondulent et filent. Des dauphins communs, avec sur les flancs le grand signe en X jaune de leur espèce… Il y en a des milliers, peut-être cent mille, impossible de dire combien. Les princes de la mer se sont donné rendez-vous pour ce ballet du large, dont les spectateurs ordinaires sont les oiseaux, mais qu’un hasard m’offre le bonheur de goûter.
L’océan… Les sept dixièmes de la surface de la Terre. Un volume dont nous ne savons à peu près rien. Des millions d’espèces. Des folies de couleurs, de formes, de modes de vie, de styles de reproduction, de danses d’amour, de scènes de chasse cruelles ou subtiles…
Je me souviens… L’océan Antarctique. Dans la pénombre, sous les moirures de la banquise, au flanc d’un iceberg qui ressemble à un temple de verre et d’argent bleu pâle… Une forme naît dans une grotte de glace : un phoque de Weddell. Un son s’élève à travers l’eau, comme un chant de sirène : le phoque vocalise. Des congénères lui répondent dans les ténèbres. On croirait une musique moderne – du Xénakis ou du Boulez. La symphonie de la mer.
Je me souviens… Non ! Je ne me souviens de rien : je rêve cet épisode. Je ne suis plus humain. Une sirène m’a changé en cachalot. Je sonde. Je pique vers les fonds. Tout devient noir. J’ondule. J’actionne mon sonar pour « voir avec mes oreilles ». Mille mètres : aucun humain ne descendra jamais jusqu’ici en scaphandre. Deux mille mètres : la pression aplatit ma poitrine, mais je suis bien. Je distingue, grâce à mon système d’écholocation, une forme qui ondule sous un auvent, dans une pente abrupte. Un fantôme. Un monstre. Dix tentacules de vingt mètres de longueur, une encre lumineuse et la peau rouge comme un diable de l’Enfer : le calmar géant des abysses n’est pas une invention.
La légende de la mer n’est pas une légende.

Baleine à bosse, golfe du Saint-Laurent, septembre 2008.

Megaptera novaeangliae...

Encore des traînées très, très bizarres !
Entre la dent du Villard et Courchevel : plus que suspect !
Publié dans la catégorie mer par Yves Paccalet le 1 février 2010.