15 novembre 2009
Mon anniversaire. 64 ans. Cet extrait de L’Humanité disparaîtra…, conforme à la mélancolie du jour.
Homo fugit velut umbra.
On peut lire cette phrase en latin (« L’homme fuit comme l’ombre ») sur le cadran solaire de l’église de Bozel, la commune de Savoie où je suis né et où je suis revenu vivre, face aux glaciers bleus de la Vanoise. Tel un grand corbeau nostalgique et perclus de rhumatismes sur sa falaise…
J’ai choisi cette inscription pour maxime. Je l’étends à tous les miens. Nous sommes une espèce en péril. Et l’enfer, c’est nous autres.
On croit que je suis bougon, pessimiste, renfrogné : pas du tout. Je rayonne. La situation ne peut pas être pire. Nous avons toutes les raisons d’être fiers de participer à un moment crucial de l’Histoire. Le XXIe siècle pourrait ne pas être. En tout cas, pas dans sa totalité. Nous y sommes entrés, mais nous ne sommes pas sûrs d’en sortir. Nul, parmi nos ancêtres (« une année bonne et l’autre non »), n’aurait imaginé une telle conjoncture.
L’humanité est une chose trop importante pour qu’on la confie aux êtres humains. Le problème est que nous n’avons personne à qui demander de l’aide. Dieu se cache derrière son nuage et le génie d’Aladin reste bien à l’abri dans sa lampe. La terre, l’eau, l’air, le feu, les végétaux, les animaux se fichent de notre destin. L’Homo sapiens se conjugue à la première personne du présent irresponsable. Pour s’offrir un futur, il doit rabattre son orgueil et moucher son égoïsme. Quêter l’harmonie plutôt que la puissance. Ouvrir son cœur aux autres. Cesser d’incarner ce sale gosse qui joue avec les allumettes et se prépare un brillant avenir de merguez flambée.
Nous sommes frappés par le syndrome du mouton de Panurge. « Je consomme, donc je ne pense pas. » Notre troupeau file vers le précipice, heureux d’y courir aussi vite. S’il désire traverser le XXIe siècle, l’homme devra enfin devenir l’Homme, avec un grand H… En est-il capable ?

Le cadran solaire de l'église de Bozel.
PS. Je recopie ici ce que j’ai ajouté à la fin (?) des commentaires du billet précédent.
Pour conclure l’épisode :
Je ne vais, bien sûr, pas accepter de figurer sur une liste UMP, c’est-à-dire me retrouver caution d’un parti dans lequel pérorent sans être démentis en haut lieu un Eric Besson ou un Brice Hortefeux obsédés par le délire sécuritaire, ou un Eric Raoult assez obtus et liberticide pour exiger un « devoir de réserve » de la part d’écrivains irrespectueux par nature. Mais je persiste à penser qu’il y a, dans les rangs de la majorité actuelle, de vrais écologistes ; que ceux-ci ne sont pas nécessairement à gauche ; que la gauche ne donne d’ailleurs guère d’exemples de son souci de la biosphère ; et que, si nous voulons trouver des issues à la crise planétaire en cours, nous ne devons en aucune circonstance nous montrer sectaires. C’est la raison pour laquelle j’ai aimé provoquer un tantinet dans ce billet. Je suis ravi qu’il y ait eu beaucoup de réactions.
L’histoire n’est pas terminée. Irai-je m’inscrire sur une liste écolo ? Pourquoi pas ? Je reste persuadé que l’action locale possède un sens: « Penser globalement, agir localement », ce bon vieux slogan soixante-huitard… Et qu’être élu permet d’avoir accès à des informations et à une tribune utiles. Je discuterai volontiers, dans les jours qui viennent, avec les Verts et Europe Ecologie, lesquels m’ont contacté sur ce blog et à Modane.
… à Modane où nous étions un nombre intéressant, mais encore bien trop restreint, à manifester samedi ! Mauriennais, mes amis, c’est maintenant qu’il faut râler… Quand le deuxième tunnel du Fréjus sera ouvert, les trois-quarts des camions qui franchiront les Alpes passeront par votre vallée. Et vous rempliront les poumons d’une chimie au CO2, au plomb, aux dioxines, au soufre, aux benzopyrènes, etc., assez peu ragoûtante…
Publié dans la catégorie humanité par Yves Paccalet le 15 novembre 2009.
