8 janvier 2010
Pour continuer dans ce que Richard appelle gentiment mes « amalgames », et répondre à la curiosité de Marie et d’Ossian, voici un petit texte écrit voici déjà quelques années dans Terre sauvage, et repris dans Voyage au pays des fleurs (aux éditions de l’Archipel)…
Je discutais avec une amie végétarienne aux yeux bleuet et aux cheveux de blés mûrs. J’imaginais coquinement la joliesse de ses cuisses entretenues aux carottes. Elle soulignait comme il est affreux d’absorber de la viande. L’animal souffre, disait-elle, et sa mort est un crime. Par conséquent, il faut se nourrir de plantes. Je l’approuvais avec d’autant plus d’enthousiasme qu’elle incarnait un aimable sujet botanique. Je mange moi-même peu de viande, parce qu’un régime équilibré n’en nécessite guère ; parce que les graisses animales sont mauvaises pour le coeur et la forme ; enfin, parce que l’élevage intensif du bétail de boucherie constitue une absurdité écologique, un gaspillage d’eau et d’énergie, et une incitation à l’adjonction d’hormones et d’antibiotiques dans nos assiettes. Sans compter notre remords.
Ma végétarienne aux joues roses formula des arguments plus curieux. Il ne faut pas, énonça-t-elle, dévorer l’animal parce qu’il est « vivant ». Bien entendu, objectai-je, la plante ne vit pas moins que la bête : faucher le blé, cueillir la pomme ou déraciner le navet revient à leur infliger la mort, comme de saigner le poulet, d’égorger le cochon ou d’ôter le poisson de l’eau. Quoi qu’il en soit, ajouta mon amie, même s’ils sont vivants, les végétaux ne sentent rien. Ni la douleur, ni l’angoisse, ni cette terreur absolue qui étreint le mouton à l’abattoir ou le poilu à la guerre de Quatorze.
C’est à ce moment que nos analyses divergèrent. Nombre d’études scientifiques nous fournissent la preuve que, loin d’être inerte ou passif, le végétal perçoit son environnement, éprouve des sensations, endure des douleurs, manifeste des souffrances et les annonce parfois à ses congénères. Il semble subir, lorsqu’on l’agresse, un stress comparable à celui du homard plongé dans l’eau bouillante ou du veau offert au couteau du boucher. Les plantes ont un sens du toucher. Le mimosa pudique ou la sensitive replient leurs folioles au plus léger contact. La drosère, la dionée et les autres carnivores réagissent aux pattes des insectes. La plupart détectent le vent et durcissent leurs tissus pour résister aux tempêtes : dans ce mécanisme, interviennent des gènes qui gèrent le taux de calcium cellulaire et provoquent des réactions au dixième de seconde – aussi rapides que celles des nerfs animaux. Les végétaux ont une forme d’ouïe : des expériences l’ont montré. Ils sont sensibles à la lumière : grâce à des organites appelés « phytochromes », ils voient à leur manière ce que nous voyons, et réagissent même à des longueurs d’ondes qui nous sont interdites. S’il y a trop de soleil, ils sécrètent un mucus épidermique qui vaut nos crèmes bronzantes. Les plantes goûtent le sol avec leurs racines et y repèrent les engrais (les nitrates, les phosphates…) dont elles ont besoin. Elles reconnaissent, je parierais avec plaisir, leurs amis les champignons symbiotiques. A l’inverse, des feuilles de maïs, de betterave ou de coton identifient, dans la salive des chenilles qui les grignotent, une molécule nommée « volicitine », qui les induit à sécréter des terpènes et des indoles qui attirent les guêpes parasites des lépidoptères gloutons. Les tomates attaquées par un phytophage envoient des signes chimiques à leurs semblables : et toutes les tomates du jardin se mettent à synthétiser des substances propres à combattre les parasites, ou (ce qui revient au même) à appeler à la rescousse des ennemis de leurs ennemis. En Afrique, les acacias dévorés par les antilopes ou les girafes produisent des tanins qui rendent leurs feuilles immangeables. Ils lancent par le chemin du vent (sous forme de molécules d’éthylène) l’information aux autres acacias, lesquels augmentent aussitôt leur propre teneur en molécules amères. Si ce n’est pas de la souffrance, un cri de douleur parfumé, et de la solidarité devant une agression, qu’on me le dise !
Mon interlocutrice aux yeux bleuet ne voulut pas me le dire. Elle tenait à ses carottes. J’en fus triste et dolent comme une pomme de terre attaquée par les doryphores. Je me pris à songer aux souffrances de frère blé que j’avais mangé le matin même, en tartine, avec les fruits sucrés de soeur myrtille en compote. Je me retirai dans le pré où je me console en mâchonnant un brin d’herbe. Parfum suret de chlorophylle. Le rituel remonte aux pâtres grecs. Il consiste à s’asseoir dans l’herbe tendre, à cueillir une tige de pâturin ou de dactyle, et à la suçoter les yeux fermés. Mais je pose la question : puis-je ainsi déchiqueter une innocente créature ?

