20 octobre 2009
En fouillant dans mon ordinateur, j’ai retrouvé un texte que j’avais écrit en 2003, à propos du SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère). Et je me suis aperçu que, si je remplaçais « SRAS » par « grippe a H1N1″, ça marchait tout aussi bien ! Je vous livre l’objet, vieux de 6 ans, brut d’extraction.
(Écrit le 28 avril 2003)
SRAS : LA GRANDE PEUR DES POULES MOUILLEES
Un concentré de bêtise et de méchanceté. D’ignorance et de haine… Des parents d’élèves veulent exclure de l’école un petit étranger qui revient d’une zone contaminée. L’Organisation mondiale de la Santé (l’OMS) se répand en cris d’alarme, d’où le grand public conclut que l’épidémie est partout en Asie, en Amérique, en Australie, bref à nos portes ; qu’il faut annuler les voyages ; bientôt le commerce ; demain – pourquoi pas ? – les coups de téléphone et les courriels !
Qu’est-ce que cette épidémie de pneumopathie atypique – ou « sras », « syndrome respiratoire aigu sévère » ? Un méchant rhume qui peut tuer. Le responsable appartient au groupe des Coronavirus, mot qu’on peut traduire par « virus couronné » ou « virus du cœur ». Fin avril 2003, depuis six mois qu’il sévit, le « virus du cœur » a infecté cinq mille personnes dans le monde, et fait trois cents morts. Six pour cent d’issues fatales.
J’ignore si cette nouvelle maladie se répandra sur la Terre comme la grippe espagnole qui, en 1918, fit trente à quarante millions de morts, soit bien davantage que la Première Guerre mondiale. Pour le moment, ça n’en prend pas la tournure. Mais chacun tremble. Se barricade. Exige qu’on le « sécurise » (ah ! ce verbe « sécuriser », qui a remplacé « conquérir » pendant la guerre d’Irak !). De toutes parts, les poules mouillées que nous sommes cherchent à se « garantir » contre le « fléau ». On met en quarantaine. On dresse des barrières entre les continents, demain entre les villes, après-demain entre les rues, un jour entre les maisons elles-mêmes…
Quelle est la réalité ? Le « sras » se soigne assez bien chez les riches, très mal chez les pauvres (comme d’habitude), et nous n’aurons probablement pas de vaccin avant un an. Pour le reste, j’aimerais comparer. Au moment où l’OMS affole les médias sur la pneumopathie, elle publie d’autres chiffres. En six mois, sur la Terre, le paludisme ne provoque pas trois cents morts, mais cinq cent mille ; chaque jour, trois mille enfants y succombent en Afrique. Où sont les risques ? S’il fallait dresser des barricades, et combattre la mort au coin de la rue, mieux vaudrait « sécuriser » le tabac (soixante mille morts par an en France), l’alcool (trente mille décès chez nous) ou l’automobile (sept mille cadavres)…
Lorsqu’on se balade sur le plateau de Vaucluse, on tombe sur un étrange mur de pierres sèches, haut d’un mètre cinquante et qui court sur des kilomètres à travers la garrigue. C’est le « mur de la Peste », édifié en 1720, lors de la Grande Peste de Provence, et que les habitants de Marseille ou d’Aubagne ne pouvaient pas franchir, sous peine d’exécution immédiate.
J’ai le regret de constater qu’en ce début de XXIe siècle, malgré les progrès de la science dont nous nous rengorgeons, nous sommes aussi bêtement froussards que nos ancêtres. Au lieu de réfléchir et de prendre calmement les mesures d’hygiène et de prophylaxie qui s’imposent, nous laissons parler notre nature de poules mouillées.
Enfant, j’admirais Albert Schweitzer. J’aimais ce bon docteur qui, dans son hôpital de Lambaréné, au Gabon, soignait les lépreux sans craindre de contracter la maladie qui ronge les membres et la figure. Cet homme n’a jamais mis personne en quarantaine. Il nettoyait les plaies des contagieux à peu près comme le Christ lavait les pieds des mendiants. Je n’espère pas que tous les hommes deviendront le Christ : d’ailleurs je suis mécréant. Mais, si je devais filer la métaphore religieuse, je dirais que, depuis le début de l’épidémie, je vois plutôt se démener le Satan familier de l’égoïsme et de la trouille.
Ci-dessous : une image délicieuse de la contagion, la fleur « lèvres chaudes » (hot lips), Psychotria poeppigiana, famille des rubiacées, Amazonie.

Lèvres chaudes...