14 juin 2009
Petit passage de l’introduction de mon Grand roman de la vie, dont je relis les épreuves. Parution début septembre…
J’ignore qui l’emportera, de notre génie créateur ou de notre aptitude à détruire. Je reste époustouflé par la capacité de mon espèce à poser les bonnes questions, à étudier le monde, à imaginer et à créer. En même temps, je demeure interloqué par sa propension à saccager la maison (la matrice) qui la nourrit, à ruiner sa planète, à anéantir la nature, à se détruire elle-même. À s’infliger des tortures, à se réduire en esclavage, à se massacrer jusqu’au génocide ; à la solution finale ; à la guerre nucléaire !
Je tiens Homo sapiens pour ce qu’il est : un paradoxe génial et consternant. Beau et laid. Séduisant et sinistre. Sublime et désastreux… Je le vois comme il va, c’est-à-dire de travers, dans la manière de l’ivrogne qui slalome sur le trottoir et renverse les poubelles en clamant qu’il avance résolument vers son avenir radieux.

Laos, forêt de Bokéo, mars 2007.
Publié dans la catégorie humanité par Yves Paccalet le 14 juin 2009.
29 septembre 2008
Forêt d’automne, parfums de la terre. Pourriture noble, tanins, fruits rouges, vanille : j’en parle comme de grands crus. Je quête le pétrus ou le romanée-conti des frondaisons. Ce parfum-là appartient aux girolles. J’en découvre un peuple sur la mousse : écus d’or oubliés par l’arc-en-ciel. Je les hume à même le sol : une quintessence de terre et de vie. Je ne les cueille pas. Je n’arrache ni le cèpe ventru, ni la haute coulemelle (ce parapluie de troll), ni le pied-bleu (cet ange de Vénus).
Au détour du sentier, je tombe nez-à-nez avec un ramasseur humain en tenue réglementaire : bottes et bâton ferré ; le panier à la main. Il me dévisage d’un oeil où la consternation suinte. Il pense que je vais lui voler “son” butin. Je lui explique que j’aime le champignon le pied dans la terre davantage que cuit dans mon assiette ; pour sa secrète splendeur et sa biologie bizarre. Je précise que, de la sorte, j’apprécie l’amanite phalloïde et l’entolome livide, ces empoisonneurs, autant que le cèpe et le sanguin. Passe dans son oeil ce voile de vacuité qui accompagne la découverte, chez autrui, d’une forme de maladie mentale.
Nous nous séparons. C’est alors que je découvre le massacre. Mon homme (si ce n’est lui, c’est donc son frère) a piétiné la plus populeuse assemblée d’amanites tue-mouches que j’aie jamais observée… Remontent à ma mémoire des phrases que j’entendais enfant : “Ecrase le vilain champignon ! Il est méchant. Il veut te tuer : tue-le !” J’ai obéi – une seule fois. J’avais neuf ans. J’ai ravagé un rond de lactaires. Mes victimes pleuraient un lait orange. J’en ai chialé de honte.
Ce n’était pas seulement la tristesse d’avoir massacré des êtres dont je pressentais qu’ils partagent avec moi leurs meilleures molécules. C’était d’avoir exhalé trop de haine et de bêtise. J’ai compris, depuis lors, que l’homme est le seul animal qui étende sa rage au monde entier. Nous avons conscience de nous-mêmes, de notre clan, des ressources qui nous sont nécessaires, de notre mort inéluctable et des périls qu’il nous faut éviter pour retarder la fin. Nous prenons les devants, nous entassons des provisions, nous menons des guerres préventives. Cette aptitude à l’anticipation a servi notre évolution. Elle nous a aidés à bâtir notre empire sur la Terre.
Le problème est que nos connaissances sont limitées, tandis que nos instincts de territoire et de domination ne souffrent aucune borne. La conjonction de notre conscience et de notre trouille existentielle nous rend atroces. Nous imaginons des dangers, nous inventons des adversaires, nous traquons le métèque, nous exterminons le “nuisible”, nous égorgeons l’”ennemi héréditaire” ; bref, nous faisons le vide autour de nous. Nous cultivons l’intolérance et le rejet. Nous érigeons nos superstitions en dogme et notre cruauté en vertu. Ces champignons saccagés résument Homo sapiens. Je tombe à genoux. Je caresse leur chair en lambeaux. Le rouge et le blanc… Je ferme les yeux. Il me semble que ce sont les cadavres de mes frères humains assassinés, eux aussi, pour cause de différence. J’entends le gémissement de millions de martyrs de l’Histoire, éliminés au nom de la patrie, de la pureté de la race, de l’espace vital, de la cause du peuple ou du Seul Vrai Dieu.