Cirse très épineux, mont Jovet, été 2009.

Bleuets, près du Puy-en-Velay, été 2008.
La campagne pour les élections régionales va commencer. Il y a beaucoup à discuter, à proposer, à faire avancer… Je vous joins le lien avec le site Europe Ecologie Rhône-Alpes :
http://rhone-alpes.regions-europe-ecologie.fr/
A vous d’y dire votre mot, réactif, négatif, positif, mais toujours démocratique !
Publié dans la catégorie botanique par Yves Paccalet le 8 janvier 2010.
27 juin 2009
1972-1975…
Avant de rejoindre à temps complet le commandant Cousteau et la Calypso, j’inaugure mon parcours professionnel dans l’édition, d’abord comme rédacteur d’une encyclopédie (philosophie, zoologie, botanique). Puis comme directeur littéraire de Claude Tchou, aux éditions du même nom… Au 6, rue du Mail, à Paris, près de la place des Victoires, avec mon ami Jean-Pierre Sicre (qui devait créer, plus tard, les éditions Phébus), nous dirigeons le petit atelier d’écriture d’un ambitieux Dictionnaire mondial des littératures. Nuits blanches de boulot, fréquentation des romanciers et des poètes de tous les pays, dégustations concomitantes et sans grande modération de beaujolais ou de saumur ! La littérature, les fleurs, le vin : une trilogie digne de Li Po, Omar Khayyam ou Apollinaire…
Claude Tchou connaît mon goût pour la botanique. Nous discutons, cherchons et trouvons ce qui nous semble « la » bonne idée : que je rédige une série d’Herbiers des provinces de France (Bretagne, Champagne-Lorraine, Alsace, Auvergne, Bourgogne et Lyonnais, Alpes, Provence, Languedoc et Roussillon, Pyrénées), que nous réunirons ensuite en un unique Herbier de France.
La plupart des illustrations nous sont fournies par les somptueuses lithographies d’un gros livre du début du XIXe siècle : la Flora monachensis (la « Flore de Munich »). Nous complétons notre iconographie par des dessins empruntés à d’autres ouvrages de la même époque, parfois en noir et blanc et que nous faisons colorier. Antoine de Caunes inaugure, lui aussi, sa carrière professionnelle : encore loin de Canal+ et du cinéma, il est photographe. Il réalise les clichés de nos images et les remet au photograveur. Alain Meylan assure la mise en page.
L’objet vient au monde. En grand format cartonné, rehaussé de lettres d’or, avec une vignette en quadrichromie collée sur le plat de couverture… Nous sommes en 1974. Il y a trente-cinq ans de cela ! C’est le premier livre que je signe : j’en suis à environ soixante-quinze ! J’ai l’impression que le temps n’a aucune épaisseur. Que j’ai sauté dans ces trois décennies en faisant « Ploc ! », comme la grenouille dans l’étang d’un fameux haïku de Bashô.
C’est ce livre (je n’y ai rien touché : j’ai juste ajouté une préface) que les éditions Place des Victoires viennent de rééditer. Merci pour la nostalgie !

Réédition 2009.
Publié dans la catégorie botanique par Yves Paccalet le 27 juin 2009.

Perce-neige, Tincave, avril 2009.
11 avril 2009
Un printemps précoce repeint la clairière au bleu des endymions. Les jacinthes des bois composent un tapis céleste pour mes pieds de vieux faune. Dans ses Métamorphoses, le Latin Ovide raconte qu’Endymion fut un berger d’une grande beauté ; que la déesse de la Lune l’aima ; et que Zeus, jaloux, le transforma en fleur. Le romantique anglais John Keats chante cet avatar. Je mêle mes humbles strophes à celles des poètes, en espérant qu’elles réveilleront une nymphe aux cuisses roses. La mythologie était politiquement incorrecte. De nos jours, Zeus serait poursuivi pour harcèlement sexuel.
Le parfum des endymions me semble du même bleu que leurs corolles ; sucre et miel, avec une pointe de bonbon rose. Je suis un écrivain sans gloire, mais un renifleur de parfums qualifié. J’en fais un art de vivre. Profession : docteur ès nectars. Je trouve, dans cette activité inspirée et inspirante, une morale, une esthétique, presque une philosophie. Je connais la senteur de chaque corolle. Celle du perce-neige est une promesse de menthe. Celle de la violette se rapproche du margaux. Celle du lilas s’étale comme un nuage au crépuscule. Sauf respect, celle du narcisse des poètes est un sublime concentré d’odeur de pisse.