21 octobre 2008
(De Nîmes, où j’ai assisté hier au soir avec une belle vanité d’auteur à la représentation du spectacle que Michel Boy a tiré de « L’Humanité disparaîtra, bon débarras ! », et parce qu’un des spectateurs, à la sortie, s’est dit obsédé par les virus et autres germes désastreux que nous mettons en goguette… Je reproduis ce texte que j’avais donné en 1994 – putain, quatorze ans ! – à la revue « Terre sauvage ».)
La forêt du Guatemala. Odeur d’humus et d’orchidée. Passeport pour le paradis. Je marche au hasard des temples de Tikal ; non parmi ceux qu’on a exhumés de leur gangue de terre et de plantes, mais parmi ceux qui demeurent enfouis dans le double mystère de l’Histoire et des végétaux… Je foule une pierre plate qui (mon Dieu ! protégez-moi de mes doux rêves ; mes cauchemars, je m’en charge…) fut un autel où les prêtres Aztèques arrachaient le coeur battant de jeunes vierges. Une guêpe me vrombit autour du crâne, tel un prêtre aztèque armé de son poignard. Le dieu Soleil rend fous ceux qu’il veut perdre. Je contemple le fouillis d’arbres, de fleurs, de fougères, de mousses et de champignons qu’arpentent, croquent, lèchent ou sucent des légions d’insectes, d’araignées, de mollusques… Encore n’aperçois-je que les grandes créatures, mettons d’un quart de millimètre au moins. Mille milliards de fois plus nombreuses sont les petites : acariens, amibes, paramécies, bactéries, mycoplasmes. Ne parlons ni des virus, ni des prions.
Voici 100 ans, peu d’humains visitaient les temples mayas. De nos jours, les avions atterrissent à deux pas. « Clic-clac » : photo. « Clap-clap » : les semelles du touriste repartent. La population humaine explose, vaque, brasse et se mêle. Les migrations s’accélèrent. Les guerres et les glorieux assassinats jettent sur les routes des cortèges de réfugiés. Dans le même temps, nous saccageons les milieux naturels. Nous rasons les forêts tropicales. Nous forons des puits. Nous draguons les océans. Nous nous installons dans les plus lointaines oasis et au sommet des montagnes.
Je ne suis pas le seul à craindre que nous n’ouvrions ainsi une boîte de Pandore autrement dangereuse que celle de la mythologie. Nous avons appris à vivre avec une cohorte de parasites qui nous veulent du mal, mais que notre système immunitaire contrôle. Notre espèce pourrait devoir affronter, demain, des tueurs qu’elle s’ingénie déterrer dans les recoins de la planète, et à lâcher dans les villes. La première cause de mortalité des Indiens du Nouveau Monde, qui amena en un siècle leur population de 80 à moins de 4 millions d’individus, ne fut pas l’accumulation des crimes des colons (pourtant inspirés par ce noble massacre), mais les maladies introduites par les Européens, y compris par les missionnaires et les avocats des Peaux-Rouges. Les Indiens trépassèrent surtout de grippe, variole, rougeole et poliomyélite.
Nous pourrions nous retrouver dans la situation des Hurons ou des Quechuas du XVIIe siècle. Les envahisseurs sont parmi nous et nous l’ignorons. Ils ne descendent pas d’une autre planète et n’ont pas le petit doigt en l’air. Ils sont invisibles. Là, au coin de la rue, dans l’autobus, au café, au ministère de la Santé… Nous en connaissons quelques-uns. Le VIH donne le sida : il nous a peut-être agrippés dès les années 1950, à partir d’une souche de singes d’Afrique centrale. D’autres surgissent. Les virus du singe vert, de la fièvre de Marburg et de la maladie du légionnaire. Ceux de Junin, de Machupo et de Sabla, apparus en Amérique du Sud, et que les microbiologistes surveillent d’un oeil nerveux. Le hantavirus, exalté par le collapsus de l’Union soviétique et la prolifération concomitante des souris. L’étrange « virus X », qui a tué des milliers de personnes au sud du Soudan avant de disparaître… Totalement ?
Je ne veux effrayer personne, mais je regarde les virus avec de moins en moins d’humour. Sans parler des bactéries (choléra, tuberculose, syphilis…) et des protozoaires (paludisme…) animés d’une force nouvelle. Je me demande si, au-delà des vieilles querelles écologiques, la première raison de lutter contre le saccage de la Terre ne va pas devenir le simple souci de la santé publique. Les scientifiques ont établi l’existence d’incroyables masses de bactéries dans les profondeurs du sol, à plus de 3 000 mètres. Certains de ces microbes anaérobies, peut-être aussi vieux que la vie même, ont reçu le nom de Bacillus infernus. Il semble qu’il y en ait dans des poches de pétrole très profondes.
Réveillerons-nous ces monstres pour quelques barils de future marée noire ?