Publié dans la catégorie humanité par Yves Paccalet le 29 septembre 2008.
24 mars 2008
Dans ma série de portraits (après Félicien et Lucette)…
Ils ne feront pas le « Vingt heures ».
Une poussière de bois blonde flotte dans l’atelier et danse dans un rai de soleil. L’air sent la sciure : mélange de tanins, d’émanations d’écorces et d’humus forestier. Un poêle en fonte carbonise les copeaux. C’est l’hiver. Il fait froid. Les joues du fourneau rougissent comme celles d’un adolescent timide.
Marcel sourit, comme toujours quand il travaille. La cinquantaine. Mince et petit. Les biceps saillants sous sa chemise à carreaux bleus. Les cheveux noirs, poudrés de sciure. L’homme rabote une planche qu’il a coincée sur son établi grâce à un valet de fer. Il dégrossit une porte. Le morceau de bois luit doucement, comme dans L’Invitation au voyage de Charles Baudelaire. Mais Marcel n’a guère voyagé. Depuis qu’il a quitté l’école, il est menuisier. Il scie, découpe, polit, ajuste, colle, visse ou cloue. Les copeaux giclent par le trou supérieur du rabot. Le petit homme travaille à longs mouvements auxquels son corps entier contribue. Il oeuvre avec les reins et les jambes autant qu’avec le torse et les bras. Après chaque série de coups de lame, il examine la planche. La caresse. La palpe de l’index ou de la paume. Gestes de sculpteur. Presque d’amant.
Marcel s’active, non pas à son rythme, mais à celui du bois. On a l’impression qu’il calque son labeur sur la longévité des arbres. Qu’il s’enracine dans les parties souterraines des végétaux. Qu’il enfonce chacun de ses gestes dans l’humus des siècles ; jusqu’au Néolithique, ce temps où l’homme inventa l’artisanat, l’agriculture et l’élevage. Marcel ne veut pas, ne peut pas faire violence au bois. Il aurait l’impression de briser une harmonie millénaire.
Il cajole, une fois encore, la planche qu’il a débitée lui-même, hier, sur sa grande scie mécanique à lame verticale. Il en éprouve le grain, la texture, la tiédeur, presque l’essence philosophique. C’est du sapin. Un bois moins « noble » que le chêne, le noyer ou le merisier. Mais que Marcel préfère aux autres, et qu’il appelle son « beau blanc ». L’homme est né dans la maison qui jouxte l’atelier, au creux de cette clairière du Jura. C’est ici qu’il assemble des meubles, non pas depuis trente-cinq ans, mais presque dix mille. Marcel incarne l’union de l’intelligence humaine et de la matière ligneuse, qu’aucune industrie métallique ou plastique ne dénouera. Le poêle ronfle. Le menuisier rabote, sur la planche du temps, l’inutilité des orgueils et des illusions productivistes de notre espèce. Il taillera un jour, avec le même sourire, les pièces de son cercueil, qui se décomposeront sous la terre avec ses restes pour nourrir un sapin du Jura. Marcel imagine cette résurrection végétale, et sourit dans un nimbe de sciure.
Il ne fera pas le « Vingt heures ».
Publié dans la catégorie humanité par Yves Paccalet le 24 mars 2008.
31 décembre 2007
J’avais décidé de passer une journée de la Saint-Sylvestre optimiste, pour ainsi dire béate ; les doigts de pied en éventail, la bouche baveuse de foie gras, le cerveau en état d’encéphalogramme à peine ondulé, et un sourire d’imbécile heureux accroché aux zygomatiques.
J’ai dû redevenir sérieux, et même consterné. Les nouvelles sont mauvaises. Nos frères meurent… Nos frères humains expirent hachés par les bombes des militaires ou des terroristes, grillés par le napalm, déchiquetés par les mines, affamés par les sécheresses, contaminés par les eaux sales, assaillis par les nouvelles maladies ou empoisonnés par les pollutions.
