19 juillet 2008
Pour changer de sujet (en change-t-on vraiment sur le fond ?), et parce que tout le monde (enfin, ceux qui peuvent) part en vacances, ce petit texte écrit pour « Terre Sauvage », voici plus d’une dizaine d’années…
Chemin vert… Je précise : métro Chemin vert… J’ai rendez-vous Porte des Lilas, où flotte encore un parfum de Georges Brassens. Aujourd’hui, ma balade sauvage sera parisienne, souterraine et brinquebalante ; ferroviaire et sociologique. Entassement d’Homo sapiens des deux sexes. A vue de nez, il est 17 heures, comme dit une publicité méprisante (elles le sont toutes).
Une femelle et un mâle subadultes se hument le museau en murmurant des mots d’amour. Deux immatures ricanent. Une femelle âgée pince les narines et déplore la scène. Un grand mâle renifle sa voisine ; elle descend. Les senteurs s’ajoutent aux émanations. Remugles sui generis et bouffées de déodorants que Coluche nommait « rillettes sous les bras ».
Coincés dans un métro ou un train de banlieue, les humains sont contraints d’établir des contacts qu’ils refuseraient ailleurs. Ils évitent de se regarder dans les yeux pour ne pas se provoquer. Beaucoup s’aspergent de parfums artificiels, qui n’ont pas pour fonction de répandre un effluve « agréable », mais de masquer leurs vraies odeurs. Celles-ci sont trop fortes. Non pas « dégoûtantes », mais révélatrices de l’état physiologique de ceux qui les produisent. Trop lisibles. Trop claires… Nos senteurs sont les manifestations les plus immédiates de nos désirs et de nos pulsions. Sans en avoir conscience, nous nous humons les uns les autres. Nous voudrions oublier que nous sommes des bêtes, mais notre nature animale nous rattrape. Mon chien le sait, parce qu’il raisonne avec sa truffe. Des savants de notre espèce confirment son intuition. Nous émettons et recevons sans cesse dans la gamme des ondes pifométriques.
Outre le fumet de nos glandes sudoripares, qui émane notamment de régions du corps que la délicatesse de ce texte m’interdit de détailler, nous fabriquons, répandons dans l’air et détectons des hormones externes. Des phéromones (du grec phoros, « qui porte », et hormaô, « j’excite »)… Ces molécules volatiles titillent des récepteurs spécialisés, inclus dans la cloison de nos fosses nasales, et qu’on appelle « organes VNO » Ces centres sensoriels envoient l’information à une structure « reptilienne » de la base de notre cerveau, l’hypothalamus. Là naissent nos émotions, surtout celles qui marquent les prémices romantiques roses et la honteuse agitation rouge de nos ruts. Des biochimistes comme George Dodd ont d’ores et déjà identifié une douzaine de phéromones humaines, auxquelles ils ont attribué des noms d’additifs alimentaires.
O héroïnes amoureuses ! O Hélène, Iseut, Héloïse, Juliette, Virginie et compagnie ! La phéromone sexuelle féminine s’appelle « ER 670 ». O héros de chaque couple, Pâris, Tristan, Roméo, Paul et les autres ! La phéromone masculine a été baptisée « ER 830 »…
Nous produisons ces messages grâce à des glandes du visage, des aisselles et de notre région génitale. Ces signaux biochimiques notifient aux autres humains ce que nous leur proposons : notre amour si c’est un(e) partenaire en phase ; nos salutations distinguées s’il s’agit d’un sujet neutre ; notre poing sur la figure si c’est un(e) concurrent(e). Le Code civil et la peur du gendarme tempèrent l’échange… L’une des fonctions de nos poils consiste à concentrer, amplifier et bonifier nos phéromones. Sans ces parures velues, notre potentiel de séduction s’effondre. Les femmes modernes, dont la mode exige qu’elles s’épilent comme la poupée Barbie ou comme des fillettes de cinq ans, inspirent peut-être moins de désir au mâle.
Je change à République. Je ris de mes divagations sur la puissance des molécules : notre culture modifie la hiérarchie des facteurs. Pour me distraire, je me remémore la manière dont les phéromones règlent les amours des vers marins palolos (Eunice viridis) du Pacifique Sud. Trois jours après le dernier quartier de la lune d’octobre ou de novembre, des millions de mâles et de femelles de ces annélides se rassemblent en profondeur. Surexcités par les émanations du sexe opposé, ils se tortillent si frénétiquement que leurs appendices sexuels se détachent, montent en surface et copulent sans le secours ni la satisfaction de leurs légitimes propriétaires.
Pure chimie des passions.