1er février 2010
Le film de Jacques Perrin, Océans, vient de sortir. Je suis en phase (??) électorale, mais je me souviens que, pendant deux ans, j’avais contribué aux premiers préparatifs de ce long métrage. (Je me demande si je suis au générique, je ne suis pas encore allé voir l’oeuvre finie.) J’avais alors écrit ce petit texte pour donner une idée du projet…
Je me souviens… Dans l’océan Glacial… Un iceberg, comme un fantôme. Le clapot brille sous les étoiles. Dans le ciel, s’allume une draperie de lumière violet, rose et vert. Le rideau phosphorescent ondule et scintille. Une apparition. La déesse du Nord. En vérité, une aurore boréale… Une tête se matérialise dans l’eau noire ; une autre ; et une autre encore. Une douzaine d’animaux font surface, soufflent et regardent vers le haut. Des dauphins. Des dauphins à flancs blancs… Ils contemplent l’aurore polaire avec (j’en jurerais) la même fascination, le même sens du Beau, le même désir de rêve que moi.
Je me souviens… En mer de Cortez, près du désert de Basse-Californie. Soleil brûlant. Les goélands et des sternes zèbrent l’azur. L’eau se met à bouillir. Une torpille, puis dix, puis cent, puis mille brisent la surface, soulèvent l’écume en fumée blanche, soufflent, ondulent et filent. Des dauphins communs, avec sur les flancs le grand signe en X jaune de leur espèce… Il y en a des milliers, peut-être cent mille, impossible de dire combien. Les princes de la mer se sont donné rendez-vous pour ce ballet du large, dont les spectateurs ordinaires sont les oiseaux, mais qu’un hasard m’offre le bonheur de goûter.
L’océan… Les sept dixièmes de la surface de la Terre. Un volume dont nous ne savons à peu près rien. Des millions d’espèces. Des folies de couleurs, de formes, de modes de vie, de styles de reproduction, de danses d’amour, de scènes de chasse cruelles ou subtiles…
Je me souviens… L’océan Antarctique. Dans la pénombre, sous les moirures de la banquise, au flanc d’un iceberg qui ressemble à un temple de verre et d’argent bleu pâle… Une forme naît dans une grotte de glace : un phoque de Weddell. Un son s’élève à travers l’eau, comme un chant de sirène : le phoque vocalise. Des congénères lui répondent dans les ténèbres. On croirait une musique moderne – du Xénakis ou du Boulez. La symphonie de la mer.
Je me souviens… Non ! Je ne me souviens de rien : je rêve cet épisode. Je ne suis plus humain. Une sirène m’a changé en cachalot. Je sonde. Je pique vers les fonds. Tout devient noir. J’ondule. J’actionne mon sonar pour « voir avec mes oreilles ». Mille mètres : aucun humain ne descendra jamais jusqu’ici en scaphandre. Deux mille mètres : la pression aplatit ma poitrine, mais je suis bien. Je distingue, grâce à mon système d’écholocation, une forme qui ondule sous un auvent, dans une pente abrupte. Un fantôme. Un monstre. Dix tentacules de vingt mètres de longueur, une encre lumineuse et la peau rouge comme un diable de l’Enfer : le calmar géant des abysses n’est pas une invention.
La légende de la mer n’est pas une légende.

Baleine à bosse, golfe du Saint-Laurent, septembre 2008.

Megaptera novaeangliae...

Encore des traînées très, très bizarres !
Entre la dent du Villard et Courchevel : plus que suspect !
Publié dans la catégorie mer par Yves Paccalet le 1 février 2010.

Dauphin commun, Pico, Açores.
28 mai 2009
Puisque j’en reviens, cette « impression dauphins » aux Açores… Pour nous faire oublier le flop en cours ou annoncé du Grenelle de l’Environnement, du Grenelle de la Mer, de la conférence sur le climat de Copenhague, et de l’humanité en général !
Au milieu de l’océan Atlantique, près de l’île de Pico, dans l’archipel des Açores… On dirait que des paquets d’écume bondissent dans l’écume. On jurerait que des fragments de vagues se figent un instant, puis se propulsent vers l’avant à une vitesse phénoménale.