Nos frères singes ne vont pas mieux. Les anthropoïdes sont à l’agonie. Il subsiste moins de vingt mille orangs-outans, quatre-vingt mille gorilles et cent cinquante mille chimpanzés. Les bonobos étaient plus de cent mille en 1980 ; il en reste moins de dix mille. Nous saccageons la forêt qu’ils habitent. Nous les chassons. Nous leur transmettons nos maladies.
Le chimpanzé commun (Pan troglodytes) et le bonobo (Pan paniscus), qu’on appelait naguère « chimpanzé nain », sont très proches de nous, les Homo sapiens, les « hommes sages » autodésignés (avec une rare prétention !). Ils nous sont tellement semblables que nous devrions les tenir pour nos égaux. Nous différons d’eux par moins de deux pour cent de nos gènes. Selon les critères habituels de la zoologie, nous devrions dire ou bien que nous sommes des chimpanzés (genre Pan), ou bien que les chimpanzés sont des hommes (genre Homo). Il y aurait ainsi trois espèces sœurs : Pan troglodytes, Pan paniscus et Pan sapiens. Ou Homo troglodytes, Homo paniscus et Homo sapiens. On pourrait aussi rebaptiser l’homme Pan demens (le « singe fou ») ; ou Homo martialis (l’« homme guerrier »).
Quelque classification qu’on adopte, nous serions tenus de reconnaître que nous sommes des bonobos rigolards et obsédés sexuels. Je ne suis pas sûr que cela sauverait nos frères les singes : le fait que nous nous sachions des hommes ne nous empêche nullement de nous étriper mutuellement. Au moins aurions-nous tranché un problème philosophique essentiel : nous aurions compris que le rire est le propre du singe.
Publié dans la catégorie humanité par Yves Paccalet le 31 décembre 2007.
27 décembre 2007
Une équipe de chercheurs a trouvé, dans un village du Honduras, des récipients de céramique vieux de 2 200 à 3 300 ans, et qui contenaient de la théobromine, l’alcaloïde typique du cacao. (« La Recherche », janvier 2008.) Cela vieillit d’au moins 500 ans le moment où les humains sont supposés avoir découvert les vertus des graines de cacaoyer.
En même temps, les chercheurs se sont aperçus que le récipient le plus ancien qu’ils ont mis au jour possède un goulot long et étroit, ce qui laisse supposer que les premiers hommes à consommer la plante la faisaient fermenter et buvaient l’alcool de sa pulpe.
En résumé, les hommes ont trouvé le cacao ; ils ont commencé par se saouler ; ensuite, seulement, ils ont torréfié les graines, sucré le breuvage sans alcool et l’ont donné à boire aux enfants au p’tit déj ou au quat’heures.
Rien n’a changé depuis ce temps. L’humanité commence par se bourrer la gueule au bistrot ; ensuite, elle se rappelle qu’elle doit mener les enfants à l’école. On appelle cela la « civilisation ».
Publié dans la catégorie humanité par Yves Paccalet le 27 décembre 2007.
7 décembre 2007
Ce que l’homme fait, aucune bête ne le ferait. Peut-être avez-vous lu cette information, relevée par Delfeil de Ton dans le « Nouvel Observateur » :
Au Mexique, dans l’Etat de Tabasco, il ne reste plus que deux personnes qui sachent parler une vieille langue indigène, le « zoque ». Un homme et une femme. Ils sont septuagénaires. Hélas ! Ils se sont disputés. Ils ne se parlent plus.
Publié dans la catégorie humanité par Yves Paccalet le 7 décembre 2007.
24 novembre 2007
(Pour continuer sur le thème du rôle passé, présent et à venir des femmes sur notre planète : ce texte dont, voici une dizaine d’années, j’avais fait une “Humeur sauvage” dans le magazine Terre Sauvage…)
J’ai décollé d’Aldébaran, de Bételgeuse ou de Sirius… Je suis un Extraterrestre : regardez mes tentacules ; considérez les douze doigts de mes mains ; observez mes écailles de soufre et mes yeux d’escarboucle. Mes trois coeurs battants, le premier pour le sang (que j’ai rose), le deuxième pour l’amitié, le troisième pour l’amour. Je suis explorateur. Cyrano de Bergerac ou Gulliver des galaxies. Je traverse l’espace à des vitesses supérieures à celles de la lumière.