Je renifle les fleurs, mais je sais que leurs nectars n’ont pas été conçus pour l’homme. L’Homo sapiens est un rien du tout qui s’imagine au centre du monde. Illusion… La fragrance des corolles résulte de la coévolution (l’évolution combinée) des végétaux et de certains animaux. Les fleurs sécrètent un nectar que divers convives sucent, lèchent ou pompent ; en échange de quoi, ils se poudrent de pollen qu’ils vont déposer sur les pistils de la plante voisine en assurant la fécondation. Des oiseaux ou des chauves-souris participent de cette zoophilie. Les insectes assurent l’essentiel du boulot. Ils pollinisent quatre fleurs sur cinq.
Je m’extasie du parfum des endymions. J’incarne un dérivé d’australopithèque fasciné par les exhalaisons des corolles : les fleurs se moquent que je les hume. Elles sentent bon pour l’abeille ou la mouche. Je suis un escroc de la nature. Un voleur de parfums, le temps d’une brève balade sur mon sentier sauvage…
Publié dans la catégorie botanique par Yves Paccalet le 11 avril 2009.
29 janvier 2009
Pour oublier la sinistrose déplorée par quelques-uns sur ce blog : le sexe ! D’abord, celui des fleurs, on verra pour la suite, si affinités…
On offre des fleurs à sa mère, à sa fiancée, à la petite fille sage, au vainqueur du Tour de France ou à ceux qui vous accueillent à dîner. C’est un acte social, un geste de paix, un échange, une politesse, une marque de respect, d’affection ou d’amour. Les fleurs, c’est beau et ça sent bon.
Mais il faut avoir conscience de la trivialité des actes qu’on commet… Car on manipule des sexes nus !
Irait-on proposer une brassée de vulves humides et de phallus raides à une collégienne innocente, à sa grand-mère, à un champion de cent mètres ou à la mémoire d’un héros de la patrie ?
Le « langage des fleurs », tel que prétendent le traduire les livres de bonnes manières, n’a aucun sens. Telle espèce, de telle forme ou de telle couleur, annoncerait l’amour tendre, l’amour passion, l’amour toujours ou l’amour vache ; la fidélité ou la trahison ; le désir ou l’indifférence ; le regret ou la haine…
Fariboles ! Si les fleurs pouvaient rire, elles partiraient d’un grand éclat… Le seul langage des corolles, c’est le sexe ; l’amour physique ; la séduction ; le désir de conjugaison ; l’exigence de fécondation ; la nécessité de reproduction. Aussi bien la rose blanche que la rose thé, la rose rouge que la rose bleue, s’ouvrent pour faire des petits – et le disent à leur façon, sans chichis ni sentiments. Aussi bien la « timide » pâquerette que la pivoine « vaniteuse ». Aussi bien le myosotis du souvenir que le lotus de l’oubli ; l’œillet des poètes que le chrysanthème des morts ou le perce-neige de la résurrection…
Les fleurs ne veulent rien annoncer que leur ardeur à faire tomber le pollen sur le pistil humide. Le grain de pollen féconde l’ovule dans un organe qui ressemble à une matrice. De là, naît une semence protégée par un fruit. La graine tombe à terre. Elle germe et produit une plantule, afin que jamais ne s’interrompe le cycle de la vie, dans les siècles des siècles.
Publié dans la catégorie botanique par Yves Paccalet le 29 janvier 2009.
1er août 2008
Rien qu’une fleur ; une feuille ; une tige ; un bulbe ; une racine…
Juste un calice ou une corolle ; une étamine ou un pistil ; un nectar dans la brise ; la chiffonnade ou le velours d’un pétale ; un rai de soleil sur une vrille ; une goutte de pluie sur un bourgeon ; un fruit juteux qui dégorge ses graines en pointillés…
Difficile de peindre ou de décrire la variété végétale. L’existence des plantes est un mystère. Elles ont une composante extraterrestre. Leurs formes, leurs teintes, leurs senteurs procèdent de la terre, de la lumière et de l’eau. Mais elles appartiennent à un autre monde.
Publié dans la catégorie botanique par Yves Paccalet le 1 août 2008.
16 juin 2008
La politique et ses rancoeurs, ça suffit… Hier matin, je me suis échappé de St-Jean-Cap-Ferrat, où j’étais en signatures et conférences, et j’ai gagné les lieux de l’arrière-pays de la Côte d’Azur où j’ai, depuis trente ans, des rendez-vous amoureux avec les fleurs. Je n’ai pas vu les lis turbans (ou pompons), ni les iris graminées, mais des amours parfumées de chèvrefeuilles d’Italie, de pois de senteur rose vif et de gueules-de-lion jaunes ou purpurines… Je vous joins ce petit texte, que j’avais publié en introduction à L’Enchantement des fleurs sauvages, un livre (avec photos) chez JC Lattès, depuis belle lurette épuisé.