Ce sont des dauphins ! Des dauphins communs, Delphinus delphis, les protégés du dieu Apollon… Ils nous font un bout de conduite. Je les reconnais à la tache bizarre de leur flanc, en forme de signe mathématique de l’« infini », jaune, gris, noir et blanc. Ils nous narguent. Ils se moquent de nos peines de terriens inadaptés à la fureur de l’eau. Ils incarnent la beauté, l’élégance, la vitesse, la perfection de la nage. Ce sont les esprits de la mer.
Les princes des vagues… Ils font du surf dans les rouleaux. Ils enchantent les lames. Ils chevauchent l’océan. Ils avancent par escouades. Impossible de dire s’ils sont vingt, trente ou cinquante. Ils émergent et soufflent. Ils ondulent sous la surface. Ils bondissent. Ils s’élèvent d’un ou deux mètres dans l’atmosphère, torpilles de chair qu’un nimbe de gouttelettes rend magiques.
Nous avons le radar : les dauphins disposent de leur sonar. Cet équipement biologique leur permet de pratiquer l’écholocation. Ils « voient avec leurs oreilles ». Ils décèlent à un mètre, en pleine obscurité, un fil de fer d’un dixième de millimètre de diamètre. Cet organe des sens leur offre non seulement une représentation acoustique précise du monde, mais (puisqu’il s’agit d’un dispositif d’échographie) une image de l’intérieur du corps de ceux qu’ils saluent. Les dauphins regardent battre le cœur du nageur qui les rejoint dans l’océan. Ils voient le bébé dans le ventre de sa mère !
Filez et bondissez, beaux cétacés ! Réjouissez-vous de la folie des éléments ! Riez des hommes, ces vaniteux primates que leur technique finit toujours par trahir, et qui en sont encore bien souvent réduits à scruter les nuées d’orage pour entrevoir un phare !
Publié dans la catégorie mer par Yves Paccalet le 28 mai 2009.

Cachalot, Pico, Açores.
20 avril 2009
Le Grenelle de la mer a commencé sans moi ; et finira probablement de même.
Le ministère de l’Ecologie (MEDAD) a jugé que ma participation n’était pas indispensable. Certains lui avaient fait observer que j’étais, depuis des années, l’un de ceux qui connaissaient le mieux le milieu. Que j’avais été, pendant plus de quinze ans, le « bras droit du commandant Cousteau ». Que j’avais écrit des centaines d’articles et des dizaines de livres sur le sujet (plus de vingt bouquins et deux encyclopédies comme co-auteur avec Cousteau, et bien d’autres ensuite : Secrets de corail, Lions de mer, Baleines, Méditerranée: le miracle de la mer, La Mer et la vie, Voyage au pays des mers, La Vie secrète des requins, La Vie secrète des dauphins, Mystères et légendes de la mer, etc.).
Mais, comme disent les bureaucrates du MEDAD, mon nom « n’est pas remonté »… En fait, comme me l’ont suggéré quelques bons connaisseurs de la cuisine gouvernementale, il a été éjecté. Ce qui ne plaisait pas, c’était mon état d’esprit, mes prises de position radicales contre la surexploitation des richesses marines (la pêche industrielle, mais pas seulement), mes indignations contre le saccage des côtes et les pollutions de toutes origines (notamment industrielles et agricoles), mes vitupérations contre l’irresponsabilité historique des autorités françaises dans cette matière.
Dommage. J’étais sans illusions, mais non sans bonne volonté (comme je l’avais montré au Grenelle de l’environnement). Le Grenelle de la mer n’a pas besoin du « principal collaborateur du commandant Cousteau ». On verra ce qu’il en sortira. Je continuerai, quant à moi, d’écrire mes articles et mes livres, obstiné comme l’arapède (ou chapeau chinois) sur son rocher battu par les vagues.
Publié dans la catégorie mer par Yves Paccalet le 20 avril 2009.