Je repère l’étoile moyenne jaune que vous appelez “Soleil”. Je visite ses planètes. La troisième est d’azur et d’or. Vous la nommez “Terre”. Je l’approche. Je descends à sa surface. Une atmosphère m’enveloppe. On dirait une gaze, comme en portent les femelles de mon monde. Car nous avons des femelles, et des plus douces.
Je touche la planète Bleue. J’ai de l’eau sous les tentacules. L’océan est tiède et salé comme le liquide où baignent les foetus. J’y vois pulser des créatures. Des méduses, des requins, des baleines… Cette matrice liquide est féconde. Je remonte en surface. Un dauphin me sourit. Je gagne une mangrove. Je pénètre dans l’ombre des palétuviers, puis de la forêt vierge. Parfums sui generis d’humus et de plantes. Phéromones de bonheur. Touffeur exaltante, fragrances organiques. Des orchidées exhalent leur parfum érotique. Des insectes rampent, volent et zinzinulent. Des oiseaux composent des poèmes. Une panthère me dévisage avec ses yeux de jade. Un gorille me considère dans l’attitude du Penseur de Rodin. Mes trois coeurs battent la chamade. J’ai, une fois de plus, le sentiment de me trouver dans un ventre fécond. La planète m’offre à contempler ses millions d’enfants, sublimes ou biscornus, lourds comme l’éléphant, onduleux comme le boa, doux comme le koala, improbables comme le rhinocéros ou l’ornithorynque.
Une évidence s’impose : la Terre a un sexe et elle est femme. Elle entre en gestation et elle accouche. Elle enfante à répétition. Et cela durera jusqu’à ce que le Soleil en expansion l’embrase, dans un milliard d’années. La Terre est femme par raison cosmogonique, mythologique et légendaire. Elle est en même temps l’idée et la réalité de la vie. Elle a créé, à sa surface, le milieu nécessaire aux organismes ; l’atmosphère ; l’eau sous ses trois états ; la mer et les rivières ; les cycles de l’oxygène, du carbone, de l’azote et du soufre. Elle a inventé l’ADN, le code génétique et les protéines. Elle est la génitrice de l’immense cortège des êtres qui se sont succédé depuis quatre milliards d’années dans l’eau, puis sur les continents.
La Terre est femme, oui. Elle nourrit ses petits. Elle alimente chacun de ses enfants sans en omettre ni en favoriser un seul. Elle est magnifique, avec ses collines de seins, ses montagnes de fesses, ses forêts parfumées, ses vallées interdites, ses sources secrètes, son liquide amniotique qu’on appelle “océan”.
La Terre est femme parce qu’elle sent bon. Elle exhale l’encens, la myrrhe et le musc. Elle est chaude et humide. Tropicale, y compris aux pôles : voyez le souffle des baleines. Elle est femme parce qu’elle fredonne des comptines de vent. Elle dit des contes d’alizés et des fables de blizzards, avec des harmonies d’étoiles et des chants de sirènes. Elle est femme parce qu’elle a de beaux yeux : vue de haut, on dirait l’iris de Vénus, avec des moirures de nuages. Elle est femme, aussi, parce qu’elle pardonne les bêtises de sa progéniture. Elle l’est parce qu’elle donne du plaisir – des milliards de bonheurs par seconde ; et qu’elle console des chagrins, pour peu qu’on pleure sur son épaule d’herbes tendres. Elle est le passé, le présent, l’avenir, résumés dans la perfection d’une sphère. Déesse poétique et quotidienne. Idéale et réelle.
Je ne suis qu’un Extraterrestre amoureux d’une planète : la vôtre. Je dépose mes trois coeurs au pied de la créature sur laquelle vous vivez, dont vous buvez le lait couleur de galaxie, et dont il me semble que vous n’êtes pas si respectueux qu’on devrait l’être d’une épouse, d’une amante et d’une mère.
Publié dans la catégorie humanité par Yves Paccalet le 24 novembre 2007.
12 novembre 2007
Bien sûr, je suis du côté des plus faibles. Bien sûr, je reste (moi !) soixante-huitard de coeur et d’esprit, compagnon des grévistes, et plus encore des éremistes et des SDF pour qui le mot « grève » n’a même aucun sens.