Fleurs du temps. Mémoire des corolles…
Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, chaque jour je me débrouille pour aller visiter les fleurs. Je veux dire : les fleurs sauvages. Celles qui décident du lieu où elles poussent, de la terre qui lèche leurs racines, du vent qui baise leurs feuilles, de la lumière qui exalte leurs pétales, du parfum qu’elles répandent.
Je me mets en marche. Je file sur mes souliers comme un ange sur ses deux ailes ; sauf que je n’ai pas l’allure séraphique. Je ressemble à un scarabée balourd davantage qu’à un esprit du ciel. Mais j’avance. Je sillonne la campagne, j’entre en forêt, je grimpe la montagne, je patauge dans les marécages, je longe l’écume de la mer. Je me perds avec délices dans ce qui reste de nature. Je m’extirpe de la gadoue, je traverse les buissons, je froisse les herbes, je rebondis sur des tapis de mousses. Je râpe mes mains aux rochers. Je déchire mes pantalons aux ronces, comme quand j’étais gosse. Je palpe les feuilles, je frôle les corolles, je dénombre les étamines, j’effleure les pistils, je câline les fruits. Je vagabonde sur la pente naturelle de mes bonheurs végétaux. Je vais de clairière en étang, de bois en dune, de prairie en falaise. Je hume l’air et les nuages. Je frissonne dans le vent en gobant la lumière. Je m’emplis les poumons de cent parfums qui m’enivrent.
Je tâche de communier avec ce monde qui m’a fait naître et qui consent à me laisser persister – encore un moment, monsieur le bourreau !
Les fleurs sont les médiatrices odorantes et éclatantes de mes simples plaisirs. Elles guident la quête essentielle et inutile que je mène, et dans laquelle je finirai par m’anéantir comme tous ceux qui ont paru sur cette Terre sans savoir ni pourquoi, ni comment, ni même si cela a un sens. Elles incarnent à la fois la permanence de la vie et l’image des destins éphémères. Elles pointent, poussent, s’épanouissent, fructifient, fanent et renaissent avec obstination. Elles ponctuent les saisons. Elles rythment les époques de la Terre, depuis le triomphe des dinosaures jusqu’à l’Homo sapiens, en passant par l’australopithèque et l’Homo erectus.
Fleurs du temps. Mémoire des corolles…
Les bleuets, les marguerites et les coquelicots s’exposaient en bleu, blanc, rouge le 14 juillet 1789, comme ils s’offraient aux regards le 14 juillet de chacune des années de l’Histoire où, à cette date, rien n’advint de mémorable. Ils piquetaient les seigles de la montagne savoyarde, le 14 juillet 1945, tandis je participais à la moisson encore bien calé à l’intérieur du ventre de ma mère. Je m’en souviens. Je regardais passer des ombres de pétales bleu, blanc, rouge à travers le liquide amniotique.
C’est de ce moment que j’aime les fleurs. C’est de ce temps que date ma quête des corolles.
Enfant, je me suis repu de la splendeur des plantes. J’en ai nourri mes sens. J’en ai gavé mon âme. Je me rappelle les humbles violettes qui fleurissaient à Noël, cernées par la neige, dans le creux sec d’un rocher exposé au midi, près de l’oratoire de mon hameau natal de Tincave, face aux glaciers de la Vanoise. J’ai revu la même touffe, dans son écrin de schiste, l’hiver passé. Le parfum m’a rendu mes sept ans. J’ai refondu mon être aux teintes de crépuscule qui glorifient ces corolles zygomorphes. J’ai remonté le ruisseau du temps.
Je me souviens…
Je me souviens des printemps de la montagne et de leurs neiges fondantes, quand les crocus d’albâtre, les primevères coucous jaunes, les primevères farineuses roses et les soldanelles en jupes mauves se pressent sur les plaques d’herbe nouvelle, au bord des ruisselets qui glougloutent. Je me remémore mes ébahissements dans les alpages de mai, quand les orchis sureaux crème ou rouges magnifient les pulsatilles des Alpes blanc-bleu et les pulsatilles soufrées jaunes, non loin des pulmonaires rose et bleu, des trolles planètes d’or et des gentianes trompettes bleues.
Je me remembre mes balades lumineuses, tandis que je gardais les chèvres de grand-père dans les rochers où, fin juin, paraissent côte-à-côte le lis martagon rose, le lis de saint Bruno immaculé et le lis de la Saint-Jean orange.
Je me rappelle, sous les épicéas, les touffes d’or des sabots-de-Vénus, ces orchidées aux labelles gonflés comme des chaussons de nymphes ou des bulles d’alchimistes. Je m’y suis englouti, tel l’insecte ivre de nectar. Je m’y suis égaré. Je m’y perds encore en tentant d’y déchiffrer la signification du monde.
