27 juillet 2008
Le 14 juillet, dans la même promotion qu’Ingrid Betancourt (ce qui me ravit) et Dany Boon (c’est Ch’tié !), on m’a fait chevalier de la Légion d’honneur. Pour mes soixante-quinze livres et mon travail d’écologiste… La ministre Nathalie Kosciuzko-Morizet a tenu à me nommer à ce « rang ». Je ne l’aurais jamais cru. Je n’ai rien renié de mes engagements soixante-huitards, de mon internationalisme, de mon agressivité contre les voleurs de travail, les tortionnaires, les militaires bornés, les religieux intégristes, les saccageurs de beautés naturelles, les moralisateurs du sexe et tous les empêcheurs d’être heureux. Je l’ai redit lors de l’interrogatoire que font subir les Renseignements généraux à ceux qu’on propose aux honneurs de la République. Rien n’y a fait : on m’a nommé. Je n’ai pas oublié la phrase d’Alexandre Breffort (l’un des fondateurs du Canard Enchaîné) : « La Légion d’honneur, il faut d’abord ne pas la mériter. » Je continuerai d’essayer de ne pas la mériter comme je l’ai fait jusqu’à présent. En tant que citoyen du monde, mal-pensant, ami de l’humour noir, annonciateur de joyeux désastres et dévorateur potentiel de bébés dodus. C’est un jeune grand-père qui vous parle.
12 mai 2008
On a perdu sur toute la ligne !
« Sous les pavés, la plage ! »
« Jouissons sans entraves ! »
« Soyons réalistes, demandons l’impossible ! »
En Mai 68, nous ne chantions ni trop faux ni trop mal les espoirs de la vie… En ce temps-là, j’étais jeune, le sida n’existait pas, je fumais des Gauloises bleues, j’avais les cheveux longs et un peu d’éréthisme cardiaque. Je croyais en l’avenir de l’homme et nous avions raison de vouloir bâtir un autre monde.
Rien n’excuse les complicités de crimes dont nous nous sommes rendus coupables par naïveté juvénile – l’irresponsable célébration d’un castrisme ou d’un maoïsme dont le romantisme révolutionnaire était dans nos têtes et les prisons à Cuba ou en Chine.
Mais il y avait de la noblesse et de l’altruisme dans notre rêve. Continuons le combat…
On a dit ou écrit que les soixante-huitards avaient trahi leur idéal et pris à la fois le pouvoir et l’oseille. Rien n’est plus faux. Les dépaveurs de Boul’Mich que nous étions (tous cantonniers : quelle ambition !) n’ont pas gagné, mais perdu la bataille. Sur toute la ligne… Nous avons été battus, pulvérisés, anéantis. Moins par les CRS, en vérité pas si méchants (ah ! le frisson des matraques…), que par ceux qui s’intitulent « libéraux », qui étaient nos adversaires à l’époque et qui tiennent les commandes depuis quarante ans. En Mai 68, ils étaient militants de droite ou d’extrême droite. Nous avions le même âge, mais c’est tout ce que nous partagions.
Aucune de nos idées n’a gagné. Nous voulions la démocratie, l’amour libre, l’écologie, la tolérance et le partage. Nos adversaires étaient militaristes, puritains, productivistes et possessifs. C’est bien parce que nos utopies généreuses ont été ratatinées que l’humanité en est arrivée au point de malheur où elle s’afflige. Si l’esprit soixante-huitard avait vaincu, nous aurions depuis belle lurette engagé la croissance zéro sur la Terre et la décroissance chez les riches ; organisé le partage et la paix ; opté pour les énergies renouvelables et l’agriculture biologique ; donné à manger et à boire à tous les humains, plutôt que des valises de stock options aux capitaines de la banque et du pétrole…
Nous serions entrés dans l’An 01 cher au dessinateur Gébé : « On arrête tout, on fait un pas de côté et on réfléchit. » Nous vivrions aujourd’hui l’an 40 après Gébé. Nous aurions instauré les prémices d’une civilisation de l’humour et de l’amour. Je ne vais pas prétendre que nous aurions escaladé l’échelle du paradis. Mais nous nous sentirions plus légers. Plus fluides.
En Mai 68, la conjoncture n’était pas favorable.
Le monde héritait de la logique économique de l’après-guerre (et même du XIXe siècle). Il fallait produire, encore produire, toujours produire. On se prosternait devant les chiffres, cette arithmétique faussement rationnelle du « progrès ». On se persuadait que le bonheur était matériel. On sanctifiait le « niveau de vie » et le « pouvoir d’achat ». Le communisme stakhanoviste poussait le capitalisme à la surenchère productiviste. Les pays colonisés accédaient à l’indépendance et pouvaient espérer qu’un jour, ils consommeraient autant que les riches : ils n’ont obtenu que la dictature, la guerre et la misère.
J’ai gardé les mêmes enthousiasmes qu’en ce temps d’« interdit d’interdire » ; mais j’atteins l’âge où les élans du cœur se changent en angine de poitrine. Mes années se sont enfuies plus vite que l’écume des vagues sur l’étrave du bateau de Cousteau, sur lequel je suis allé saluer les dauphins et les peuples de la mer. J’ai compris peu de chose, mais je sais que les meilleurs d’entre nous ne sont pas bons.
Je vis mes dernières années d’enfance.
En entrant dans l’âge adulte, j’ai révisé mon Mai 68 à la baisse. Je me suis fait une idée peu glorieuse de mes semblables, quelque part entre le Rousseau penseur de l’éducation dans l’Émile et le Jean-Jacques qui abandonne ses enfants sous le porche d’une église.
Si nous voulons que l’espèce humaine persévère au-delà du XXIe siècle, nous devons maîtriser notre obsession congénitale du territoire et de la domination. L’utopie sera difficile. Il nous faut « faire un rêve » à la Martin Luther King ; mais aussi nous donner des lois. Nous sommes capables d’élans du cœur, mais nous comprenons, hélas ! beaucoup mieux les coups de pied au cul.