Mais cette division de la société en corporations économiques, politiques, culturelles, religieuses, qui toutes « revendiquent », « sont révoltées », « réclament justice », etc., me semble la pire évolution possible pour notre pays, pour l’Europe, pour l’humanité.
Il s’agit toujours, dans ces batailles catégorielles, de s’imposer à autrui par la force ; de prendre l’argent (donc le pouvoir) dans la poche du voisin (de payer moins d’impôts en demandant toujours davantage à l’Etat) ; d’entuber son semblable ; de le réduire en bouillie ; en tout cas, de ne songer qu’à soi – et jamais à l’universalité de l’homme.
Cette société-là est la pire de toutes celles qui se sont succédé depuis Cro-Magnon. L’instabilité des situations, l’agressivité ambiante, l’incertitude sur l’avenir, l’injustice faite aux plus faibles, l’arrogance des plus forts (qui n’en sont pas plus heureux pour autant : ils doivent se défier à chaque seconde de la concurrence) : tout cela s’appelle un désastre. J’ai l’impression de vivre en permanence l’émission de Julien Courbet, « Sans aucun doute » - pour moi, un étalage de haines, de bassesses et de rancoeurs quotidiennes impossible à regarder, sauf à considérer les humains comme des rats de laboratoire risibles et dérisoires…
Cependant, le pire est encore devant nous, avec la raréfaction (relative ou absolue) des matières premières, de l’énergie, de l’eau, des produits agricoles, de l’espace…
Comment réinjecter un minimum de convivialité dans les relations humaines ? Comment cesser de tout juger à l’aune de la domination, de la force, de la réussite individuelle, corporatiste, communautaire ou nationaliste ? Comment faire revenir en surface les valeurs de la solidarité, de la compassion, du partage, du bonheur de vivre ensemble ?
La principale « Sortie de secours », pour notre espèce, n’est ni technologique, ni scientifique, ni politique, ni même écologique au sens strict : elle est morale et philosophique.
Et je pose à nouveau la question : est-elle ?
Publié dans la catégorie humanité par Yves Paccalet le 12 novembre 2007.
9 novembre 2007
Il est des circonstances dans lesquelles la raison quitte les rails de la raison.
Voici trente ans que je fais l’écolo. Dans mes livres, mes articles, mes conférences, je ne cesse de réclamer qu’on donne la priorité aux transports en commun. Or, que me répondent ceux qui me lisent ou m’écoutent ? « Les transports en commun, non merci : ils sont toujours en grève ! » Il y a de l’exagération dans cette réaction, j’en conviens. Mais comment pourrais-je approuver des grèves purement catégorielles et corporatistes, quand l’absolue nécessité du futur s’appelle « solidarité » ou « partage » ?
De gros dégâts se profilent. Les maigres avancées du Grenelle de l’environnement vont être pulvérisées avant même d’avoir été changées en lois. La grève SNCF et RATP coule l’idée de la priorité aux transports en commun. La grève des marins pêcheurs, qui sont en effet ruinés (par la hausse du prix du pétrole, mais surtout par l’épuisement des bancs de poissons), entraîne qu’on leur vendra peut-être du gazole moins cher ; passe-droit que réclament déjà (avec menaces) les gros paysans, les chauffeurs de taxis, les camionneurs, etc. Il faudra faire quelque chose pour les banlieusards, pénalisés par le coût de l’essence et du fioul domestique. Au bout du processus, on enterrera sans fleurs ni couronnes l’idée même d’économiser les énergies fossiles, de taxer le carbone et de se rapprocher d’un idéal de sagesse climatique.
Je replonge dans mes pires délires pessimistes. Les intérêts matériels contradictoires nous mènent collectivement à la pénurie, à la haine et à la guerre. La rancoeur des uns contre les autres, les ravages de la jalousie tous azimuts, nos irrépressibles pulsions de territoire et de domination, nous condamnent à disparaître.
Une pellicule de neige couvre Tincave. Les flocons recommencent à descendre. Le vent les brouille et y sème un désordre qui ressemble à celui des sociétés humaines. L’un de ces cristaux me tombe sur le coeur et le glace.
Publié dans la catégorie humanité par Yves Paccalet le 9 novembre 2007.
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