Publié dans la catégorie botanique par Yves Paccalet le 16 juin 2008.
31 janvier 2008
Puisque nous aimons nous faire la guerre (même ce blog le prouve !), voici un texte tiré de Voyage au pays des fleurs, où je suggère que la violence du vivant est pour le moins partagée…
La falaise de Saint-Adrien : une meringue blanche saupoudrée d’herbe verte. Je domine le serpent de la Seine. Au loin, la cathédrale de Rouen, en or et violet, comme dans la série de Claude Monet… La pelouse est piquetée de pulsatilles printanières : coupes d’améthyste à coeur d’or ; on jurerait les flèches et les rosaces de la cathédrale… Les giroflées jaunissent la craie où elles poussent grâce à l’engrais des fientes d’oiseaux (d’où leur parfum sublime). Des épervières piloselles campent comme des soldats en campagne.
N’en déplaise à mes amis flower power des années 60, les fleurs aussi se font la guerre. Elles se livrent des batailles. Elles doivent gagner leur place au soleil. Elles se disputent l’eau à boire, la terre où ancrer leurs racines, la lumière pour la photosynthèse. Leurs combats ne retentissent pas du fracas des armes : ils n’en sont pas moins furieux. Stratégie et tactique. Armes secrètes…
Certaines espèces jouent le nombre. Elles envahissent l’espace en dispersant des nuées de graines : plus de vingt mille pour une seule orchidée. Elles envoient, pour ainsi dire, leurs enfants au casse-pipe, sans coup de gnôle ni clé pour le paradis d’Allah. Le genêt, la balsamine ou l’érodium tirent leurs semences à la catapulte. Parfois, on assiste à une guerre de positions. La fougère-aigle, la canche et la fétuque développent des écheveaux de racines et de rhizomes qui étouffent les plantules de chênes ou de pins : assassinat de bébés. Dans les marais, on rencontre des roseaux, des massettes ou des scirpes, mais rarement les trois mélangés : la première espèce arrivée fonde une colonie de peuplement qui ne tolère aucun exogène. Elle fonde un royaume protectionniste et ségrégateur.
Les plantes ont inventé toutes les armes avant nous ; sauf la bombe atomique… La rose, le chardon, la ronce et le cactus brandissent le couteau, l’épée, la lance, en un mot l’épine. Les urticantes, comme l’ortie ou la lobélie, ajoutent le poison à la piqûre. Les toxiques élaborent le plus riche arsenal de molécules létales qui se puisse imaginer. Ces poisons sont souvent destinés aux animaux herbivores, mais beaucoup visent d’autres végétaux. On appelle « allélopathie » (« souffrance de l’autre ») une telle guerre chimique. Feuilles, tiges et racines exsudent des composés qui affaiblissent, assassinent ou stérilisent l’ennemi. Quiconque entretient des géraniums sur son balcon sait que la terre où ils ont vécu fait périr capucines et pétunias. Pline écrivait déjà que le noyer tue qui viole son ombre ; les chimistes ont isolé l’arme du crime : la juglone. Les aiguilles de conifères restituent à la terre des leucoanthocyanes qui inhibent la germination des autres arbres. Le gentil coquelicot concocte, par la racine, des substances proches de la morphine. Le parfum du thym, du romarin, de la sauge, de la sarriette, est un ustensile de guerre. L’absinthe, qu’on donnait aux « poilus » de Verdun, a d’abord été inventée par l’armoise pour monter à l’assaut de la concurrence botanique.
Il arrive que la guerre extérieure dégénère en guerre civile. Une busserole (ou raisin d’ours) de Californie répand dans le sol des doses de phénols qui exterminent les autres plantes. Mais, à partir d’une certaine concentration, les empoisonneuses s’intoxiquent elles-mêmes. Seul, un incendie pourra purger la terre… Le plus fameux spectacle de guerre des corolles m’est offert, sur cette falaise de Saint-Adrien, par l’épervière piloselle. Cette composée aux capitules jaunes et à l’allure de pissenlit à poils, injecte dans le substrat des tanins et de l’inuline auxquels peu de végétaux résistent. (Le thym et le serpolet répliquent à coups de thymol.) Une colonie naît et prospère. Mais les sujets situés au centre du groupe trépassent de l’excès de poisons répandus par leurs frères.
La piloselle nous donne trois leçons dans sa langue végétale. Primo : il n’y a jamais loin de la guerre étrangère à la guerre civile. Secundo : les pesticides que l’homme déverse dans la nature pour éliminer les « nuisibles », lui reviendront tôt ou tard au nez ou aux lèvres. Inspirez, dégustez ! Tertio : lorsque les piloselles ont contaminé un endroit au point que tout y crève, il suffit d’une grosse pluie d’orage pour nettoyer la terre.
