12 février 2009
Juste pour continuer dans la veine positive…
Prenez les choses comme vous voudrez : les saisons passent et, quoique je sois plus vieux que l’an passé à la même date, j’ai mes hormones. N’ayez crainte : je ne tiendrai ici que des propos convenables. Je veux parler de mes hormones de balade. Les biologistes ne les ont pas encore étudiées. J’apporte ma pierre à l’édifice de la science. Il s’agit de molécules à la fois subtiles et puissantes, qui créent chez moi une irrépressible pulsion. J’enfile mes chaussures et je marche. Mettons que c’est une migration animale. Je suis le péripatéticien de la fleur et de l’insecte. Je vais au hasard du rossignol ou de la salamandre. Je trouve mon chemin grâce au rayon de soleil, au lichen, au murmure de la source.
J’ai accompli, il y a quelques mois, une jolie balade au-dessus de mon hameau de Tincave. J’exagérerais si je parlais d’une Bérézina, mais ce n’en fut pas loin. Obéissant à l’oukase de mes hormones, j’ai enfilé mes chaussures. Je me suis cassé un ongle. Un lacet s’est brisé. Je me suis dit que ces mauvais présages ne choqueraient ni les renoncules, ni les mille-pattes. J’avais tort. Le ciel, la terre, les arbres, les bêtes se sont ligués contre ma pauvre personne. Mon horoscope était pourtant favorable.
En sortant du village, j’ai glissé sur le chemin de pierres. Cela ne m’était plus arrivé depuis le cours moyen première année. Mon coccyx a eu très mal. J’ai grimpé le sentier des frênes. Qui aurait supposé que la branche sous laquelle je passe depuis cinquante ans ploierait au point de m’entrer dans l’oeil et de me lacérer le nez ? J’étais à peine remis de mon éborgnement et de ma rhinotomie sauvages, qu’un escadron de moucherons s’est fourré dans ma bouche ; de sorte que j’ai pu me prendre pour le gobe-mouche soi-même. En arrivant à la forêt, j’ai voulu voir les fourmis : je les ai senties quand elles m’ont inoculé leur acide formique. L’instant suivant, j’ai dérangé une guêpe innocente. En détalant, je me suis pris le pied dans une racine. Ma cheville n’a pas voulu croire que ma jambe partait dans l’autre sens. Entorse et claudication consécutive : Talleyrand n’avait qu’à bien se tenir.
Je répète à longueur de temps que la nature est bonne. Elle est notre mère. Or, une mère ne saurait offrir autre chose à sa progéniture que des flots d’amour pur. Telle est la raison pour laquelle je me suis mis à siffloter en arrivant à la tourbière du vallon. Qui donc aurait pu me prévenir ? Au grand jamais, je n’avais entendu parler de cette faiblesse du sentier, ni de ce trou béant sous mes pieds. Je me suis englouti. L’eau du marais était glaciale, née de la dernière neige. Je me suis demandé de quelle façon je devais accueillir cette nouvelle preuve d’amour de Maman Nature. J’ai compris. C’était une médecine. Je n’avais, soudain, plus mal ni à l’ongle, ni au coccyx, ni à l’oeil, ni au nez, ni à la cheville, ni au doigt, ni même à l’âme. Grelottant, plongé jusqu’au cou dans la tourbière de mon enfance, tel un bébé dans une couveuse où l’on aurait juste oublié de brancher le chauffage, j’ai songé que mes hormones de la balade me donneraient, cette année encore, bien du bonheur.
Et dire que, de l’autre côté de cet écran, le lecteur croit que je marche en m’amusant !