10 juin 2008
J’aime cette histoire – la première que les hommes aient jamais écrite, dans un pays qu’on appelle aujourd’hui l’Irak. La voici telle que je l’ai (re)racontée à ma façon, dans Mythes et légendes de la mer, aux éditions Arthaud.
Le principal héros de l’ancienne Mésopotamie se nomme Gilgamesh. Les exploits de ce roi sumérien d’Ourouk (Erech), au IIIe millénaire avant Jésus-Christ, forment une épopée légendaire dont le titre original signifie Celui qui a tout vu. Douze chants, d’environ trois cents vers chacun, narrent ses aventures. « Dieu pour les deux tiers et homme pour un tiers », Gilgamesh habite le palais d’Anou. Quoique « sage », il pratique la tyrannie – y compris sexuelle, puisqu’il « ne laisse pas une fille à son père, ni une épouse à son mari ». Il vit une partie de ses aventures en compagnie d’Enkidou, son ancien ennemi au corps couvert de poils, qui ne sait pas parler et dont la chevelure de femme s’allonge comme la moisson.
Dans la montagne des Cèdres (au Liban ?), il tue le géant Khoumbaba. La déesse de l’amour, Ishtar, s’éprend de lui et lui offre de l’emmener sur son char d’or et de lapis-lazuli. Gilgamesh refuse, car la déesse réserve un sort exécrable à ses amants répudiés. Ishtar lance un taureau céleste contre le héros. Enkidou tue l’animal : la déesse se venge en arrêtant son cœur.
Anéanti par ce deuil, Gilgamesh se met en quête du secret de l’immortalité. Un homme le détient : celui qui a survécu au déluge, Outanapishtim. Gilgamesh gravit le mont Mashou où, chaque soir, le soleil se repose après sa course, et dont la porte est gardée par des hommes scorpions. Il combat des lions, franchit le bois sacré et s’engage dans une caverne où il chemine douze fois douze heures. Il débouche dans un merveilleux jardin au bord de la mer, où se dresse l’arbre divin, dont les fruits exquis sont portés par des branches de lapis-lazuli. Là, réside la déesse Sidouri Sabitou. Elle déconseille au héros de quêter la vie éternelle : « Profite du temps qui passe ! »
Gilgamesh insiste. Pour trouver Outanapishtim, il doit traverser l’océan. Il s’assure les services du batelier d’Outanapishtim, Ourshanabi, sur les conseils duquel il va dans la forêt tailler cent vingt perches de soixante coudées chacune. Il vogue pendant un mois et demi. Le voici devant les étendues marines qu’on appelle les « eaux de la Mort », et avec lesquelles on ne saurait avoir le moindre contact sans périr sur-le-champ. Gilgamesh utilise ses piquets. Il en plante un qui émerge, pose un pied dessus, enfonce le suivant, avance l’autre pied, et ainsi de suite, en équilibre jusqu’à la rive opposée.
Outanapishtim est là. Gilgamesh lui demande le secret de l’immortalité. Le survivant du déluge lui oppose l’inéluctable nécessité de la mort : « Si tu veux te faire une idée de l’immortalité, suggère-t-il, ne dors plus, puisque le sommeil est à l’image de la mort. Es-tu capable de ne pas fermer l’œil pendant six jours et sept nuits ? »
A peine assis, Gilgamesh s’endort…
Le héros (humain, trop humain !) gardera sa condition mortelle. Ultime espoir : Outanapishtim lui révèle l’existence, au fond de la mer, d’une plante magique, une algue étrange dont « le piquant perce la main comme celui de la ronce ». Cette herbe mérite son surnom de « vieillard qui rajeunit », car elle rend sa jeunesse à qui la mange. Gilgamesh (par là-même le premier des plongeurs !) s’attache aux pieds de lourdes pierres et s’enfonce dans l’abîme liquide. Il remonte avec le précieux végétal et poursuit son voyage vers Ourouk. Un jour qu’il se baigne dans un ruisseau d’eau claire, un serpent, attiré par l’odeur, lui vole le trophée et l’avale : c’est de ce temps que, chaque année, les reptiles quittent leur ancienne peau et rajeunissent en endossant un habit neuf.
Gilgamesh a perdu son défi contre le temps. Par-delà la muraille de la mort, il supplie son ami Enkidou de lui peindre ce que sera, pour lui comme pour les autres, « la dure loi de la terre ».
L’âme d’Enkidou parle. Ce qu’elle révèle de l’empire des défunts – le royaume de Nergal – est si effroyable que nul humain ne peut l’entendre.
