17 juillet 2011
Famine en Somalie, en Ethiopie, au Kenya… Je ne résiste pas au plaisir pervers de recopier ici un passage de mes Deux Mamelles du bonheur (Arthaud). L’innocent Benoît visite un camp de réfugiés au Zimbaland…
Benoît prit dans ses bras l’enfant, ou plutôt le presque-rien qui en restait… Il lui tapota les fesses pour le stimuler. Le nourrisson ne bougeait plus : il pesait moins qu’un kilo d’insectes nécrophages ou mille grammes de plumes de vautour. Il avait l’abdomen si gonflé qu’on eût dit un ballon de rugby doté d’une tête et de quatre petits membres. Des nuées de mouches lui maquillaient le visage. Le bébé n’ouvrit plus jamais les yeux, ni les lèvres. Il ne respirait plus. Son petit cœur écœuré avait cessé de battre.
Notre héros devint un humanitaire à plein temps. Il s’occupa de malades décharnés et épuisés par le virus du sida ; ou par le vibrion du choléra ; ou par d’autres nécessités économiques majeures, tels le plasmodium du paludisme ou l’amibe de la dysenterie ; les bactéries de la tuberculose ou de la lèpre ; les virus de la rougeole ou de la poliomyélite ; ou leurs cousins des fièvres d’Ebola et de Lassa. Tant il est vrai que l’Afrique est moins le continent du baobab et de l’éléphant, que du moustique et du microbe… Benoît tenta de soulager quelques-uns de ces Homo sapiens privés de terre, d’eau, de toit, de nourriture, d’espoir et même de jeux télévisés ; déshydratés, hâves, éborgnés, édentés, amputés, diarrhéiques, ulcéreux, nécrosés, purulents, infectés, cachectiques, pour ainsi dire défunts avant que d’être morts ; mais, dans un dernier geste, un spasme, un râle sensuel, un couinement quasi érotique en guise d’adieu au monde, quelquefois aussi bizarres, esthétiques et drolatiques que les cadavres exquis des poètes surréalistes… Le garçon s’occupa de deux jumeaux étiques, qui expirèrent dans le même dernier souffle. Il se prit d’amitié pour une fillette à la figure d’une beauté déchirante : l’enfant posa sur lui sa main toute molle, émit un hoquet et s’excusa du monde. Sous leurs piles de cadavres exquis, les nécrophores applaudirent des deux antennes, des quatre ailes et des six pattes ; autant dire : une ovation.
Benoît dut inhumer des sujets de tous âges, souillés de vomissures, de déjections et de sanie, et prématurément forcés d’obéir à la loi de la gravitation universelle qui nous conduit tous, à plus ou moins brève échéance, au fond du trou. Le jeune homme faisait rouler les corps dans la fosse et les couvrait de quelques pelletées de terre. Il avait envie, tantôt de psalmodier une prière à Dieu ou à ses saints ; tantôt de maudire un Créateur plus cruel que le diable ; et tantôt de hausser les épaules en affirmant que Dieu n’existe pas, Satan pas davantage, et que les humains se suffisent à eux-mêmes dès lors qu’il s’agit de propager les dix plaies d’Égypte sur la terre comme au ciel.
Planète de contrastes !
Les milices islamistes Shabab nient la famine en Ethiopie, et parlent de « propagande des infidèles occidentaux ». C’est précisément pour contribuer à ruiner le discours de ce genre de fous furieux que j’ai écrit mes « Deux Mamelles… »

