1er novembre 2008
J’apprends la mort de Jacques Piccard. L’un des hommes que j’ai le plus admirés…
Le 23 janvier 1960, à bord du bathyscaphe « Trieste » inventé par son père Auguste (oui : le modèle du professeur Tournesol), et en compagnie de l’Américain Don Walsh, il est descendu au fond de la fosse du Challenger, à Guam (l’une des Mariannes), à 10 916 mètres de profondeur… L’Everest à l’envers ; sauf que, depuis Hillary et Tensing, des centaines d’alpinistes ont escaladé le point culminant du globe, tandis que personne, je dis bien personne, n’est jamais retourné au creux du creux des océans…
J’ai connu Jacques Piccard quand j’écrivais le livre de son aventure et de celle de son père (« Auguste Piccard, professeur de rêve », chez Glénat, 1997). Je lui demandais de me raconter sa vie. Nous travaillions près de Lausanne, au bord du Léman, où il avait installé son centre de recherches. C’est l’homme le plus courageux et le plus humble que j’aie jamais côtoyé. Au plus profond de la fosse des Mariannes, il avait vu un poisson plat et une crevette rouge… A l’époque, on se demandait si la vie était possible dans des conditions aussi dures d’obscurité, de pression et de froid. Jacques Piccard a donné la réponse – et du coup, sa mission est devenue tout autant philosophique que scientifique. Ecologique, aussi : on envisageait alors de déverser dans les fosses marines nos pires déchets chimiques et nucléaires. Le fait qu’on ait trouvé de la vie aussi loin de la surface avait contraint les pollueurs à renoncer à ce projet délirant.
Salut, Jacques ! Le plancton luminescent des abysses scintille comme le font les étoiles.
Publié dans la catégorie mer par Yves Paccalet le 1 novembre 2008.
29 mai 2008
(Ce texte fut une de mes « Humeurs sauvages ». Il est paru dans le n° 83, avril 1994, de la revue « Terre sauvage » – du temps que je sévissais dans ce magazine. Je me relis, j’ai l’impression d’avoir écrit ce qui allait advenir aussi clairement que si j’avais été devin. En même temps, je n’ai eu aucun mérite : c’était l’évidence même, pour qui savait simplement regarder au bon endroit.)
Il y avait autrefois du poisson dans la mer ; le dauphin et le pêcheur le partageaient ; le cétacé riait dans la vague et l’enfant sur le port. Aujourd’hui, la mer est vide, le dauphin meurt de faim, le pêcheur est ruiné, l’enfant ne sera pas pêcheur. En Bretagne comme en Norvège, en Mauritanie comme au Canada… J’ai rédigé mon premier article “écologique” sur ce thème il y a plus de 20 ans. Sans m’appeler Jérémie, je voyais venir le désastre. Ce n’était pas difficile. Chaluts gigantesques, filets dérivants de 50 kilomètres, bateaux-usines, sonars, satellites : comment le moindre poisson d’argent passerait-il entre les mailles ? La pêche est une simple cueillette, digne de nos ancêtres du Paléolithique ; mais traitée comme une industrie lourde. Les bateaux n’ont cessé de grossir, les systèmes de repérage des bancs de se perfectionner. Malgré cela, la récolte annuelle mondiale stagne autour de 90 millions de tonnes. Loin des 150 que nous promettaient quelques “experts” pour l’an 2 000. Le rendement s’effondre. Les pêcheurs sont de rudes gaillards, habitués aux périls de la mer. Ils se fracassent aujourd’hui sur les écueils de l’endettement. Ils sombrent dans les tourbillons de la réalité et du prix du pétrole.
Quel scientifique au rabais a, un jour, clamé que la mer nourrirait aisément 12 milliards d’Homo sapiens ? Interrogez les marins du monde entier : ils répètent que les poissons (les dauphins, les baleines) sont “partis”. Loin. Ailleurs. Mais où ? La Terre est ronde, il n’y a plus d’ailleurs… Nous avons épuisé les harengs de la Baltique, les morues de Terre-Neuve, les anchovetas du Pérou. Le thon rouge est en voie d’extinction, comme la plupart des requins, des raies mantas, des mérous, des esturgeons. L’océan ne sera jamais le pourvoyeur miraculeux de l’humanité. C’est un désert : il ne crée pas plus de matière vivante par unité de surface que le Sahara. Seules, de rares oasis y grouillent de plancton, d’algues et d’animaux : les prairies littorales, les estuaires, les marais, les mangroves, les récifs de coraux, les zones de remontées d’eaux profondes et les points de rencontre des courants. Nous les mettons en coupe réglée depuis des lustres. Jusqu’à l’absurde.
J’ai le sentiment d’appartenir à l’espèce la plus écervelée de toutes celles qui se sont succédé sur le globe depuis 4 milliards d’années, y compris la moule, le diplodocus et la linotte. Je me fais l’effet d’un hybride de fourmi âpre à tout amasser, et de cigale qui gaspille ce qui pourrait la sauver. J’étais l’autre jour en Bretagne, au Guilvinec, où je ne pouvais que partager le désespoir des pêcheurs. Je me disais que nous vivons un drôle de système où la concurrence effrénée conduit à la mort de la profession, et où la loi du marché saccage le don de la mer. Nous arrachons à l’océan les derniers animaux qui y frétillent, nous les transformons en farine pour nos cochons ou nos poulets. Nous les bradons. Qui nous donnera cette Haute Autorité mondiale de la Mer sans laquelle le poisson, le dauphin et le pêcheur disparaîtront ensemble ?