Nos armes chimiques, bactériologiques et nucléaires stériliseraient pour beaucoup plus longtemps la planète.
Publié dans la catégorie botanique par Yves Paccalet le 31 janvier 2008.
20 décembre 2007
Bon. Pour changer de Sarkozy, pour Adrien et pour Michel, et pour ceux qui aiment, je recopie ci-dessous l’un de mes petits textes de botanique, extrait (Véronique le sait) de « Voyage au pays des fleurs », aux éditions de l’Archipel.
Printemps dans la montagne…
L’autour des palombes au ventre de neige tourne sur les arbres en récitant un quatrain de la Chanson du mal-aimé d’Apollinaire :
Mort d’immortels argyraspides
La neige aux boucliers d’argent
Fuit les dendrophores livides
Du printemps cher aux pauvres gens
L’autour des palombes aime la poésie hermétique : les oiseaux en savent davantage qu’on ne pense. Je marche sur les boucliers d’argent (les « argyraspides », me siffle l’autour) de neige fondante. Ils nourrissent cent ruisselets qui gargouillent, sinuent, divergent et se rejoignent comme des branches d’arbres (des « dendrophores », ajoute le rapace philologue). Je me demande si je n’ai pas abusé de quelque breuvage illicite avant la balade. Je me concentre sur ce que je fais de moins mal : contempler les fleurs. Les premières de l’année : un congrès de nivéoles printanières. J’en détaille une. Six pétales en clochette, d’un blanc de neige fondante, décorés chacun d’une moucheture vert pâle à la pointe. Je m’agenouille dans la boue. Je hume les corolles. J’ose soulever l’ourlet d’une jupette. Coup d’œil coquin : six étamines aux anthères orange et un pistil en colonne à trois stigmates.
Etamines : organes mâles, androcée. Pistil : organes femelles, gynécée… La fleur est un étalage de sexes turgescents, gluants, lourds de sucs et d’extases. Revigorante pornographie, dans la lumière de la neige tardive… Je me remémore la façon dont la reproduction des plantes fut traitée. La fleur passa longtemps pour un modèle de virginité. Le lis était candide, la rose pour la rosière, le cœur-de-Marie pour la Vierge, etc. La pure jeune fille s’occupait de botanique sans que sa vertu en fût offensée. Rien à voir avec la géologie, qui manipule la saleté de la terre ; l’anatomie, vouée au sang et au cadavre ; ou la zoologie, si peu morale.
En 1682, l’Anglais Nehemiah Grew suggère que la fleur recèle les sexes de la plante : il assimile l’étamine au pénis, le pollen au sperme, le pistil à la matrice : « Quand le pénis est en érection, le pollen tombe sur l’utérus. » L’image scandalise. Se peut-il que la pure jeune fille, en confectionnant un bouquet, palpe des paquets de sexes en érection ? Shocking. Cependant, il faut s’y faire. La belle tripote ce genre d’organes, et même il lui arrive de les renifler avec extase… Le Suédois Carl von Linné insiste. Oui, dit-il, les sacs à pollen sont des testicules ; le stigmate du pistil est une vulve, le style un vagin, l’ovaire une matrice. Le Français Julien de La Mettrie voit les nectaires comme des mamelles et le nectar comme un lait…
En 1737, dans La Clé du système sexuel, Linné ruine définitivement la réputation d’innocence de la botanique. Il base sa classification des végétaux sur la structure de leur appareil reproducteur. Tout n’est plus que séductions, fiançailles, mariages et copulations. Avant leurs « noces légitimes », les amoureux revêtent leurs « habits de cérémonie ». « Les pétales servent de couches nuptiales que le Créateur a préparées, parées de nobles rideaux, et parfumées de senteurs si douces que le jeune époux et sa promise peuvent célébrer leurs noces dans la plus grande solennité. »
Linné répartit les espèces en plusieurs classes, selon le nombre de leurs étamines : les monandres ont un époux, les diandres deux, etc. ; jetons un voile sur les turpitudes des polyandres… Dans chaque classe, il crée des ordres, selon le décompte des pistils : les monogynes possèdent une épouse, les digynes deux, etc. Adviennent trente-six combinaisons que la morale réprouve, mais que le fantasme cajole : un époux et une épouse, dix époux et une épouse, un époux et dix épouses… Je renonce à évoquer la perpétuelle orgie des polyandres polygynes.
La nivéole printanière possède six étamines et un pistil à trois stigmates : six maris et trois femmes. Je salue ce joli monde sous la jupette blanche à points verts… Ne vexer personne ! Pas question que je trouble l’harmonie de cette partie fine avec mes modernes notions de biologie – l’évolution de l’archégone, la double fécondation, le noyau végétatif et le noyau reproducteur. La véritable sexualité des fleurs est éloignée des analogies linnéennes. Disons que c’est un poème aussi difficile qu’un quatrain d’Apollinaire.
Le végétal s’en moque.
Le monde entier est une corolle fertile à laquelle l’homme cherche un sens, mais qui n’en a pas.
Larme de nectar sur la neige.
Publié dans la catégorie botanique par Yves Paccalet le 21 décembre 2007.
21 août 2007
Je sais une orchidée d’automne plus belle que le sein blanc de la nymphe. Son nom ? La spiranthe en spirale. Je la cherche sur le pré plat et gras qui domine la mer. Elle est là. Minceur velue, vrille de fleurs arrangées en hélice sur la tige. Les corolles s’ouvrent tour à tour sur leur axe et semblent baiser la totalité du cercle sidéral. A genoux, humblement, je détaille les fleurettes. Langues de lait frangées de dentelle. Coeurs collants de sucs lourds et lisses.
J’ai l’impression que la plante me regarde. Que je suis vu, pour ainsi dire, végétalement. Etrange expérience… Mais, telle la rose d’Angelus Silesius, la spiranthe “est sans pourquoi”. J’ai beau essayer d’y lire un message, je n’y déchiffre que mon désir d’y trouver quelque chose. Ce concentré de lumière solaire, par la médiation de la chlorophylle, des pigments cytochromes et de l’adénosine triphosphate (idolâtrons l’adénosine triphosphate : c’est l’énergie de la cellule), n’a que faire de mon espèce. Je puis l’anéantir d’un coup de pied. Ou lui envoyer une pelle mécanique, parce que j’aurais acheté le pré où elle pousse et que j’y voudrais bâtir ma villa. La spiranthe ne se plaindra pas. Elle ne revendique rien. Elle ne s’attribue aucun destin ni aucun droit. Elle est. En toute innocence. Corolles de lait, seins de nymphe.
Je m’interroge sur les motifs pour lesquels, moi, Homo sapiens à barbe d’erectus échappé de la Préhistoire, j’aime cette fleur que je ne mange pas et qui n’a rien à me dire. Je tente de cerner les raisons qui me poussent à la protéger, à désirer qu’elle vive, qu’elle conserve son environnement, qu’elle ait une descendance. J’en trouve plusieurs. Je sais, bien sûr, que la diversité des espèces est nécessaire à l’équilibre écologique de la planète, duquel je dépens nonobstant mon livret de caisse d’épargne et mon numéro de Sécurité sociale. Je me figure qu’un jour, on extraira de ces corolles un remède grâce à quoi je guérirai au moins une des trois cent soixante-cinq maladies mortelles qui me gagnent. Je suppose que j’aime mes enfants et que je désire leur transmettre l’héritage de nature que mes parents ont déposé dans mon berceau, avec leur tendresse et un tas de problèmes à résoudre.
Je passe en revue ces raisons rationnelles, raisonnantes ou raisonneuses, dont je crains qu’elles ne participent d’une écologie “politiquement correcte”, discours rabâché qui se dessèche et dont on se détourne. Sur quoi je me rends compte que la spiranthe ponctue mon existence. Ici même, sur ce pré plat et gras qui domine la mer… Je l’ai repérée, pour la première fois, à l’automne de 1976. Je l’ai revue à l’automne de 1986, puis à l’automne de 1996, puis à celui de 2006. Je n’ai pas le culte des anniversaires. Je me fais reprocher, à la maison, des les oublier tous. Mais je goûte ce hasard des rendez-vous décennaux. Je me représente le temps qui passe comme la fermeture d’un rideau invisible sur la scène d’un théâtre où l’on ne joue qu’une pièce. J’ai donné la réplique à l’orchidée. Elle a tenu son rôle dans un assourdissant silence. Vingt fois, durant cette période, elle a fleuri au soleil. Vingt fois elle a offert – sans savoir qu’elle s’offrait, sans vouloir qu’on la voie – son labelle de dentelle et son sein de nymphe. Vingt fois, elle a gonflé ses ovaires, jauni son pollen, mûri ses fruits de papier et lâché ses volées de graines légères comme une poussière de vie. Dans les trois occasions où elle m’a vu – végétalement -, elle m’a ravi. Emporté. Transformé en fourmi. Enivré de sucs lourds et lisses. Métamorphosé en pur plaisir de goûter, de humer, de toucher, d’admirer, sachant que ce bonheur éternel dure le temps d’une rosée.
Je songe aux spiranthes d’automne, auxquelles la brise marine donne un baiser salé. La plus authentique raison qui me pousse à les protéger, tel un trésor fragile, fut écrite au temps du romantisme par l’Anglais John Keats, dans La cigale et le grillon : “La poésie de la Terre ne s’arrête jamais.” Ou, par le même, dans le Prologue d’Endymion : “Une chose de beauté est une joie à jamais.” A thing of beauty is a joy forever. J’apprends à lire sur les pétales de l’orchidée sauvage. En anglais. En petits caractères, de la taille des molécules de la vie. Sans savoir que je lis, sans vouloir qu’on me voie.