Voilà qu’aujourd’hui des scientifiques (hélas ! ils en ont le titre) proposent aux professionnels d’aller prendre des grenadiers et des empereurs par 1 000 à 2 000 mètres de fond. Ces poissons font partie des chimères, naguère nommées “queues-de-rats”. Des fossiles vivants, cousines des requins. On incite les pêcheurs à s’équiper d’engins nouveaux, c’est-à-dire à s’endetter encore. Ils épuiseront la ressource en quelques saisons. Il leur restera leurs dettes et leurs yeux pour pleurer. Nul besoin d’être grand écologiste pour comprendre que, dans les ténèbres des abysses, la vie est une exception.
Autrefois, petit poisson devenait grand. Aujourd’hui, traqué dans la moindre cachette, il est transformé en farine avant d’avoir eu le temps d’esquisser son destin d’écailles. L’homme est un meunier maudit, frappé par un sortilège : il transforme ce qu’il touche en farine. Il mouline par besoin, par habitude et sans savoir pourquoi. Il écrabouille. Il réduit en poudre la splendeur du monde. Il n’est que poussière – et il fabrique de la poussière.
Le vent dispersera sa fumée dérisoire.
Publié dans la catégorie mer par Yves Paccalet le 29 mai 2008.
22 mai 2008
Les pêcheurs râlent : le gazole est trop cher. Ils demandent à Sarkozy ou à l’Europe des poissons à pêcher (comme si c’étaient Sarkozy ou l’Europe qui font les poissons, et pas la mer !). Ils pratiquent le métier le plus dangereux du monde, et l’un des moins bien payés. Mais leur profession est sinistrée. Leurs enfants ne seront pas pêcheurs, parce qu’il n’y aura bientôt plus de poissons (de crustacés, de mollusques…) à capturer.
Ce n’est pas une surprise… J’ai eu la curiosité de jeter un coup d’oeil sur ce que j’écrivais quand je travaillais avec le commandant Cousteau, il y a plus de vingt-cinq ans. Témoin cet extrait de « L’Almanach Cousteau de l’environnement », que nous avions fait paraître en 1981, chez Robert Laffont. Page 215 :
« Tandis que toutes les espèces de poissons, de mollusques et de crustacés sont en régression notable, et que certaines arrivent au bord de l’extinction, on continue d’entretenir l’illusion de la pêche miraculeuse. On voudrait faire croire que l’océan nourrira les milliards d’hommes de demain, alors qu’il se transforme en désert – à cause du chalutage abusif, de la destruction mécanique des lieux de reproduction, et des effets cumulés des pollutions.
« A vrai dire, depuis le fameux épisode du lac de Tibériade, où Jésus remplit les filets de ses disciples, tous ceux qui vivent de la capture des poissons sont atteints de ce qu’on pourrait appeler le « syndrome de la pêche miraculeuse ». On oublie seulement que, par définition, les miracles sont rares, et qu’en dehors des interventions divines, les lois écologiques pèsent sans fantaisie sur les populations animales : surpêchées, ces dernières disparaissent. Les armateurs de chalutiers voudraient faire de la pêche miraculeuse une donnée constante de leur calcul de rentabilité financière. Sous prétexte qu’ils disposent d’échosondeurs, d’hélicoptères, de satellites – et des travaux précieux des biologistes -, ils voudraient toujours que leurs unités rentrent au port les cales pleines. Ils aboutissent au résultat exactement inverse : le rendement de leurs navires par tonne affrétée tombe en chute libre ; des fonds qui pullulaient naguère se transforment en étendues sans vie ; et des espèces qu’on croyait inépuisables, comme les harengs, les sardines, les maquereaux ou les anchois, sont dans un état démographique préoccupant. »
La suite dans le bouquin, si vous le retrouvez quelque part. Pas un mot à changer. Un quart de siècle d’illusion de la pêche miraculeuse s’est écoulé, le désastre de la mer est consommé. Requiem pour l’océan mondial.
Publié dans la catégorie mer par Yves Paccalet le 22 mai 2008.