Le temps d’une joie, autant dire : l’éternité.
Publié dans la catégorie botanique par Yves Paccalet le 21 août 2007.
12 juillet 2007

Le texte promis…
Les brumes de l’automne s’effilochent sur les branches. Je pénètre dans la clairière comme en un temple ; non pas un lieu de culte, mais un poème de Baudelaire (“La nature est un temple où de vivants piliers…”). Mon métabolisme de base s’accorde à celui de la saison : novembre a peint mon coeur en roux. Sur le sol, la limite des arbres est occupée par un incroyable rond de sorcière d’amanites tue-mouches. Des centaines de chapeaux rouge clair à points blancs… Les champignons par excellence. Les maisons des Schtroumpfs. La chair hallucinogène des chamanes sibériens que la muscarine emportait au royaume des Esprits… Je n’en ai jamais vu tant, ni en un cercle aussi grand : 30 mètres de diamètre ! Je cherche le sorcier du conte. C’est un casse-noix. Je m’incline sur les tue-mouches. Je caresse du doigt leur peau douce au subtil arôme de pomme de terre.
J’ignore pour quelle raison je m’en sens si proche. Je songe que tout homme comporte une part végétale, même s’il la renie ou la moque. Les locutions qui nous identifient aux plantes ne sont pas nobles : tel est une vraie poire, une bonne pomme, un cornichon, une banane. Tel autre fait le poireau ou se creuse la citrouille. On peut être chou, avoir un coeur d’artichaut ou (à Dieu ne plaise !) se peler l’oignon en pelant le haricot de son prochain. D’aucuns en ont gros sur la patate. Voire (pauvre de moi…) se comportent comme des glands. N’empêche. Je suis plus champignon que je ne n’en ai l’air, non seulement parce que les créatures de la Terre s’organisent à partir d’un unique code génétique (adénine, cytosine, guanine, thymine), mais parce que nous sommes peut-être vraiment de la lignée de la truffe…
On pensait autrefois les règnes zoologique et botanique bien séparés. On disait les animaux capables de mouvement, mangeurs d’autres organismes et dotés de membranes cellulaires sans cellulose ; tandis que les végétaux, immobiles, riches en cellulose, vivaient de molécules minérales grâce à la chlorophylle. La distinction se dilue. Des plantes bougent, d’autres n’ont pas de chlorophylle, d’autres digèrent des insectes.
Les champignons vont plus loin. Ils comptent des espèces bizarres, comme les myxomycètes, qui se déplacent à la façon des amibes et se repaissent de petits organismes. Qui chassent… Dans leur ensemble, les girolles et leurs cousins (de la moisissure à la morille) sont peut-être plus proches de l’animal que du végétal. Le biologiste Carl Woese a dressé un tableau original de l’évolution de la vie à partir des premières cellules, nées voici près de 4 milliards d’années. Selon lui, ces cellules initiales ont engendré trois lignées : les archéobactéries (“anciennes bactéries”), les eubactéries (“bactéries vraies”) et les urcaryotes. Ces derniers auraient ensuite divergé en trois branches : les végétaux ; les animaux unicellulaires ; et un groupe composé des champignons et des animaux multicellulaires.
L’hypothèse de Carl Woese est étayée. N’ayant pas de chlorophylle, les champignons se nourrissent, comme les animaux, de substances organiques ; certains (saprophytes) de cadavres ; d’autres (parasites) en volant la substance d’un hôte ; d’autres (symbiotiques) en travaillant à bénéfice réciproque avec un partenaire ; d’autres encore comme des prédateurs, à l’image des myxomycètes chasseurs de bactéries… La parenté est-elle réelle ? Je l’ignore. Mais elle expliquerait ma passion pour ces créatures bizarres, livides ou colorées, gluantes ou veloutées, poudrées de spores, souvent psychotropes, parfois mortelles, qu’on nomme “champignons”. Non seulement je ne renie pas mon côté champignon, mais je le revendique. J’en jouis. Et j’interdis qu’on se répande en plaisanteries stupides sur le fait que, dans ces conditions, il me faut assumer ma double nature amanite : phalloïde et vaginée ; ma fraction paxille excentrique ; ma composante bolet satan ; mon moi profond agaric meurtrier, hygrophore pleureur, lépiote déguenillée, russule à odeur de hareng, cortinaire à odeur de bouc, panéole du fumier, vesse de loup perlée, russule camembert et – comment l’oublier ? – phallus impudique ou satyre puant.
(Terre sauvage, n° 89, novembre 1994)
Publié dans la catégorie botanique par Yves Paccalet le 12 juillet 2007.
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